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vendredi 27 avril 2018

Détresse (Léon Deubel)

Encore un poète neurasthénique !

Seigneur ! je suis sans pain, sans rêve et sans demeure.
Les hommes m'ont chassé parce que je suis nu,
Et ces frères en vous ne m'ont pas reconnu
Parce que je suis pâle et parce que je pleure.

Je les aime pourtant comme c'était écrit
Et j'ai connu par eux que la vie est amère,
Puisqu'il n'est pas de femme qui veuille être ma mère
Et qu'il n'est pas de coeur qui entende mes cris.

Je sens, autour de moi, que les bruits sont calmés,
Que les hommes sont las de leur fête éternelle.
Il est bien vrai qu'ils sont sourds à ceux qui appellent
Seigneur ! pardonnez-moi s'ils ne m'ont pas aimé !

Seigneur ! j'étais sans rêve et voici que la lune
Ascende le ciel clair comme une route haute.
Je sens que son baiser m'est une pentecôte,
Et j'ai mené ma peine aux confins de sa dune.

Mais j'ai bien faim de pain, Seigneur ! et de baisers,
Un grand besoin d'amour me tourmente et m'obsède,
Et sur mon banc de pierre rude se succèdent
Les fantômes de Celles qui l'auraient apaisé.

Le vol de l'heure émigre en des infinis sombres,
Le ciel plane, un pas se lève dans le silence,
L'aube indique les fûts dans la forêt de l'ombre,
Et c'est la Vie énorme encor qui recommence !

vendredi 19 décembre 2008

Mélodie irlandaise (Gérard de Nerval)

La carte du comptoir des poésies insiste dans le voeu avec une livraison due à Gérard de Nerval, le poète neurasthénique, qui pourtant exalte dans le dernier vers "les feux de l'amour".

Ces voeux de Gégé poussent la carte du comptoir poétique, sans le moindre commentaire, à maintenir au fond de la classe Heredia (les Conquérants), Du Bellay (Heureux qui comme Ulysse), Aragon (Elsa, L'étrangère, Que serais-je sans toi ?, Chambre garnie, Chambres d'un moment, Charlot mystique, La rose et le réséda, Un jour un jour, Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, La belle italienne, Santa Espina, Nous dormirons ensemble, Les mains d'Elsa, Elsa au miroir, J'arrive où je suis étranger, L'affiche rouge, Les yeux d'Elsa), Arthur Rimbaud (le Dormeur du Val, Sensations, le Bateau Ivre, Voyelles, Ma Bohème, Vénus Anadyomène, Chanson de la plus haute tour, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne), Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, A l'Italie, Nuit Rhénane, l'Emigrant de Landor Road, l'Adieu, Marizibill, La Victoire, Nocturne, Acousmate, Chant de l'Horizon en Champagne, Le Vigneron Champenois, Ô naturel désir, Dans l'Abri-caverne, Le Chef de Section, Annie, A la Santé ...) et Edmond Rostand (La tirade des nez de Cyrano de Bergerac, Le Petit Chat).


Le soleil du matin commençait sa carrière,

Je vis près du rivage une barque légère

Se bercer mollement sur les flots argentés.

Je revins quand la nuit descendait sur la rive :

La nacelle était là, mais l'onde fugitive

Ne baignait plus ses flancs dans le sable arrêtés.

Et voilà notre sort ! Au matin de la vie

Par des rêves d'espoir notre âme poursuivie

Se balance un moment sur les flots du bonheur ;

Mais, sitôt que le soir étend son voile sombre,

L'onde qui nous portait se retire, et dans l'ombre

Bientôt nous restons seuls en proie à la douleur.

Au déclin de nos jours on dit que notre tête

Doit trouver le repos sous un ciel sans tempête ;

Mais qu'importe à mes voeux le calme de la nuit !

Rendez-moi le matin, la fraîcheur et les charmes ;

Car je préfère encor ses brouillards et ses larmes

Aux plus douces lueurs du soleil qui s'enfuit.

Oh ! Qui n'a désiré voir tout à coup renaître

Cet instant dont le charme éveilla dans son être

Et des sens inconnus et de nouveaux transports !

Où son âme, semblable à l'écorce embaumée,

Qui disperse en brûlant sa vapeur parfumée,

Dans les feux de l'amour exhala ses trésors !

dimanche 8 juin 2008

La maison de ma mère (Marceline Desbordes-Valmore)

En ce dimanche où le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle, faute de réapprovisionnement en Arthur Rimbaud et en voyelles ainsi qu'en Guillaume Apollinaire, en pont Mirabeau et en Nuit Rhénane, la carte du comptoir des vers propose en remplacement une oeuvre triste à pleurer d'une poétesse française manifestement atteinte de neurasthénie et d'excès religieux. Youpi !

Maison de la naissance, ô nid, doux coin du monde !

Ô premier univers où nos pas ont tourné !

Chambre ou ciel, dont le coeur garde la mappemonde,

Au fond du temps je vois ton seuil abandonné.

Je m'en irais aveugle et sans guide à ta porte,

Toucher le berceau nu qui daigna me nourrir.

Si je deviens âgée et faible, qu'on m'y porte !

Je n'y pus vivre enfant, j'y voudrais bien mourir,

Marcher dans notre cour où croissait un peu d'herbe,

Où l'oiseau de nos toits descendait boire et puis,

Pour coucher ses enfants, becquetait l'humble gerbe,

Entre les cailloux bleus que mouillait le grand puits !

De sa fraîcheur lointaine il lave encore mon âme,

Du présent qui me brûle il étanche la flamme,

Ce puits large et dormeur au cristal enfermé

Où ma mère baignait son enfant bien-aimé.

Lorsqu'elle berçait l'air avec sa voix rêveuse,

Qu'elle était calme et blanche et paisible le soir,

Désaltérant le pauvre assis, comme on croit voir

Aux ruisseaux de la bible une fraîche laveuse !

Elle avait des accents d'harmonieux amour

Que je buvais du coeur en jouant dans la cour.

Ciel ! Où prend donc sa voix une mère qui chante

Pour aider le sommeil à descendre au berceau ?

Dieu mit-il plus de grâce au souffle d'un ruisseau ?

Est-ce l'éden rouvert à son hymne touchante,

Laissant sur l'oreiller de l'enfant qui s'endort,

Poindre tous les soleils qui lui cachent la mort ?

Et l'enfant assoupi, sous cette âme voilée,

Reconnaît-il les bruits d'une vie écoulée ?

Est-ce un cantique appris à son départ du ciel,

Où l'adieu d'un jeune ange épancha quelque miel ?

Merci, mon Dieu ! Merci de cette hymne profonde,

Pleurante encore en moi dans les rires du monde,

Alors que je m'assieds à quelque coin rêveur

Pour entendre ma mère en écoutant mon coeur :

Ce lointain au revoir de son âme à mon âme

Soutient en la grondant ma faiblesse de femme ;

Comme au jonc qui se penche une brise en son cours

A dit : " Ne tombe pas ! J'arrive à ton secours. "

Elle a fait mes genoux souples à la prière.

J'appris d'elle, seigneur, d'où vient votre lumière,

Quand j'amusais mes yeux à voir briller ses yeux,

Qui ne quittaient mon front que pour parler aux cieux.

A l'heure du travail qui coulait pleine et pure,

Je croyais que ses mains régissaient la nature,

Instruite par le Christ, à sa voix incliné,

Qu'elle écoutait priante et le front prosterné.

Vraiment, je le croyais ! Et d'une foi si tendre

Que le Christ au lambris me paraissait l'entendre :

Je voyais bien que, femme, elle pliait à Dieu,

Mais ma mère, après lui, l'enseignait en tout lieu.

L'ardent soleil de juin qui riait dans la chambre,

L'âtre dont les clartés illuminaient décembre,

Les fruits, les blés en fleur, ma fraîche nuit, mon jour,

Ma mère créait tout du fond de son séjour.

C'était ma mère ! ô mère ! ô Christ ! ô crainte ! ô charmes !

Laissez tremper mon coeur dans vos suaves larmes ;

Laissez ces songes d'or éclairer les vieux murs

Des pauvres innocents nés dans les coins obscurs ;

Laissez, puisqu'ici-bas nous nous perdons sans elles,

Des mères aux enfants comme aux oiseaux des ailes.

Quand la mienne avait dit : " Vous êtes mon enfant ! "

Le ciel, c'était mon coeur à jour et triomphant !

Elle se défendait de me faire savante :

" Apprendre, c'est vieillir, disait-elle, et l'enfant

Se nourrira trop tôt du fruit que Dieu défend,

Fruit fiévreux à la sève aride et décevante.

L'enfant sait tout qui dit à son ange gardien :

" Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien ! "

C'est assez demander à cette vie amère,

Assez de savoir suivre et regarder sa mère,

Et nous aurons appris pour un long avenir

Si nous savons prier, nous soumettre et bénir ! "

Et je ne savais rien à dix ans qu'être heureuse,

Rien que jeter au ciel ma voix d'oiseau, mes fleurs ;

Rien, durant ma croissance aigue et douloureuse,

Que plonger dans ses bras mon sommeil ou mes pleurs.

Je n'avais rien appris, rien lu que ma prière.

Quand mon sein se gonfla de chants mystérieux,

J'écoutais notre-dame et j'épelais les cieux,

Et la vague harmonie inondait ma paupière ;

Les mots seuls y manquaient, mais je croyais qu'un jour

On m'entendrait aimer pour me répondre : amour !

Les psaumes de l'oiseau caché dans le feuillage,

Ce qu'il raconte au ciel par le ciel répondu,

Mon âme qu'on croyait indolente ou volage,

L'a toujours entendu !

Et quand là-bas, là-bas, comme on peint l'espérance,

Dieu montrait l'arc-en-ciel aux pèlerins errants,

S'il avait ruisselé sur ma vierge souffrance,

La nuit se sillonnait de songes transparents ;

Et sur l'onde qui glisse et plie, et s'abandonne,

Quand j'avais amassé des parfums purs et frais,

En voyant fuir mes fleurs que n'attendait personne,

Je regardais ma mère et je les lui montrais.

Et ma mère disait : " C'est une maladie,

Un mélange de jeux, de pleurs, de mélodie :

C'est le coeur de mon coeur ! Oui, ma fille ! Plus tard,

Vous trouverez l'amour et la vie... autre part. "

Innocence ! Innocence ! éternité rêvée !

Au bout des temps de pleurs serez-vous retrouvée ?

Etes-vous ma maison que je ne peux rouvrir ?

Ma mère ! Est-ce la mort ? ... je voudrais bien mourir !