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jeudi 30 octobre 2008

Si je mourais là-bas (Guillaume Apollinaire)

La carte du comptoir des vers continue sa série de Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu, l'Emigrant de Landor Road, Ô naturel désir, Nocturne, A l'Italie, Acousmate, Marizibill ...) avec un autre poème tragique sur la première guerre mondiale.

Pour cause d'Apollinaire, la carte du comptoir des vers ne présente plus pour l'instant d'
Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne).


Si je mourais là-bas sur le front de l'armée

Tu pleurerais un jour ô Lou ma bien-aimée

Et puis mon souvenir s'éteindrait comme meurt

Un obus éclatant sur le front de l'armée

Un bel obus semblable aux mimosas en fleur

Et puis ce souvenir éclaté dans l'espace

Couvrirait de mon sang le monde tout entier

La mer les monts les vals et l'étoile qui passe

Les soleils merveilleux mûrissant dans l'espace

Comme font les fruits d'or autour de Baratier

Souvenir oublié vivant dans toutes choses

Je rougirais le bout de tes jolis seins roses

Je rougirais ta bouche et tes cheveux sanglants

Tu ne vieillirais point toutes ces belles choses

Rajeuniraient toujours pour leurs destins galants

Le fatal giclement de mon sang sur le monde

Donnerait au soleil plus de vive clarté

Aux fleurs plus de couleur plus de vitesse à l'onde

Un amour inouï descendrait sur le monde

L'amant serait plus fort dans ton corps écarté

Lou si je meurs là-bas souvenir qu'on oublie

Souviens-t'en quelquefois aux instants de folie

De jeunesse et d'amour et d'éclatante ardeur

Mon sang c'est la fontaine ardente du bonheur

Et sois la plus heureuse étant la plus jolie

Ô mon unique amour et ma grande folie

mardi 13 novembre 2007

L'étal (Emile Verhaeren)

Au soir tombant, lorsque déjà l'essor

De la vie agitée et rapace s'affaisse,

Sous un ciel bas et mou et gonflé d'ombre épaisse,

Le quartier fauve et noir dresse son vieux décor

De chair, de sang, de vice et d'or.

Des commères, blocs de viande tassée et lasse,

Interpellent, du seuil de portes basses,

Les gens qui passent ;

Derrière elles, au fond de couloirs rouges

Des feux luisent, un rideau bouge

Et se soulève et permet d'entrevoir

De beaux corps nus en des miroirs.

Le port est proche. A gauche, au bout des rues,

L'emmêlement des mâts et des vergues obstrue

Un pan de ciel énorme,

droite, un tas grouillant de ruelles difformes

Choit de la ville - et les foules obscures

S'y dépêchent vers leurs destins de pourriture.

C'est l'étal flasque et monstrueux de la luxure

Dressé, depuis toujours, sur les frontières

De la cité et de la mer.

Là-bas, parmi les flots et les hasards,

Ceux qui veillent, mélancoliques, aux bancs de quart

Et les mousses dont les hardes sont suspendues

A des mâts abaissés ou des cordes tendues,

Tous en rêvent et l'évoquent, tels soirs,

Le cru désir les tord en effrénés vouloirs ;

Les baisers mous du vent sur leur torse circulent ;

La vague éveille en eux des images qui brûlent ;

Et leurs deux mains et leurs deux bras se désespèrent

Ou s'exaltent, tendus du côté de la terre.

Et ceux d'ici, ceux des bureaux et des bazars,

Chiffreurs têtus, marchands précis, scribes hagards,

Fronts assouplis, cerveaux loués et mains vendues,

Quand les clefs de la caisse au mur sont appendues,

Sentent le même rut mordre leur corps, tels soirs ;

On les entend descendre en troupeaux noirs,

Comme des chiens chassés, du fond du crépuscule,

Et la débauche en eux si fortement bouscule

Leur avarice et leur prudence routinière

Qu'elle les use et les ruine, avec colère.

C'est l'étal flasque et monstrueux de la luxure

Dressé, depuis toujours, sur les frontières

De la cité et de la mer.


Venus de quels lointains heureux ou fatidiques ?

Venus de quels comptoirs fiévreux ou méthodiques ?

Avec, en leurs yeux durs, la haine âpre et sournoise,

Avec, en leur instinct, la bataille et l'angoisse,

Autour de femelles rouges qui les affolent,

Ils s'assemblent et s'ameutent en ardentes paroles.

Des mascarons fougueux et des ornements crus

Luisent au long des murs et dans l'ombre se dardent ;

Des satyres sautants et des Bacchus ventrus

Rient d'un rire immobile en des glaces blafardes ;

Des fleurs meurent. Sur des tables de jeu,

Les bols chauffent, tordant leur flamme en drapeaux bleus,

Un pot de fard s'encrasse, au coin d'une étagère ;

Une chatte bondit vers des mouches, légère,

Un ivrogne sommeille étendu sur un banc,

Et des femmes viennent à lui et se penchant

Frôlent ses yeux fermés, avec leurs seins énormes.

Leurs compagnes, reins fatigués, croupes qui dorment,

Sur des fauteuils et des divans sont empilées,

La chair morne déjà d'avoir été foulée

Par les premiers passants de la vigne banale.

L'une d'elles coule en son bas un morceau d'or,

Une autre bâille et s'étire, d'autres encor

Flambeaux défunts, thyrses usés des bacchanales

Sentant l'âge et la fin les flairer du museau,

Les yeux fixes, se caressent la peau,

D'une main lente et machinale.

C'est l'étal flasque et monstrueux de la luxure

Dressé, depuis toujours, sur les frontières

De la cité et de la mer.


D'après l'argent qui tinte dans les poches,

La promesse s'échange ou le reproche ;

Un cynisme tranquille, une ardeur lasse

Préside à la tendresse ou bien à la menace.

L'étreinte et les baisers ennuient. Souvent,

Lorsque les poings s'entrecognent, au vent

Des insultes et des jurons, toujours les mêmes,

Quelque gaîté s'essore et jaillit des blasphèmes,

Mais aussitôt retombe - et parfois l'on entend,

Dans le silence inquiétant,

Un clocher proche et haletant

Sonner l'heure lourde et funèbre,

Sur la ville, dans les ténèbres.

Pourtant, au long des jours, quand les fêtes émargent,

Soit en hiver, Noël, soit en été, Saint-Pierre,

Le vieux quartier de crasse et de lumière

Monte vers le péché, avec un élan large.

Il fermente de chants hurlés et de tapages :

Fenêtre par fenêtre, étage par étage,

Ses façades dardent, de haut en bas,

Le vice - et jusqu'au fond des galetas,

Brame l'ardeur et s'accouplent les rages.

Dans la grande salle, où les marins affluent,

Poussant au-devant d'eux quelque bouffon des rues

Qui se convulse en mimiques obscènes,

Les vins d'écume et d'or bondissent de leur gaine ;

Les hommes saouls braillent comme des fous,

Les femmes se livrent - et, tout à coup,

Les ruts flambent, les bras se nouent, les corps se tordent,

On ne voit plus que des instincts qui s'entremordent,

Des seins offerts, des ventres pris et l'incendie

Des yeux hagards en des buissons de chair brandie.

C'est l'étal flasque et monstrueux de la luxure,

Où le crime plante ses couteaux clairs,

Où la folie, à coups d'éclairs,

Fêle les fronts de meurtrissures,

C'est l'étal flasque et monstrueux,

Dressé, depuis toujours, sur les frontières

Tributaires de la cité et de la mer.

vendredi 19 octobre 2007

Le génie des forêts (Joseph Lenoir)

Il est dit qu'une fois, sur les arides plaines

Qui s'étendent là-bas dans les vieilles forêts,

L'esprit des noirs brouillards qui couvrent ces domaines

Dormit à l'ombre d'un cyprès.

Mais il n'était pas seul : l'air pensif, en cadence,

Pressés autour de lui, des hommes s'agitaient ;

Un chant rompit bientôt leur lugubre silence :

Voici quel chant ils écoutaient :

Foule de guerriers sans courage,

Je le sais et tu t'en souviens,

Parce que tu n'aimais qu'un indigne carnage,

Mes pères ont maudit les tiens.

Parce que tu mangeais des entrailles de femme,

Tu t'engraissais des chairs de tes amis,

Et que jamais, chez toi, n'étincelle la flamme,

Qu'autour de tremblants ennemis.

Va voir, si tu peux, au seuil de nos cabanes,

Les pâles et rouges débris

Des chevelures et des crânes

Qu'en ton sein autrefois ma hache avait surpris.

Foule de guerriers sans courage,

Je le sais et tu t'en souviens,

Parce que tu n'aimais qu'un indigne carnage,

Mes pères ont maudit les tiens.

Viens donc ! apporte la chaudière,

Tu boiras le jus de mes os !

Viens donc !l assouvis ta colère,

Tu ne m'entendras pas pousser de vains sanglots !

Ils frappent : les haches brisées

A leurs pieds tombent en éclats ;

Ils frappent : leurs mains épuisées

Restent sans vigueur à leurs bras.

Lui, cependant, avec un rire horrible,

Le cou tendu, les yeux sans mouvement,

Sur le roc qui voyait cette lutte terrible,

Il s'asseyait en murmurant :

Viens donc ! apporte la chaudière,

Tu boiras le jus de mes os !

Viens donc ! assouvis ta colère,

Tu n'entendras pas pousser de vains sanglots !

A la fin, bondissant de douleur et de rage,

L'esprit de la noire forêt

Jette dans l'air un cri rauque et sauvage,

Ecume, grince et disparaît.

Depuis, nul n'a foulé le morne solitaire,

Alors que les vents de la nuit

Aux horreurs qui couvrent la terre

Ont mêlé leur funèbre bruit.

Car une forme surhumaine,

Hâve, dégoûtante de sang,

Accourt du milieu de la plaine,

Y dresser son front menaçant.

samedi 28 juillet 2007

Les douaniers (Arthur Rimbaud)

Ceux qui disent : Cré Nom, ceux qui disent macache,

Soldats, marins, débris d'Empire, retraités,

Sont nuls, très nuls, devant les Soldats des Traités

Qui tailladent l'azur frontière à grands coups d'hache.

Pipe aux dents, lame en main, profonds, pas embêtés,

Quand l'ombre bave aux bois comme un mufle de vache,

Ils s'en vont, amenant leurs dogues à l'attache,

Exercer nuitamment leurs terribles gaîtés !

Ils signalent aux lois modernes les faunesses.

Ils empoignent les Fausts et les Diavolos.

" Pas de ça, les anciens ! Déposez les ballots ! "

Quand sa sérénité s'approche des jeunesses,

Le Douanier se tient aux appas contrôlés !

Enfer aux Délinquants que sa paume a frôlés !