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lundi 2 mars 2009

Bruxelles (Arthur Rimbaud)

La carte du comptoir des vers publie un petit Rimbaud, d'inspiration belge.

La carte du comptoir des poésies, sans autre commentaire, propose aussi ses "classiques" en bas de ce poème.


Plates-bandes d'amarantes jusqu'à

L'agréable palais de Jupiter.

Je sais que c'est Toi qui, dans ces lieux,

Mêles ton bleu presque de Sahara !

Puis, comme rose et sapin du soleil

Et liane ont ici leurs jeux enclos,

Cage de la petite veuve ! ...

Quelles

Troupes d'oiseaux, ô ia io, ia io ! ...

Calmes maisons, anciennes passions !

Kiosque de la Folle par affection.

Après les fesses des rosiers, balcon

Ombreux et très bas de la Juliette.

La Juliette, ça rappelle l'Henriette,

Charmante station du chemin de fer,

Au coeur d'un mont, comme au fond d'un verger

Où mille diables bleus dansent dans l'air !

Banc vert où chante au paradis d'orage,

Sur la guitare, la blanche Irlandaise.

Puis, de la salle à manger guyanaise,

Bavardage des enfants et des cages.

Fenêtre du duc qui fais que je pense

Au poison des escargots et du buis

Qui dort ici-bas au soleil.

Et puis

C'est trop beau ! trop ! Gardons notre silence.

Boulevard sans mouvement ni commerce,

Muet, tout drame et toute comédie,

Réunion des scènes infinie

Je te connais et t'admire en silence.


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Les "classiques" de la
carte du comptoir des vers :


- D'autres Arthur Rimbaud : le bateau ivre, le dormeur du val, voyelles, sensations, Vénus Anadyomène, petites amoureuses, chant de guerre parisien, première soirée, aube, soleil et chair, chanson de la plus haute tour, les étrennes des orphelins, l'homme juste, Marine, les mains de Jeanne-Marie, au cabaret vert (cinq heures du soir), ma Bohème, les douaniers, Michel et Christine, les assis, tête de faune, à la musique, mouvement, age d'or, ô saisons ô chateaux, Bruxelles, l'orgie parisienne, jeune ménage, les pauvres à l'église

- Sabine Sicaud : douleur je vous déteste, jour de fièvre, la vieille femme de la Lune, vous parler ?, premières feuilles

-
José Maria de Heredia : les conquérants ("comme un vol de gerfauts hors du charnier natal"), le tepidarium, le vitrail, l'esclave, soir de bataille, le voeu, la belle viole, fleurs de feu, Tranquillus, le bain

- Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, au fleuve de Loire, cent fois plus qu'à louer on se plaît à médire, à Madame Marguerite d'écrire en sa langue

-
Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, la rose et le réséda, un jour un jour, l'affiche rouge, la belle italienne, Charlot mystique, Santa Espina, chambre garnie, chambres d'un moment, nous dormirons ensemble,
Elsa, Elsa au miroir, les mains d'Elsa, j'arrive où je suis étranger, les yeux d'Elsa

- Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, à une dame créole, le soleil, j'aime le souvenir de ces époques nues, je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), à celle qui est trop gaie, correspondances, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", toute entière, une martyre, une mendiante rousse, confession, les ténèbres, quand le ciel bas et lours pèse comme un couvercle, le chat

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, l'adieu, nuit rhénane, acousmate, chant de l'horizon en Champagne, le chef de section, la Victoire, le vigneron champenois, nocturne, ô naturel désir, à l'Italie, Annie, Marizibill, dans l'abri-caverne, l'émigrant de Landor Road, à la Santé

-
Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), petit chat, rois mages, l'hymne au soleil, nénuphars

- Et, bien entendu, le kitschissime poème acadien de H.W. Longfellow Evangéline

vendredi 19 décembre 2008

Mélodie irlandaise (Gérard de Nerval)

La carte du comptoir des poésies insiste dans le voeu avec une livraison due à Gérard de Nerval, le poète neurasthénique, qui pourtant exalte dans le dernier vers "les feux de l'amour".

Ces voeux de Gégé poussent la carte du comptoir poétique, sans le moindre commentaire, à maintenir au fond de la classe Heredia (les Conquérants), Du Bellay (Heureux qui comme Ulysse), Aragon (Elsa, L'étrangère, Que serais-je sans toi ?, Chambre garnie, Chambres d'un moment, Charlot mystique, La rose et le réséda, Un jour un jour, Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, La belle italienne, Santa Espina, Nous dormirons ensemble, Les mains d'Elsa, Elsa au miroir, J'arrive où je suis étranger, L'affiche rouge, Les yeux d'Elsa), Arthur Rimbaud (le Dormeur du Val, Sensations, le Bateau Ivre, Voyelles, Ma Bohème, Vénus Anadyomène, Chanson de la plus haute tour, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne), Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, A l'Italie, Nuit Rhénane, l'Emigrant de Landor Road, l'Adieu, Marizibill, La Victoire, Nocturne, Acousmate, Chant de l'Horizon en Champagne, Le Vigneron Champenois, Ô naturel désir, Dans l'Abri-caverne, Le Chef de Section, Annie, A la Santé ...) et Edmond Rostand (La tirade des nez de Cyrano de Bergerac, Le Petit Chat).


Le soleil du matin commençait sa carrière,

Je vis près du rivage une barque légère

Se bercer mollement sur les flots argentés.

Je revins quand la nuit descendait sur la rive :

La nacelle était là, mais l'onde fugitive

Ne baignait plus ses flancs dans le sable arrêtés.

Et voilà notre sort ! Au matin de la vie

Par des rêves d'espoir notre âme poursuivie

Se balance un moment sur les flots du bonheur ;

Mais, sitôt que le soir étend son voile sombre,

L'onde qui nous portait se retire, et dans l'ombre

Bientôt nous restons seuls en proie à la douleur.

Au déclin de nos jours on dit que notre tête

Doit trouver le repos sous un ciel sans tempête ;

Mais qu'importe à mes voeux le calme de la nuit !

Rendez-moi le matin, la fraîcheur et les charmes ;

Car je préfère encor ses brouillards et ses larmes

Aux plus douces lueurs du soleil qui s'enfuit.

Oh ! Qui n'a désiré voir tout à coup renaître

Cet instant dont le charme éveilla dans son être

Et des sens inconnus et de nouveaux transports !

Où son âme, semblable à l'écorce embaumée,

Qui disperse en brûlant sa vapeur parfumée,

Dans les feux de l'amour exhala ses trésors !

jeudi 26 juillet 2007

Puis rue qui s'en va (Max Elskamp)

Puis rue qui s'en va

Chercher les bassins,

Bouges, galetas,

Où vont les marins,


Maisons à rideaux

Baissés mais qui bougent,

Filtrant un jour clos

De lumière rouge,

C'est filles anglaises

Occupées à boire,

Vêtant pour aimer

Des maillots de moire,

Dans le jour qui pèse

Dehors et si lourd,

Dans le soir d'été

Qui vendent l'amour.

Mais liqueurs au choix

Lors comme la chair,

Aquavit danois,

Anis grec amer,

Whiskey irlandais,

Rhum américain,

Saké japonais,

Opium indien,

Et glaces mirant

En jaune et en noir

Les cuivres luisants

Au dos du comptoir,

Femmes et qui causent

Les épaules nues,

Ou bien se reposent

En long étendues,

Bagues à leurs mains,

Rêvant mal ou pire,

Ou trouvant leur bien

Enfin à dormir.

Lors temps qui s'espace

Dit en heures lentes,

Et jour qui se passe

Ici dans l'attente,


Yeux comme une rampe

Les suivant les murs,

Et sur des estampes

Qui s'arrêtent durs :

On voit le Vésuve

En feu qui se pâme,

Ainsi qu'une cuve

D'enfer et de flammes,

Et rouge et carmin

Plus loin appendu,

Le pont de Brooklyn

Dans l'air suspendu.

vendredi 13 juillet 2007

Le barde de Temrah (Charles Marie Leconte de Lisle)

Le soleil a doré les collines lointaines ;

Sous le faîte mouillé des bois étincelants

Sonne le timbre clair et joyeux des fontaines.

Un chariot massif, avec deux buffles blancs,

Longe, au lever du jour, la sauvage rivière

Où le vent frais de l'Est rit dans les joncs tremblants.

Un jeune homme, vêtu d'une robe grossière,

Mène paisiblement l'attelage songeur ;

Tout autour, les oiseaux volent dans la lumière.

Ils chantent, effleurant le calme voyageur,

Et se posent parfois sur cette tête nue

Où l'aube, comme un nimbe, a jeté sa rougeur.

Et voici qu'il leur parle une langue inconnue ;

Et, l'aile frémissante, un essaim messager

Semble écouter, s'envole et monte dans la nue.

À l'ombre des bouleaux au feuillage léger,

Sous l'humble vêtement tissé de poils de chèvre,

La croix de bois au cou, tel passe l'Étranger.

Trois filles aux yeux bleus, le sourire à la lèvre,

Courent dans la bruyère et font partir au bruit

Le coq aux plumes d'or, la perdrix et le lièvre.

Du rebord des talus où leur front rose luit,

Écartant le feuillage et la tête dressée,

Chacune d'un regard curieux le poursuit.

Lui, comme enseveli dans sa vague pensée,

S'éloigne lentement par l'agreste chemin,

Le long de l'eau, des feux du matin nuancée.

Il laisse l'aiguillon échapper de sa main,

Et, les yeux clos, il ouvre aux ailes de son âme

Le monde intérieur et l'horizon divin.

Le soleil s'élargit et verse plus de flamme,

Un air plus tiède agite à peine les rameaux,

Le fleuve resplendit, tel qu'une ardente lame.

La plume d'aigle au front, drapés de longues peaux,

Des guerriers tatoués poussent par la vallée

Des boeufs rouges pressés en farouches troupeaux.

Et leur rumeur mugit de cris rauques mêlée,

Et les cerfs, bondissant aux lisières des bois,

Cherchent plus loin la paix que ces bruits ont troublée.

Les hommes et les boeufs entourent à la fois

Le chariot roulant dans sa lenteur égale,

Et les mugissements se taisent, et les voix.

Et tous s'en vont, les yeux dardés par intervalle,

Ayant cru voir flotter comme un rayonnement

Autour de l'Étranger mystérieux et pâle.

Puis les rudes bergers et le troupeau fumant

Disparaissent. Leur bruit dans la forêt s'enfonce

Et sous les dômes verts s'éteint confusément.

Sur une âpre hauteur que hérisse la ronce,

Parmi des blocs aigus et d'épais rochers plats,

Deux vieillards sont debout, dont le sourcil se fronce.

Ils regardent d'un oeil plein de sombres éclats

Venir ce voyageur humble, faible et sans crainte,

Qu'au détour du coteau traînent deux buffles las.

De chêne entrelacé de houx leur tempe est ceinte.

Ils allument soudain les sanglants tourbillons

D'un bûcher dont le vent fouette la flamme sainte.

Ils parlent, déroulant les incantations,

Conviant tous les Dieux qui hantent les orages,

Par qui le jour s'éclipse aux yeux des nations.

Comme un lourd océan sorti de ses rivages,

A leur voix la nuit morne engloutit le soleil,

Et l'éclair de la foudre entr'ouvre les nuages.

Puis l'horizon se tait, aux tombeaux sourds pareil ;

Le vent cesse, la vie entière est suspendue ;

Terre et ciel sont rentrés dans l'inerte sommeil.

Tout est noir et sans forme en l'immense étendue.

Sous l'air pesant où plane un silence de mort

Le chariot s'arrête en sa route perdue.

Mais l'Étranger, du doigt, effleure sans effort

Son front baissé, son sein, selon l'ordre et le nombre :

Des quatre points qu'il touche un flot lumineux sort.

Et les quatre rayons, à travers la nuit sombre,

D'un éblouissement brusque et mystérieux

Tracent un long chemin qui resplendit dans l'ombre.

Et la lumière alors renaît au fond des cieux ;

Les oiseaux ranimés chantent l'aube immortelle,

Les cerfs brament aux pieds des chênes radieux ;

Le soleil est plus doux et la terre est plus belle ;

Et les vieillards, auprès du bûcher consumé,

Sentent passer le Dieu d'une race nouvelle.

L'homme qu'ils redoutaient et qu'ils ont blasphémé,

Cet inconnu tranquille et vénérable aux anges,

Poursuit sa route, assis dans un char enflammé.

Il vient de loin, il sait des paroles étranges

Qui germent dans le coeur du sage et du guerrier ;

Il ouvre un ciel d'azur aux enfants dans leurs langes.

Il brave en souriant le glaive meurtrier ;

Il console et bénit, et le Dieu qu'il adore

Descend à son appel et l'écoute prier.

Ô verdoyante Érinn ! sur ton sable sonore

Un soir il aborda, venu des hautes mers,

Sa trace au sein des flots brillait comme une aurore.

On dit que sur son front la neige, dans les airs,

Arrondit tout à coup sa voûte lumineuse,

Et que ton sol fleurit sous le vent des hivers.

Depuis, il a soumis ta race belliqueuse ;

Des milliers ont reçu le baptême éternel,

Et les anges, Érinn, te nomment bienheureuse !

Mais tous n'ont point goûté l'eau lustrale et le sel ;

Il en est qui, remplis de songes immuables,

Suivent l'ancien soleil qui décroît dans le ciel.

La nuit monte. Parmi les pins et les érables

Gisent de noirs débris où la flamme a passé,

Du vain orgueil de l'homme images périssables.

Le lichen mord déjà le granit entassé,

Et l'herbe épaisse croît dans les fentes des dalles,

Et la ronce vivace entre au mur crevassé.

Les piliers et les fûts qui soutenaient les salles,

Épars ou confondus, ont entravé les cours,

En croulant sous le faix des poutres colossales.

C'est dans ce palais mort, noir témoin des vieux jours,

Que l'Apôtre s'arrête. Au milieu des ruines

Il s'avance, et son pas émeut les échos sourds.

Les reptiles surpris rampent sous les épines ;

L'orfraie et le hibou sortent en gémissant,

Funèbre vision, des cavités voisines.

Bientôt, dans la nuit morne, un jet rouge et puissant

Flamboie entre deux pans d'une tour solitaire ;

La fumée au-dessus roule en s'élargissant.

Un homme est assis là, sur un monceau de terre.

Le brasier l'enveloppe en sa chaude lueur ;

Sa barbe et ses cheveux couvrent sa face austère.

Muet, les bras croisés, il suit avec ardeur,

Les yeux caves et grands ouverts, un sombre rêve,

Et courbe son dos large, où saillit la maigreur.

Sur ses genoux velus étincelle un long glaive ;

Une harpe de pierre est debout à l'écart,

D'où le vent, par instants, tire une plainte brève.

L'Apôtre, auprès du feu, contemple ce vieillard

- Je te salue, au nom du Rédempteur des âmes !

- Salut, enfant ! Demain tu serais venu tard.

Avant que ce foyer ait épuisé ses flammes,

Je serai mort : les loups dévoreront ma chair,

Et mon nom périra parmi nos clans infâmes.

- Vieillard ! ton heure est proche et ton coeur est de fer.

N'as-tu point médité le Dieu sauveur du monde ?

Braves-tu jusqu'au bout l'irrémissible Enfer ?

Resteras-tu plongé dans cette nuit profonde

D'où ta race s'élance à la sainte Clarté !

Veux-tu, seul, du Démon garder la marque immonde ?

Celui qui m'a choisi, dans mon indignité,

Pour répandre sa gloire et sa grâce infinie,

Est descendu pour toi de son éternité.

De l'immense univers la paix était bannie

Il a tendu les bras aux peuples furieux,

Et son sang a coulé pour leur ignominie.

S'il réveillait d'un mot les morts silencieux,

Ne peut-il t'appeler du fond de ton abîme,

Et faire luire aussi la lumière à tes yeux ?

Mais tu n'ignores plus son histoire sublime,

Et tu le sais, voici que le saint avenir

Germe, arrosé des pleurs de la grande Victime.

Écoute ! de la terre aux cieux entends frémir

L'hymne d'amour plus haut que la clameur des haines :

Le siècle des Esprits violents va finir.

Vois ! le palais du fort croule au niveau des plaines

Le bras qui brandissait l'épée est desséché ;

L'humble croit en Celui par qui tombent ses chaînes.

Jette un cri vers ce Dieu rayonnant et caché,

Reçois l'Eau qui nous rend plus forts que l'agonie,

Remonte au Jour sans fin de la nuit du Péché !

Et ta harpe, aujourd'hui veuve de ton génie,

À Celui dont la terre et tous les cieux sont pleins

Emportera ton âme avec son harmonie ! -

L'autre reste immobile, et, dressé sur ses reins,

Prête l'oreille au vent, comme si les ténèbres

Se remplissaient d'échos venus des jours anciens.

- Ô palais de Temrah, séjour des Finns célèbres,

Dit-il, où flamboyaient les feux hospitaliers,

Maintenant, lieu désert hanté d'oiseaux funèbres !

Salles où s'agitait la foule des guerriers,

Que de fois j'ai versé dans leurs coeurs héroïques

Les chants mâles du Barde à vos murs familiers !

Hautes tours, qui jetiez dans les nuits magnifiques

Jusqu'aux astres l'éclat des bûchers ceints de fleurs,

Et couronniez d'Érinn les collines antiques !

Et vous, assauts des forts, ô luttes des meilleurs,

Cris de guerre si doux à l'oreille des braves !

Étendards dont le sang retrempait les couleurs !

Coeurs libres, qui battiez sans peur et sans entraves !

Esprits qui remontiez noblement vers les Dieux,

Dans l'orgueil d'une mort inconnue aux esclaves !

Salut, palais en cendre où vivaient mes aïeux !

Ô chants sacrés, combats, vertus, fêtes et gloire,

Ô soleils éclipsés, recevez mes adieux !

Ton peuple, sainte Érinn, a perdu la mémoire,

Et, seul, des vieux chefs morts j'entends la sombre voix ;

Ils parlent, et mon nom roule dans la nuit noire :

Viens ! disent-ils, la hache a mutilé les bois,

L'esclave rampe et prie où chantaient les épées,

Et tous les Dieux d'Erinn sont partis à la fois !

Viens ! les âmes des Finns, à l'opprobre échappées,

Dans la salle aux piliers de nuages brûlants

Siègent, la coupe au poing, de pourpre et d'or drapées.

Le glaive qui les fit illustres bat leurs flancs ;

Elles rêvent de gloire aux fiers accents du barde,

Et la verveine en fleur presse leurs fronts sanglants.

Mais la foule des chefs parfois songe et regarde

S'il arrive, le roi des chanteurs de Temrah ;

Ils disent, en rumeur : - Voici longtemps qu'il tarde !

Ô chefs ! j'ai trop vécu. Quand l'aube renaîtra,

Je vous aurai rejoints dans la nue éternelle,

Et, comme en mes beaux jours, ma harpe chantera ! -

L'apôtre dit : - Vieillard ! ta raison se perd-elle ?

Il n'est qu'un ciel promis par la bonté de Dieu,

Vers qui l'humble vertu s'envole d'un coup d'aile.

L'infidèle endurci tombe en un autre lieu

Terrible, inexorable, aux douleurs sans relâche,

Où l'Archange maudit l'enchaîne dans le feu !

- Étranger, réponds-moi : Sais-tu ce qu'est un lâche ?

Moins qu'un chien affamé qui hurle sous les coups !

Quelle langue l'a dit de moi, que je l'arrache !

Où mes pères sont-ils ? - Où les païens sont tous !

Pour leur éternité, dans l'ardente torture

Dieu les a balayés du vent de son courroux ! -

Le vieux Barde, à ces mots, redressant sa stature,

Prend l'épée, en son coeur il l'enfonce à deux mains

Et tombe lentement contre la terre dure :

- Ami, dis à ton Dieu que je rejoins les miens. -

C'est ainsi que mourut, dit la sainte légende,

Le chanteur de Temrah, Murdoc'h aux longs cheveux,

Vouant au noir Esprit cette sanglante offrande.

Le palais écroulé s'illumina de feux

Livides, d'où sortit un grand cri d'épouvante.

Le Barde avait rejoint les siens, selon ses voeux.

Auprès du corps, dont l'âme, hélas ! était vivante,

L'Apôtre en gémissant courba les deux genoux ;

Mais Dieu n'exauça point son oraison fervente,

Et Murdoc'h fut mangé des aigles et des loups.

dimanche 8 juillet 2007

Souvenir vague ou les parenthèses (Edmond Rostand)

Nous étions, ce soir-là, sous un chêne superbe

(Un chêne qui n'était peut-être qu'un tilleul)

Et j'avais, pour me mettre à vos genoux dans l'herbe,

Laissé mon rocking-chair se balancer tout seul.

Blonde comme on ne l'est que dans les magazines

Vous imprimiez au vôtre un rythme de canot ;

Un bouvreuil sifflotait dans les branches voisines

(Un bouvreuil qui n'était peut-être qu'un linot).

D'un orchestre lointain arrivait un andante

(Andante qui n'était peut-être qu'un flon-flon)

Et le grand geste vert d'une branche pendante

Semblait, dans l'air du soir, jouer du violon.

Tout le ciel n'était plus qu'une large chamarre,

Et l'on voyait au loin, dans l'or clair d'un étang

(D'un étang qui n'était peut-être qu'une mare)

Des reflets d'arbres bleus descendre en tremblotant.

Et tandis qu'un espoir ouvrait en moi des ailes

(Un espoir qui n'était peut-être qu'un désir),

Votre balancement m'éventait de dentelles

Que mes doigts au passage essayaient de saisir.

Votre chapeau de paille agitait sa guirlande

Et votre col, d'un point de Gênes merveilleux

(De Gênes qui n'était peut-être que d'Irlande),

Se soulevait parfois jusqu'à voiler vos yeux.

Noir comme un gros paté sur la marge d'un texte

Tomba sur votre robe un insecte, et la peur

(Une peur qui n'était peut-être qu'un prétexte)

Vous serra contre moi. - Cher insecte grimpeur !

L'ombre nous fit glisser aux chères confidences ;

Et dans votre grand oeil plus tendre et plus hagard

J'apercevais une âme aux profondes nuances

(Une âme qui n'était peut-être qu'un regard).