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dimanche 21 janvier 2018

Tu sommeilles, je vois tes yeux sourire encor (Charles Guérin)

Le dénommé Charles Guérin, décédé en 1907, est désormais surtout connu de sa famille.
Le poème ci-dessous explique pourquoi la postérité l'a soigneusement évité
.

Tu sommeilles, je vois tes yeux sourire encor.
Ta gorge, ainsi deux beaux ramiers prennent l'essor,
Se soulève et s'abaisse au gré de ton haleine.
Tu t'abandonnes, lasse et nue et tout en fleur,
Et ta chair amoureuse est rose de chaleur.
Ta main droite sur toi se coule au creux de l'aine,
Et l'autre sur mon coeur crispe ses doigts nerveux.
Ce taciturne émoi flatte ma convoitise.
Ta bouche est entrouverte et ton souffle m'attise
Et le mien qui s'anime agite tes cheveux.

Vivant sachet rempli de nard, de myrrhe et d'ambre,
Tu répands tes parfums irritants dans la chambre.
Je te respire avec ivresse en caressant,
Comme un sculpteur modèle une onctueuse argile,
Ton corps flexible et plein de jeune bête agile.
La lumière étincelle à tes cils, et le sang
Peint une branche bleue à ta tempe fragile.
La courbe qui suspend à l'épaule ton sein
Emprunte aux purs coteaux nocturnes leur dessin.
Ta peau ferme a le grain du marbre et de la rose,
Et moi je dis tout bas, pendant que je repose
Mon regard amoureux sur tes charmes choisis :
"La gazelle couchée au frais de l'oasis
N'est pas plus douce à voir que la femme endormie,
Et les lys du matin jalousent mon amie."

dimanche 23 novembre 2008

Les yeux d'Elsa (Louis Aragon)

Le comptoir des vers et sa carte persistent dans leur série Louis Aragon (Elsa, Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Que serais-je sans toi ?, J'arrive où je suis étranger, L'affiche rouge, Nous dormirons ensemble, Les mains d'Elsa, Elsa au miroir) avec cet opus où l'auteur continue le détail anatomique et opthtalmique d'Elsa.

A cause de Loulou Aragon, la carte du comptoir des vers cesse l'Edmond Rostand (La tirade des nez de Cyrano de Bergerac, Le Petit Chat), l'Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne) et le Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu, l'Emigrant de Landor Road, Ô naturel désir, Nocturne, A l'Italie, Acousmate, Marizibill, La Victoire, Le Chef de Section, Chant de l'Horizon en Champagne, Le Vigneron Champenois, Dans l'Abri-caverne, Annie, A la Santé ...) .


Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire

J'ai vu tous les soleils y venir se mirer

S'y jeter à mourir tous les désespérés

Tes yeux sont si profonds que j'y perds la mémoire

À l'ombre des oiseaux c'est l'océan troublé

Puis le beau temps soudain se lève et tes yeux changent

L'été taille la nue au tablier des anges

Le ciel n'est jamais bleu comme il l'est sur les blés

Les vents chassent en vain les chagrins de l'azur

Tes yeux plus clairs que lui lorsqu'une larme y luit

Tes yeux rendent jaloux le ciel d'après la pluie

Le verre n'est jamais si bleu qu'à sa brisure

Mère des Sept douleurs ô lumière mouillée

Sept glaives ont percé le prisme des couleurs

Le jour est plus poignant qui point entre les pleurs

L'iris troué de noir plus bleu d'être endeuillé

Tes yeux dans le malheur ouvrent la double brèche

Par où se reproduit le miracle des Rois

Lorsque le coeur battant ils virent tous les trois

Le manteau de Marie accroché dans la crèche

Une bouche suffit au mois de Mai des mots

Pour toutes les chansons et pour tous les hélas

Trop peu d'un firmament pour des millions d'astres

Il leur fallait tes yeux et leurs secrets gémeaux

L'enfant accaparé par les belles images

Écarquille les siens moins démesurément

Quand tu fais les grands yeux je ne sais si tu mens

On dirait que l'averse ouvre des fleurs sauvages

Cachent-ils des éclairs dans cette lavande où

Des insectes défont leurs amours violentes

Je suis pris au filet des étoiles filantes

Comme un marin qui meurt en mer en plein mois d'août

J'ai retiré ce radium de la pechblende

Et j'ai brûlé mes doigts à ce feu défendu

Ô paradis cent fois retrouvé reperdu

Tes yeux sont mon Pérou ma Golconde mes Indes

Il advint qu'un beau soir l'univers se brisa

Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent

Moi je voyais briller au-dessus de la mer

Les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa

jeudi 26 juillet 2007

Anton Van Dyck (Marcel Proust)

Douce fierté des coeurs, grâce noble des choses,

Qui brillent dans les yeux, les velours et les bois ;

Beau langage élevé du maintien et des poses

Héréditaire orgueil des femmes et des rois !

Tu triomphes, Van Dyck, prince des gestes calmes,

Dans tous les êtres beaux qui vont bientôt mourir,

Dans toute belle main qui sait encor s'ouvrir...

Sans s'en douter, qu'importe, elle te tend les palmes !

Halte de cavaliers sous les pins, près des flots

Calmes comme eux, comme eux bien proches des sanglots ;

Enfants royaux déjà magnifiques et graves,

Vêtements résignés, chapeaux à plumes braves,

Et bijoux en qui pleure, onde à travers les flammes,

L'amertume des pleurs dont sont pleines les âmes,

Trop hautaines pour les laisser monter aux yeux ;

Et toi par-dessus tous, promeneur précieux

En chemise bleu pâle, une main à la hanche,

Dans l'autre un fruit feuillu détaché de la branche,

Je rêve sans comprendre à ton geste et tes yeux :

Debout mais reposé dans cet obscur asile

Duc de Richmond, ô jeune sage ! - ou charmant fou ? -

Je te reviens toujours... -. Un saphir à ton cou

A des feux aussi doux que ton regard tranquille.

mercredi 18 juillet 2007

Le poison (Charles Baudelaire)

Le vin sait revêtir le plus sordide bouge

D'un luxe miraculeux,

Et fait surgir plus d'un portique fabuleux

Dans l'or de sa vapeur rouge,

Comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux.

L'opium agrandit ce qui n'a pas de bornes,

Allonge l'illimité,

Approfondit le temps, creuse la volupté,

Et de plaisirs noirs et mornes

Remplit l'âme au delà de sa capacité.

Tout cela ne vaut pas le poison qui découle

De tes yeux, de tes yeux verts,

Lacs où mon âme tremble et se voit à l'envers...

Mes songes viennent en foule

Pour se désaltérer à ces gouffres amers.

Tout cela ne vaut pas le terrible prodige

De ta salive qui mord,

Qui plonge dans l'oubli mon âme sans remord,

Et, charriant le vertige,

La roule défaillante aux rives de la mort !