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samedi 22 août 2009

Le soir tombe, la lune est d'or (Emile Verhaeren)

"Toi, la plus douloureuse, et non la moins aimée"...

La
carte du comptoir pousuit dans le poème de rentrée avec cette oeuvre primesautière de Mimile Verhaeren à la gaité communicative.

La carte du comptoir des poésies, sans autre analyse, commentaire ou explication de texte, suggère sous cet indépassable opus ses nombreux "classiques".


Le soir tombe, la lune est d'or.

Avant la fin de la journée

Va-t'en gaîment jusqu'au jardin

Cueillir avec tes douces mains

Les quelques fleurs qui n'y sont point encor

Tristement, vers la terre, inclinées.

Que le feuillage soit déjà blême, qu'importe

Je les admire et tu les aimes,

Et leurs corolles sont quand même

Belles, sur les tiges qui les portent.

Et tu t'en es allée au loin parmi les buis

Au long d'un chemin monotone

Et le bouquet que tu cueillis,

Tremble en ta main et tout à coup frissonne ;

Et voici que tes doigts songeurs,

Pieusement, rassemblent les lueurs

De ces roses d'automne

Et les tressent avec des pleurs

En une pâle et claire et flexible couronne.

La dernière lumière a éclairé tes yeux

Et ton long pas s'est fait triste et silencieux.

Et lentement, à la vesprée,

Les mains vides, tu es rentrée,

Abandonnant non loin de notre porte

Dans un tertre humide et bas

Le cercle blanc qu'avaient formé tes doigts.

Et j'ai compris alors que dans le jardin las

Où vont passer les vents ainsi que des cohortes

Tu as voulu fleurir une dernière fois

Notre jeunesse qui repose là,

Morte.

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Les "classiques" de la
carte du comptoir
des vers :

-
Jean de la Fontaine : le savetier et le financier, le loup et l'agneau, le cheval s'étant voulu venger du cerf

- Victor Hugo : les Djinns, ce siècle avait deux ans, l'an neuf de l'Hegire, demain dès l'aube, à une jeune fille, mes poèmes, Hermina, mon bras pressait ta taille frêle

- Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", toute entière, le soleil, à une dame créole, confession, quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle, je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), les ténèbres, j'aime le souvenir de ces époques nues, une martyre, une mendiante rousse, à celle qui est trop gaie, correspondances, le chat

- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, le dormeur du val, voyelles, sensations, chanson de la plus haute tour, Vénus Anadyomène, Marine, Michel et Christine, petites amoureuses, à la musique, ma Bohème, aube, soleil et chair, mouvement, chant de guerre parisien, les assis, les douaniers,l'homme juste, les mains de Jeanne-Marie, les étrennes des orphelins, première soirée, au cabaret vert (cinq heures du soir), jeune ménage,tête de faune, age d'or, ô saisons ô chateaux, Bruxelles, l'orgie parisienne, les pauvres à l'église

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, l'adieu, nuit rhénane, ô naturel désir, chant de l'horizon en Champagne, la Victoire, acousmate, dans l'abri-caverne, Annie, Marizibill, à l'Italie, le vigneron champenois, l'émigrant de Landor Road, le chef de section, nocturne, à la Santé

- Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, j'arrive où je suis étranger, Elsa, Elsa au miroir, Santa Espina, un jour un jour, nous dormirons ensemble, l'affiche rouge, la belle italienne, Charlot mystique, les mains d'Elsa, chambre garnie, chambres d'un moment, la rose et le réséda, les yeux d'Elsa

- Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), petit chat, l'hymne au soleil, rois mages, nénuphars

- Sabine Sicaud : douleur je vous déteste, jour de fièvre, chemins de l'ouest, la solitude, vous parler ?, premières feuilles, la vieille femme de la Lune, la grotte des lépreux, la paix

- José Maria de Heredia : les conquérants ("comme un vol de gerfauts hors du charnier natal"), le voeu, l'esclave, le tepidarium, la belle viole, le vitrail, soir de bataille, fleurs de feu, Tranquillus, le bain

- Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, cent fois plus qu'à louer on se plaît à médire, au fleuve de Loire, à Madame Marguerite d'écrire en sa langue

- Et, aussi, l'inénarrable poème acadien de H.W. Longfellow Evangéline

dimanche 23 novembre 2008

Les mains d'Elsa (Louis Aragon)

Le comptoir des vers et sa carte poursuivent leur série Louis Aragon (Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Que serais-je sans toi ?, J'arrive où je suis étranger, L'affiche rouge, Nous dormirons ensemble) avec un des multiples opus sur Elsa.

Pour cause de Loulou Aragon, la carte du comptoir des vers stoppe l'Edmond Rostand (La tirade des nez de Cyrano de Bergerac, Le Petit Chat), l'Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne) ou encore le Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu, l'Emigrant de Landor Road, Ô naturel désir, Nocturne, A l'Italie, Acousmate, Marizibill, La Victoire, Le Chef de Section, Chant de l'Horizon en Champagne, Le Vigneron Champenois, Dans l'Abri-caverne, Annie, A la Santé ...) .


Donne-moi tes
mains pour l'inquiétude

Donne-moi tes
mains dont j'ai tant rêvé

Dont j'ai tant
rêvé dans ma solitude

Donne-moi te
mains que je sois sauvé

Lorsque je les prends à mon pauvre piège

De paume et de peur de hâte et d'émoi

Lorsque je les prends comme une
eau de neige

Qui fond de partout dans mes
mains à moi

Sauras-tu jamais ce qui me traverse

Ce qui me bouleverse et qui m'envahit

Sauras-tu jamais ce qui me transperce

Ce que j'ai trahi quand j'ai tresailli

Ce que dit ainsi le profond langage

Ce parler muet de sens animaux

Sans bouche et sans yeux miroir sans image

Ce frémir d'aimer qui n'a pas de
mots

Sauras-tu jamais ce que les doigts pensent

D'une proie entre eux un instant tenue

Sauras-tu jamais ce que leur
silence

Un éclair aura connu d'inconnu

Donne-moi tes mains que mon coeur s'y forme

S'y taise le
monde au moins un moment

Donne-moi tes
mains que mon âme y dorme

Que mon âme y dorme éternellement.

mercredi 3 septembre 2008

Les mains de Jeanne-Marie (Arthur Rimbaud)

La carte du comptoir des vers, dans le cadre de sa série sur la matière première du poème le pied, poursuit l'exploitation d'un filon inespéré d'Arthur Rimbaud.
La livraison de ce soir est un poème méconnu, marqué par
la Commune de Paris, qui voisine sans souci
Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Mes petites amoureuses ou même l'Orgie parisienne.

Malheureusement
Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu ...) reste quant à lui toujours aussi rare ...


Jeanne-Marie a des mains fortes,

Mains sombres que l'été tanna,

Mains pâles comme des mains mortes.

Sont-ce des mains de Juana ?

Ont-elles pris les crèmes brunes

Sur les mares des voluptés ?

Ont-elles trempé dans des lunes

Aux étangs de sérénités ?

Ont-elles bu des cieux barbares,

Calmes sur les genoux charmants ?

Ont-elles roulé des cigares

Ou trafiqué des diamants ?

Sur les pieds ardents des Madones

Ont-elles fané des fleurs d'or ?

C'est le sang noir des belladones

Qui dans leur paume éclate et dort.

Mains chasseresses des diptères

Dont bombinent les bleuisons

Aurorales, vers les nectaires ?

Mains décanteuses de poisons ?

Oh ! quel Rêve les a saisies

Dans les pandiculations ?

Un rêve inouï des Asies,

Des Khenghavars ou des Sions ?

Ces mains n'ont pas vendu d'oranges,

Ni bruni sur les pieds des dieux :

Ces mains n'ont pas lavé les langes

Des lourds petits enfants sans yeux.

Ce ne sont pas mains de cousine

Ni d'ouvrières aux gros fronts

Que brûle, aux bois puant l'usine,

Un soleil ivre de goudrons.

Ce sont des ployeuses d'échines,

Des mains qui ne font jamais mal,

Plus fatales que des machines,

Plus fortes que tout un cheval !

Remuant comme des fournaises,

Et secouant tous ses frissons,

Leur chair chante des Marseillaises

Et jamais les Eleisons !

Ça serrerait vos cous, ô femmes

Mauvaises, ça broierait vos mains,

Femmes nobles, vos mains infâmes

Pleines de blancs et de carmins.

L'éclat de ces mains amoureuses

Tourne le crâne des brebis !

Dans leurs phalanges savoureuses

Le grand soleil met un rubis !

Une tache de populace

Les brunit comme un sein d'hier ;

Le dos de ces Mains est la place

Qu'en baisa tout Révolté fier !

Elles ont pâli, merveilleuses,

Au grand soleil d'amour chargé,

Sur le bronze des mitrailleuses

A travers Paris insurgé !

Ah ! quelquefois, ô Mains sacrées,

A vos poings, Mains où tremblent nos

Lèvres jamais désenivrées,

Crie une chaîne aux clairs anneaux !

Et c'est un soubresaut étrange

Dans nos êtres, quand, quelquefois,

On veut vous déhâler, Mains d'ange,

En vous faisant saigner les doigts !

mardi 15 janvier 2008

Première soirée (Arthur Rimbaud)

Après la publication intégrale d'Evangeline, voici, déposée sur le comptoir de la poésie, la suite de la brève série de poèmes à la carte avec le mot "mot".
En effet, comme proclame un chanteur inénarrable et néammoins
national, "les mots, les mots ne sont jamais les mêmes".

Contrairement à la précédente livraison, Arthur Rimbaud nous fournit ici un poème sensuel voire très délicatement érotique.

Elle était fort déshabillée

Et de grands arbres indiscrets

Aux vitres jetaient leur feuillée

Malinement, tout près, tout près.

Assise sur ma grande chaise,

Mi nue, elle joignait les mains.

Sur le plancher frissonnaient d'aise

Ses petits pieds si fins, si fins.

Je regardai, couleur de cire,

Un petit rayon buissonnier

Papillonner dans son sourire

Et sur son sein, - mouche au rosier.

Je baisai ses fines chevilles.

Elle eut un doux rire brutal

Qui s'égrenait en claires trilles,

Un joli rire de cristal.

Les petits pieds sous la chemise

Se sauvèrent : "Veux-tu finir !"

La première audace permise,

Le rire feignait de punir !

Pauvrets palpitants sous ma lèvre,

Je baisai doucement ses yeux :

Elle jeta sa tête mièvre

En arrière : "Oh ! c'est encore mieux ! ...

Monsieur, j'ai deux mots à te dire ... "

Je lui jetai le reste au sein

Dans un baiser, qui la fit rire

D'un bon rire qui voulait bien ...

Elle était fort déshabillée

Et de grands arbres indiscrets

Aux vitres jetaient leur feuillée

Malinement, tout près, tout près.

vendredi 19 octobre 2007

Le génie des forêts (Joseph Lenoir)

Il est dit qu'une fois, sur les arides plaines

Qui s'étendent là-bas dans les vieilles forêts,

L'esprit des noirs brouillards qui couvrent ces domaines

Dormit à l'ombre d'un cyprès.

Mais il n'était pas seul : l'air pensif, en cadence,

Pressés autour de lui, des hommes s'agitaient ;

Un chant rompit bientôt leur lugubre silence :

Voici quel chant ils écoutaient :

Foule de guerriers sans courage,

Je le sais et tu t'en souviens,

Parce que tu n'aimais qu'un indigne carnage,

Mes pères ont maudit les tiens.

Parce que tu mangeais des entrailles de femme,

Tu t'engraissais des chairs de tes amis,

Et que jamais, chez toi, n'étincelle la flamme,

Qu'autour de tremblants ennemis.

Va voir, si tu peux, au seuil de nos cabanes,

Les pâles et rouges débris

Des chevelures et des crânes

Qu'en ton sein autrefois ma hache avait surpris.

Foule de guerriers sans courage,

Je le sais et tu t'en souviens,

Parce que tu n'aimais qu'un indigne carnage,

Mes pères ont maudit les tiens.

Viens donc ! apporte la chaudière,

Tu boiras le jus de mes os !

Viens donc !l assouvis ta colère,

Tu ne m'entendras pas pousser de vains sanglots !

Ils frappent : les haches brisées

A leurs pieds tombent en éclats ;

Ils frappent : leurs mains épuisées

Restent sans vigueur à leurs bras.

Lui, cependant, avec un rire horrible,

Le cou tendu, les yeux sans mouvement,

Sur le roc qui voyait cette lutte terrible,

Il s'asseyait en murmurant :

Viens donc ! apporte la chaudière,

Tu boiras le jus de mes os !

Viens donc ! assouvis ta colère,

Tu n'entendras pas pousser de vains sanglots !

A la fin, bondissant de douleur et de rage,

L'esprit de la noire forêt

Jette dans l'air un cri rauque et sauvage,

Ecume, grince et disparaît.

Depuis, nul n'a foulé le morne solitaire,

Alors que les vents de la nuit

Aux horreurs qui couvrent la terre

Ont mêlé leur funèbre bruit.

Car une forme surhumaine,

Hâve, dégoûtante de sang,

Accourt du milieu de la plaine,

Y dresser son front menaçant.