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lundi 29 décembre 2008

Glaucé (Charles-Marie Leconte de Lisle)

La carte du comptoir des poésies reprend sa série sur les voeux avec cette longue et insipide livraison due à Leconte de Lisle, poète d'alambic à l'érotisme platonique.
Il est très simple de pasticher une telle "oeuvre" : prenez deux ou trois figures mythologiques inconnues plus quelques mots répétitifs vaguement licencieux comme amour, Eros, mer, danse, flot, divin, couche, sommeil, terre, ou sein et secouez le tout !


Ces voeux de Charles-Marie poussent la carte du comptoir poétique, sans le moindre commentaire, à repousser au fond de la classe Heredia (les Conquérants), Du Bellay (Heureux qui comme Ulysse), Aragon (Elsa, L'étrangère, Que serais-je sans toi ?, Chambre garnie, Chambres d'un moment, Charlot mystique, La rose et le réséda, Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Un jour un jour, La belle italienne, Santa Espina, Nous dormirons ensemble, Les mains d'Elsa, Elsa au miroir, J'arrive où je suis étranger, L'affiche rouge, Les yeux d'Elsa), Arthur Rimbaud (le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Sensations, Voyelles, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne), Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, A l'Italie, Nuit Rhénane, l'Emigrant de Landor Road, l'Adieu, Marizibill, La Victoire, Nocturne, Chant de l'Horizon en Champagne, Acousmate, Le Vigneron Champenois, Ô naturel désir, Dans l'Abri-caverne, Le Chef de Section, Annie, A la Santé ...) et Edmond Rostand (La tirade des nez de Cyrano de Bergerac, Le Petit Chat).


Sous les grottes de nacre et les limons épais

Où la divine Mer sommeille et rêve en paix,

Vers l'heure où l'Immortelle aux paupières dorées

Rougit le pâle azur de ses roses sacrées,

Je suis née, et mes soeurs, qui nagent aux flots bleus,

M'ont bercée en riant dans leurs bras onduleux,

Et, sur la perle humide entrelaçant leurs danses,

Instruit mes pieds de neige aux divines cadences.

Et j'étais déjà grande, et déjà la beauté

Baignait mon souple corps d'une molle clarté.

Longtemps heureuse au sein de l'onde maternelle,

Je coulais doucement ma jeunesse éternelle ;

Les Sourires vermeils sur mes lèvres flottaient,

Les Songes innocents de l'aile m'abritaient ;

Et les Dieux vagabonds de la mer infinie

De mon destin candide admiraient l'harmonie.

Ô jeune Klytios, ô pasteur inhumain,

Que Pan aux pieds de chèvre éleva de sa main,

Quand sous les bois touffus où l'abeille butine

Il enseigna Syrinx à ta lèvre enfantine,

Et, du flot cadencé de tes belles chansons,

Fit hésiter la Vierge au détour des buissons !

Ô Klytios ! Sitôt qu'au golfe bleu d'Himère

Je te vis sur le sable où blanchit l'onde amère,

Sitôt qu'avec amour l'abîme murmurant

Eut caressé ton corps d'un baiser transparent,

Éros ! Éros perça d'une flèche imprévue

Mon coeur que sous les flots je cachais à sa vue.

Ô pasteur, je t'attends ! Mes cheveux azurés

D'algues et de corail pour toi se sont parés ;

Et déjà, pour bercer notre doux hyménée,

L'Éros fait palpiter la mer où je suis née.

Salut, vallons aimés, dans la brume tremblants !

Quand la chèvre indocile et les béliers blancs

Par vos détours connus, sous vos ombres si douces,

Dès l'aube sur mes pas paissent les vertes mousses,

Que la terre s'éveille et rit, et que les flots

Prolongent dans les bois d'harmonieux sanglots,

Ô Nymphe de la mer, Déesse au sein d'albâtre,

Des pleurs voilent mes yeux, et je sens mon coeur battre,

Et des vents inconnus viennent me caresser,

Et je voudrais saisir le monde et l'embrasser !

Hèlios resplendit : à l'abri des grands chênes,

Aux chants entrecoupés des Naïades prochaines,

Je repose, et ma lèvre, habile aux airs divins,

Sous les rameaux ombreux charme les Dieux sylvains.

Blonde fille des Eaux, les vierges de Sicile

Ont émoussé leurs yeux sur mon coeur indocile ;

Ni les seins palpitants, ni les soupirs secrets,

Ni l'attente incertaine et ses pleurs indiscrets,

Ni les baisers promis, ni les voix de sirène

N'ont troublé de mon coeur la profondeur sereine.

J'honore Pan qui règne en ces bois révérés,

J'offre un agreste hommage à ses autels sacrés ;

Et Kybèle aux beaux flancs est ma divine amante

Je m'endors en un pli de sa robe charmante,

Et, dès que luit aux cieux le matin argenté,

Sur les fleurs de son sein je bois la volupté !

Dis ! si je t'écoutais, combien dureraient-elles,

Ces ivresses d'un jour, ces amours immortelles ?

Ô Nymphe de la mer, je ne veux pas t'aimer !

C'est vous que j'aime, ô bois qu'un Dieu sait animer,

Ô matin rayonnant, ô nuit immense et belle !

C'est toi seule que j'aime, ô féconde Kybèle !

Viens, tu seras un Dieu ! Sur ta mâle beauté

Je poserai le sceau de l'immortalité ;

Je te couronnerai de jeunesse et de gloire ;

Et sur ton sein de marbre, entre tes bras d'ivoire,

Appuyant dans nos jeux mon front pâle d'amour,

Nous verrons tomber l'ombre et rayonner le jour

Sans que jamais l'oubli, de son aile envieuse,

Brise de nos destins la chaîne harmonieuse.

J'ai préparé moi-même au sein des vastes eaux

Ta couche de cristal qu'ombragent des roseaux,

Et les Fleuves marins aux bleuâtres haleines

Baigneront tes pieds blancs de leurs urnes trop pleines.

Ô disciple de Pan, pasteur aux blonds cheveux,

Sur quels destins plus beaux se sont portés tes voeux ?

Souviens-toi qu'un Dieu sombre, inexorable, agile,

Desséchera ton corps comme une fleur fragile ...

Et tu le supplîras, et tes pleurs seront vains.

Moi, je t'aime, ô pasteur ! Et dans mes bras divins

Je sauverai du temps ta jeunesse embaumée.

Vois ! D'un cruel amour je languis consumée,

Je puis nager à peine, et sur ma joue en fleur

Le sommeil en fuyant a laissé la pâleur.

Viens ! Et tu connaîtras les heures de l'ivresse !

Où les Dieux cachent-ils la jeune enchanteresse

Qui, domptant ton orgueil d'un sourire vainqueur,

D'un regard plus touchant amollira ton coeur ?

Sais-tu quel est mon nom, et m'as-tu contemplée

Lumineuse et flottant sur ma conque étoilée ?

N'abaisse point tes yeux. Ô pasteur insensé,

Pour qui méprises-tu les larmes de Glaucé ?

Daigne m'apprendre, ô marbre à qui l'amour me lie,

Comme il faut que je vive, ou plutôt que j'oublie !

Ô Nymphe ! S'il est vrai qu'Éros, le jeune Archer,

Ait su d'un trait doré te suivre et te toucher ;

S'il est vrai que des pleurs, blanche fille de l'onde,

Étincellent pour moi dans ta paupière blonde,

Que nul Dieu de la mer n'est ton amant heureux,

Que mon image flotte en ton rêve amoureux,

Et que moi seul enfin je flétrisse ta joue ;

Je te plains ! Mais Éros de notre coeur se joue.

Et le trait qui perça ton beau sein, ô Glaucé,

Sans même m'effleurer dans les airs a glissé.

Je te plains ! Ne crois pas, ô ma pâle Déesse,

Que mon coeur soit de marbre et sourd à ta détresse ;

Mais je ne puis t'aimer : Kybèle a pris mes jours,

Et rien ne brisera nos sublimes amours.

Va donc ! Et, tarissant tes larmes soucieuses,

Danse bientôt, légère, à tes noces joyeuses !

Nulle vierge, mortelle ou Déesse, au beau corps,

N'a vos soupirs divins ni vos profonds accords,

Ô bois mystérieux, temples aux frais portiques,

Chênes qui m'abritez de rameaux prophétiques,

Dont l'arôme et les chants vont où s'en vont mes pas,

Vous qu'on aime sans cesse et qui ne trompez pas,

Qui d'un calme si pur enveloppez mon être

Que j'oublie et la mort et l'heure où j'ai dû naître !

Ô nature, ô Kybèle, ô sereines forêts,

Gardez-moi le repos de vos asiles frais ;

Sous le platane épais d'où le silence tombe,

Auprès de mon berceau creusez mon humble tombe,

Que Pan confonde un jour aux lieux où je vous vois

Mes suprêmes soupirs avec vos douces voix,

Et que mon ombre encore, à nos amours fidèle,

Passe dans vos rameaux comme un battement d'aile !

samedi 29 septembre 2007

Thestylis (Charles Marie Leconte de Lisle)

Aux pentes du coteau, sous les roches moussues,

L'eau vive en murmurant filtre par mille issues,

Croît, déborde, et remue en son cours diligent

La mélisse odorante et les cailloux d'argent.

Le soir monte : on entend s'épandre dans les plaines

De flottantes rumeurs et de vagues haleines,

Le doux mugissement des grands boeufs fatigués

Qui s'arrêtent pour boire en traversant les gués,

Et sous les rougeurs d'or du soleil qui décline

Le bruit grêle des pins au front de la colline.

Dans les sentiers pierreux qui mènent à la mer,

Rassasié de thym et de cytise amer,

L'indocile troupeau des chèvres aux poils lisses

De son lait parfumé va remplir les éclisses ;

Le tintement aigu des agrestes grelots

S'unit par intervalle à la plainte des flots,

Tandis que, prolongeant d'harmonieuses luttes,

Les jeunes chevriers soufflent aux doubles flûtes.

Tout s'apaise : l'oiseau rentre dans son nid frais ;

Au sortir des joncs verts, les Nymphes des marais,

Le sein humide encor, ceintes d'herbes fleuries,

Les bras entrelacés, dansent dans les prairies.

C'est l'heure où Thestylis, la vierge de l'Aitna,

Aux yeux étincelants comme ceux d'Athana,

En un noir diadème a renoué sa tresse,

Et sur son genou ferme et nu de chasseresse,

A la hâte, agrafant la robe aux souples plis,

Par les âpres chemins de sa grâce embellis,

Rapide et blanche, avec son amphore d'argile,

Vers cette source claire accourt d'un pied agile,

Et s'assied sur le bord tapissé de gazon,

D'où le regard s'envole à l'immense horizon.

Ni la riche Milet qu'habitent les Iônes,

Ni Syracuse où croît l'hélichryse aux fruits jaunes,

Ni Korinthe où le marbre a la blancheur du lys,

N'ont vu fleurir au jour d'égale à Thestylis.

Grande comme Artémis et comme elle farouche,

Nul baiser n'a jamais brûlé sa belle bouche ;

Jamais, dans le vallon, autour de l'oranger,

Elle n'a, les pieds nus, conduit un choeur léger,

Ou, le front couronné de myrtes et de rose,

Au furtif hyménée ouvert sa porte close ;

Mais quand la Nuit divine allume l'astre aux cieux,

Il lui plaît de hanter le mont silencieux,

Et de mêler au bruit de l'onde qui murmure

D'un coeur blessé la plainte harmonieuse et pure :

Jeune Immortel, que j'aime et que j'attends toujours,

Chère image entrevue à l'aube de mes jours !

Si, d'un désir sublime en secret consumée,

J'ai dédaigné les pleurs de ceux qui m'ont aimée,

Et si je n'ai versé, dans l'attente du ciel,

Les parfums de mon coeur qu'au pied de ton autel ;

Soit que ton arc résonne au sein des halliers sombres ;

Soit que, réglant aux cieux le rythme d'or des nombres,

D'un mouvement égal ton archet inspiré

Des Muses aux neuf voix guide le choeur sacré ;

Soit qu'à l'heure riante où, sous la glauque Aurore,

L'aile du vent joyeux trouble la Mer sonore,

Des baisers de l'écume argentant tes cheveux,


Tu fendes le flot clair avec tes bras nerveux ;

Oh ! quel que soit ton nom, Dieu charmant de mes rêves,

Entends-moi ! viens ! je t'aime, et les heures sont brèves !

Viens ! sauve par l'amour et l'immortalité,

Ravis au Temps jaloux la fleur de ma beauté ;

Ou, si tu dois un jour m'oublier sur la terre,

Que ma cendre repose en ce lieu solitaire,

Et qu'une main amie y grave pour adieu :

Ici dort Thestylis, celle qu'aimait un Dieu !

Elle se tait, écoute, et dans l'ombre nocturne,

Accoudant son beau bras sur la rondeur de l'urne,

Le sein ému, le front à demi soulevé,

Inquiète, elle attend celui qu'elle a rêvé.

Et le vent monotone endort les noirs feuillages ;

La Mer en gémissant berce les coquillages ;

La montagne muette, au loin, de toutes parts,

Des coteaux aux vallons, brille de feux épars ;

Et la source elle-même, au travers de la mousse,

S'agite et fuit avec une chanson plus douce.

Mais le jeune Immortel, le céleste Inconnu,

L'Amant mystérieux et cher n'est pas venu !

Il faut partir, hélas ! et regagner la plaine.

Thestylis sur son front pose l'amphore pleine,

S'éloigne, hésite encore, et sent couler ses pleurs,

De la joue et du col s'effacent les couleurs,

Son corps charmant, Eros, frissonne de tes fièvres !

Mais bientôt, l'oeil brillant, un fier sourire aux lèvres,

Elle songe tout bas, reprenant son chemin :

- Je l'aime et je suis belle ! Il m'entendra demain !