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dimanche 26 avril 2009

Demain dès l'aube (Victor Hugo)

"A l'heure où blanchit la campagne"
La
carte du comptoir publie aujourd'hui "Demain dès l'aube" un des plus célèbres poèmes du non moins célèbre Victor Hugo.
Cet opus neurasthénique est un hommage indirect au canotage, au réveil matin et à la randonnée pédestre. Il a été mis en musique par Henri Tachan mais aussi par Marc Robine.

La carte du comptoir des poésies, sans plus de commentaire ou d'explication de texte, suggère aussi d'autres "classiques" en bas de ce poème.


Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,

Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.

J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.

Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,

Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,

Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,

Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,

Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,

Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe

Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur
.

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Les "classiques" de la
carte du comptoir
des vers :

- Victor Hugo : ce siècle avait deux ans, l'an neuf de l'Hegire, demain dès l'aube, les Djinns, à une jeune fille

- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, le dormeur du val, voyelles, sensations, ma Bohème, les assis, Vénus Anadyomène, chant de guerre parisien, première soirée, Michel et Christine,Marine, les douaniers,l'homme juste, les mains de Jeanne-Marie, les étrennes des orphelins, chanson de la plus haute tour, petites amoureuses, aube, soleil et chair, au cabaret vert (cinq heures du soir), jeune ménage,tête de faune, à la musique, mouvement, age d'or, ô saisons ô chateaux, Bruxelles, l'orgie parisienne, les pauvres à l'église

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, l'adieu, nuit rhénane, acousmate, Annie, Marizibill, à l'Italie, le chef de section, dans l'abri-caverne, chant de l'horizon en Champagne,nocturne, le vigneron champenois, ô naturel désir, l'émigrant de Landor Road, la Victoire, à la Santé

- Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), petit chat, rois mages, l'hymne au soleil, nénuphars

- Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), une martyre, correspondances, à celle qui est trop gaie, à une dame créole, le soleil, toute entière, j'aime le souvenir de ces époques nues, une mendiante rousse, confession, les ténèbres, le chat

-
Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, cent fois plus qu'à louer on se plaît à médire, au fleuve de Loire, à Madame Marguerite d'écrire en sa langue

- José Maria de Heredia : les conquérants ("comme un vol de gerfauts hors du charnier natal"), l'esclave, le tepidarium, la belle viole, le vitrail, soir de bataille, le voeu, fleurs de feu, Tranquillus, le bain

- Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Santa Espina, la rose et le réséda, un jour un jour, nous dormirons ensemble, l'affiche rouge, la belle italienne, Charlot mystique, chambre garnie, chambres d'un moment, Elsa, Elsa au miroir, les mains d'Elsa, j'arrive où je suis étranger, les yeux d'Elsa

-
Sabine Sicaud : douleur je vous déteste, jour de fièvre, la solitude, vous parler ?, chemins de l'ouest, la vieille femme de la Lune, premières feuilles, la grotte des lépreux

- Et, aussi, le totalissime poème acadien de H.W. Longfellow Evangéline

dimanche 16 novembre 2008

A la Santé (Guillaume Apollinaire)

La carte du comptoir des vers continue la série Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu, l'Emigrant de Landor Road, Ô naturel désir, Nocturne, A l'Italie, Acousmate, Marizibill, La Victoire, Le Chef de Section, Chant de l'Horizon en Champagne, Le Vigneron Champenois, Dans l'Abri-caverne, Annie ...) avec ce poème pénitentiaire.

Pour cause d'Apollinaire, la carte du comptoir des vers ne propose plus pour l'instant d'
Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne).


Avant d'entrer dans ma cellule

Il a fallu me mettre nu

Et quelle voix sinistre ulule

Guillaume qu'es-tu devenu

Le Lazare entrant dans la tombe

Au lieu d'en sortir comme il fit

Adieu adieu chantante ronde

Ô mes années ô jeunes filles

Dans une fosse comme un ours

Chaque matin je me promène

Tournons tournons tournons toujours

Le ciel est bleu comme une chaîne

Dans une fosse comme un ours

Chaque matin je me promène

Dans la cellule d'à côté

On y fait couler la fontaine

Avec les clefs qu'il fait tinter

Que le geôlier aille et revienne

Dans la cellule d'à côté

On y fait couler la fontaine

Que lentement passent les heures

Comme passe un enterrement

Tu pleureras l'heure où tu pleures

Qui passera trop vitement

Comme passent toutes les heures

J'écoute les bruits de la ville

Et prisonnier sans horizon

Je ne vois rien qu'un ciel hostile

Et les murs nus de ma prison

Le jour s'en va voici que brûle

Une lampe dans la prison

Nous sommes seuls dans ma cellule

Belle clarté Chère raison

jeudi 23 octobre 2008

Pensées des morts (Alphonse de Lamartine)

La saison s'obstinant à virer à l'automne, la carte du comptoir des vers s'obstine dans sa série sur la Toussaint avec un célèbre Lamartine, mis en musique par Georges Brassens.
Ces pensées des morts rejoignent la vieille ferme d'Emile Verhaeren et les soirs d'Octobre de Mimile Nelligan.

Le comptoir des vers marque donc une pause sur Gérard de Nerval (Antéros, Madame Aguado, Résignation, Louise d'or reine, Gaieté, Fantaisie, J.Y. Colonna, ou Pensée de Byron), Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne) et Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu ...).


Voilà les feuilles sans sève

Qui tombent sur le gazon,

Voilà le vent qui s'élève

Et gémit dans le vallon,

Voilà l'errante hirondelle .

Qui rase du bout de l'aile

L'eau dormante des marais.

Voilà l'enfant des chaumières

Qui glane sur les bruyères

Le bois tombé des forêts.

L'onde n'a plus le murmure,

Dont elle enchantait les bois,

Sous des rameaux sans verdure.

Les oiseaux n'ont plus de voix ;

Le soir est près de l'aurore,

L'astre à peine vient d'éclore

Qu'il va terminer son tour,

Il jette par intervalle

Une heure de clarté pâle

Qu'on appelle encore un jour.


L'aube n'a plus de Zéphir

Sous ses nuages dorés,

La pourpre du soir expire

Sur les flots décolorés,

La mer solitaire et vide

N'est plus qu'un désert aride

Où l'oeil cherche en vain l'esquif,

Et sur la grève plus sourde

La vague orageuse et lourde

N'a qu'un murmure plaintif.

La brebis sur les collines

Ne trouve plus le gazon,

Son agneau laisse aux épines

Les débris de sa toison,

La flûte aux accords champêtres

Ne réjouit plus les hêtres

Des airs de joie ou d'amour,

Toute herbe aux champs est glanée :

Ainsi finit une année,

Ainsi finissent nos jours !

C'est la saison où tout tombe

Aux coups redoublés des vents ;

Un vent qui vient de la tombe

Moissonne aussi les vivants :

Ils tombent alors par mille,

Comme la plume inutile

Que l'aigle abandonne aux airs,

Lorsque des plumes nouvelles

Viennent réchauffer ses ailes

A l'approche des hivers.

C'est alors que ma paupière

Vous vit pâlir et mourir,

Tendres fruits qu'à la lumière

Dieu n'a pas laissé mûrir !

Quoique jeune sur la terre,

Je suis déjà solitaire

Parmi ceux de ma saison,

Et quand je dis en moi-même :

Où sont ceux que ton coeur aime ?

Je regarde le gazon.

Leur tombe est sur la colline,

Mon pied la sait ; la voilà !

Mais leur essence divine,

Mais eux, Seigneur, sont-ils là ?

Jusqu'à l'indien rivage

Le ramier porte un message

Qu'il rapporte à nos climats ;

La voile passe et repasse,

Mais de son étroit espace

Leur âme ne revient pas.

Ah ! quand les vents de l'automne

Sifflent dans les rameaux morts,

Quand le brin d'herbe frissonne,

Quand le pin rend ses accords,

Quand la cloche des ténèbres

Balance ses glas funèbres,

La nuit, à travers les bois,

A chaque vent qui s'élève,

A chaque flot sur la grève,

Je dis : N'es-tu pas leur voix ?

Du moins si leur voix si pure

Est trop vague pour nos sens,

Leur âme en secret murmure

De plus intimes accents ;

Au fond des coeurs qui sommeillent,

Leurs souvenirs qui s'éveillent

Se pressent de tous côtés,

Comme d'arides feuillages

Que rapportent les orages

Au tronc qui les a portés !

C'est une mère ravie

A ses enfants dispersés,

Qui leur tend de l'autre vie

Ces bras qui les ont bercés ;

Des baisers sont sur sa bouche,

Sur ce sein qui fut leur couche

Son coeur les rappelle à soi ;

Des pleurs voilent son sourire,

Et son regard semble dire :

Vous aime-t-on comme moi ?

C'est une jeune fiancée

Qui, le front ceint du bandeau,

N'emporta qu'une pensée

De sa jeunesse au tombeau ;

Triste, hélas ! dans le ciel même,

Pour revoir celui qu'elle aime

Elle revient sur ses pas,

Et lui dit : Ma tombe est verte !

Sur cette terre déserte

Qu'attends-tu ? Je n'y suis pas !

C'est un ami de l'enfance,

Qu'aux jours sombres du malheur

Nous prêta la Providence

Pour appuyer notre cœur ;

Il n'est plus ; notre âme est veuve,

Il nous suit dans notre épreuve

Et nous dit avec pitié :

Ami, si ton âme est pleine,

De ta joie ou de ta peine

Qui portera la moitié ?

C'est l'ombre pâle d'un père

Qui mourut en nous nommant ;

C'est une soeur, c'est un frère,

Qui nous devance un moment ;

Sous notre heureuse demeure,

Avec celui qui les pleure,

Hélas ! ils dormaient hier !

Et notre coeur doute encore,

Que le ver déjà dévore

Cette chair de notre chair !

L'enfant dont la mort cruelle

Vient de vider le berceau,

Qui tomba de la mamelle

Au lit glacé du tombeau ;

Tous ceux enfin dont la vie

Un jour ou l'autre ravie,

Emporte une part de nous,

Murmurent sous la poussière :

Vous qui voyez la lumière,

Vous souvenez-vous de nous ?

Ah ! vous pleurer est le bonheur suprême

Mânes chéris de quiconque a des pleurs !

Vous oublier c'est s'oublier soi-même :

N'êtes-vous pas un débris de nos coeurs ?

En avançant dans notre obscur voyage,

Du doux passé l'horizon est plus beau,

En deux moitiés notre âme se partage,

Et la meilleure appartient au tombeau !

Dieu du pardon ! leur Dieu ! Dieu de leurs pères !

Toi que leur bouche a si souvent nommé !

Entends pour eux les larmes de leurs frères !

Prions pour eux, nous qu'ils ont tant aimé !

Ils t'ont prié pendant leur courte vie,

Ils ont souri quand tu les as frappés !

Ils ont crié : Que ta main soit bénie !

Dieu, tout espoir ! les aurais-tu trompés ?

Et cependant pourquoi ce long silence ?

Nous auraient-ils oubliés sans retour ?

N'aiment-ils plus ? Ah ! ce doute t'offense !

Et toi, mon Dieu, n'es-tu pas tout amour ?

Mais, s'ils parlaient à l'ami qui les pleure,

S'ils nous disaient comment ils sont heureux,

De tes desseins nous devancerions l'heure,

Avant ton jour nous volerions vers eux.

Où vivent-ils ? Quel astre, à leur paupière

Répand un jour plus durable et plus doux ?

Vont-ils peupler ces îles de lumière ?

Ou planent-ils entre le ciel et nous ?

Sont-ils noyés dans l'éternelle flamme ?

Ont-ils perdu ces doux noms d'ici-bas,

Ces noms de soeur et d'amante et de femme ?

A ces appels ne répondront-ils pas ?

Non, non, mon Dieu, si la céleste gloire

Leur eût ravi tout souvenir humain,

Tu nous aurais enlevé leur mémoire ;

Nos pleurs sur eux couleraient-ils en vain ?

Ah ! dans ton sein que leur âme se noie !

Mais garde-nous nos places dans leur cœur ;

Eux qui jadis ont goûté notre joie,

Pouvons-nous être heureux sans leur bonheur ?

Etends sur eux la main de ta clémence,

Ils ont péché; mais le ciel est un don !

Ils ont souffert; c'est une autre innocence !

Ils ont aimé; c'est le sceau du pardon !


Ils furent ce que nous sommes,

Poussière, jouet du vent !

Fragiles comme des hommes,

Faibles comme le néant !

Si leurs pieds souvent glissèrent,

Si leurs lèvres transgressèrent

Quelque lettre de ta loi,

Ô Père! ô juge suprême !

Ah ! ne les vois pas eux-mêmes,

Ne regarde en eux que toi !

Si tu scrutes la poussière,

Elle s'enfuit à ta voix !

Si tu touches la lumière,

Elle ternira tes doigts !

Si ton oeil divin les sonde,

Les colonnes de ce monde

Et des cieux chancelleront :

Si tu dis à l'innocence :

Monte et plaide en ma présence !

Tes vertus se voileront.

Mais toi, Seigneur, tu possèdes

Ta propre immortalité !

Tout le bonheur que tu cèdes

Accroît ta félicité !

Tu dis au soleil d'éclore,

Et le jour ruisselle encore !

Tu dis au temps d'enfanter,

Et l'éternité docile,

Jetant les siècles par mille,

Les répand sans les compter !

Les mondes que tu répares

Devant toi vont rajeunir,

Et jamais tu ne sépares

Le passé de l'avenir ;

Tu vis ! et tu vis ! les âges,

Inégaux pour tes ouvrages,

Sont tous égaux sous ta main ;

Et jamais ta voix ne nomme,

Hélas ! ces trois mots de l'homme :

Hier, aujourd'hui, demain !


Ô Père de la nature,

Source, abîme de tout bien,

Rien à toi ne se mesure,

Ah ! ne te mesure à rien !

Mets, à divine clémence,

Mets ton poids dans la balance,

Si tu pèses le néant !

Triomphe, à vertu suprême !

En te contemplant toi-même,

Triomphe en nous pardonnant !

jeudi 10 avril 2008

Au Cabaret Vert - Cinq heures du soir (Arthur Rimbaud)

Ce soir, sur la carte du comptoir des vers, un bref poème d'Arthur Rimbaud à rapprocher de Sensations, Ma Bohème ou Chanson de la plus haute tour ...
Quoique que ce texte ne soit pas sans rappeler, certes légèrement, les abominations que sont Vénus Anadyomène ou Mes petites amoureuses.


Depuis huit jours j'avais déchiré mes bottines

Aux cailloux des chemins. J'entrais à Charleroi.

Au Cabaret Vert : je demandais des tartines

Du beurre et du jambon qui fût à moitié froid.

Bienheureux, j'allongeais les jambes sous la table

Verte : je contemplais les sujets très naïfs

De la tapisserie. Et ce fut adorable,

Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,

Celle-là, ce n'est pas un baiser qui l'apeure !

Rieuse, m'apporta des tartines de beurre,

Du jambon tiède, dans un plat colorié,

Du jambon rose et blanc parfumé d'une gousse

D'ail et m'emplit la chope immense, avec sa mousse

Que dorait un rayon de soleil arriéré.

samedi 17 novembre 2007

La ville (Emile Verhaeren)

Tous les chemins vont vers la ville.

Du fond des brumes,

Avec tous ses étages en voyage

Jusqu'au ciel, vers de plus hauts étages,

Comme d'un rêve, elle s'exhume.

Là-bas,

Ce sont des ponts musclés de fer,

Lancés, par bonds, à travers l'air ;

Ce sont des blocs et des colonnes

Que décorent Sphinx et Gorgones ;

Ce sont des tours sur des faubourgs ;

Ce sont des millions de toits

Dressant au ciel leurs angles droits :

C'est la ville tentaculaire,

Debout,

Au bout des plaines et des domaines.

Des clartés rouges

Qui bougent

Sur des poteaux et des grands mâts,

Même à midi, brûlent encor

Comme des oeufs de pourpre et d'or ;

Le haut soleil ne se voit pas :

Bouche de lumière, fermée

Par le charbon et la fumée.

Un fleuve de naphte et de poix

Bat les môles de pierre et les pontons de bois,

Les sifflets crus des navires qui passent

Hurlent de peur dans le brouillard,

Un fanal vert est leur regard

Vers l'océan et les espaces.

Des quais sonnent aux chocs de lourds fourgons,

Des tombereaux grincent comme des gonds,

Des balances de fer font choir des cubes d'ombre

Et les glissent soudain en des sous-sols de feu,

Des ponts s'ouvrant par le milieu,

Entre les mâts touffus dressent des gibets sombres

Et des lettres de cuivre inscrivent l'univers,

Immensément, par à travers

Les toits, les corniches et les murailles,

Face à face, comme en bataille.

Et tout là-bas, passent chevaux et roues,

Filent les trains, vole l'effort,

Jusqu'aux gares, dressant, telles des proues

Immobiles, de mille en mille, un fronton d'or.

Des rails ramifiés y descendent sous terre

Comme en des puits et des cratères

Pour reparaître au loin en réseaux clairs d'éclairs

Dans le vacarme et la poussière.

C'est la ville tentaculaire.

La rue - et ses remous comme des câbles

Noués autour des monuments

Fuit et revient en longs enlacements ;

Et ses foules inextricables,

Les mains folles, les pas fiévreux,

La haine aux yeux,

Happent des dents le temps qui les devance.

A l'aube, au soir, la nuit,

Dans la hâte, le tumulte, le bruit,

Elles jettent vers le hasard l'âpre semence

De leur labeur que l'heure emporte.

Et les comptoirs mornes et noirs

Et les bureaux louches et faux

Et les banques battent des portes

Aux coups de vent de la démence.

Le long du fleuve, une lumière ouatée,

Trouble et lourde, comme un haillon qui brûle,

De réverbère en réverbère se recule.

La vie avec des flots d'alcool est fermentée.

Les bars ouvrent sur les trottoirs

Leurs tabernacles de miroirs

Où se mirent l'ivresse et la bataille,

Une aveugle s'appuie à la muraille

Et vend de la lumière, en des boîtes d'un sou ;

La débauche et le vol s'accouplent en leur trou ;

La brume immense et rousse

Parfois jusqu'à la mer recule et se retrousse

Et c'est alors comme un grand cri jeté

Vers le soleil et sa clarté :

Places, bazars, gares, marchés,

Exaspèrent si fort leur vaste turbulence

Que les mourants cherchent en vain le moment de silence

Qu'il faut aux yeux pour se fermer.

Telle, le jour - pourtant, lorsque les soirs

Sculptent le firmament, de leurs marteaux d'ébène,

La ville au loin s'étale et domine la plaine

Comme un nocturne et colossal espoir,

Elle surgit : désir, splendeur, hantise ;

Sa clarté se projette en lueurs jusqu'aux cieux,

Son gaz myriadaire en buissons d'or s'attise,

Ses rails sont des chemins audacieux

Vers le bonheur fallacieux

Que la fortune et la force accompagnent ;

Ses murs se dessinent pareils à une armée

Et ce qui vient d'elle encore de brume et de fumée

Arrive en appels clairs vers les campagnes.

C'est la ville tentaculaire,

La pieuvre ardente et l'ossuaire

Et la carcasse solennelle.

Et les chemins d'ici s'en vont à l'infini

Vers elle.

samedi 10 novembre 2007

Pascal (Louise Ackermann)

DERNIER MOT


Un dernier mot, Pascal ! À ton tour de m'entendre

Pousser aussi ma plainte et mon cri de fureur.

Je vais faire d'horreur frémir ta noble cendre,

Mais du moins j'aurai dit ce que j'ai sur le coeur.

À plaisir sous nos yeux lorsque ta main déroule

Le tableau désolant des humaines douleurs,

Nous montrant qu'en ce monde où tout s'effondre et croule

L'homme lui-même n'est qu'une ruine en pleurs,

Ou lorsque, nous traînant de sommets en abîmes,

Entre deux infinis tu nous tiens suspendus,

Que ta voix, pénétrant en leurs fibres intimes,

Frappe à cris redoublés sur nos coeurs éperdus,

Tu crois que tu n'as plus dans ton ardeur fébrile,

Tant déjà tu nous crois ébranlés, abêtis,

Qu'à dévoiler la Foi, monstrueuse et stérile,

Pour nous voir sur son sein tomber anéantis.

À quoi bon le nier ? dans tes sombres peintures,

Oui, tout est vrai, Pascal, nous le reconnaissons :

Voilà nos désespoirs, nos doutes, nos tortures,

Et devant l'Infini ce sont là nos frissons.

Mais parce qu'ici-bas par des maux incurables,

Jusqu'en nos profondeurs, nous nous sentons atteints,

Et que nous succombons, faibles et misérables,

Sous le poids accablant d'effroyables destins,

Il ne nous resterait, dans l'angoisse où nous sommes,

Qu'à courir embrasser cette Croix que tu tiens ?

Ah ! nous ne pouvons point nous défendre d'être hommes,

Mais nous nous refusons à devenir chrétiens.

Quand de son Golgotha, saignant sous l'auréole,

Ton Christ viendrait à nous, tendant ses bras sacrés,

Et quand il laisserait sa divine parole

Tomber pour les guérir en nos coeurs ulcérés ;

Quand il ferait jaillir devant notre âme avide

Des sources d'espérance et des flots de clarté,

Et qu'il nous montrerait dans son beau ciel splendide

Nos trônes préparés de toute éternité,

Nous nous détournerions du Tentateur céleste

Qui nous offre son sang, mais veut notre raison.

Pour repousser l'échange inégal et funeste

Notre bouche jamais n'aurait assez de non !

Non à la Croix sinistre et qui fit de son ombre

Une nuit où faillit périr l'esprit humain,

Qui, devant le progrès se dressant haute et sombre,

Au vrai libérateur a barré le chemin,

Non à cet instrument d'un infâme supplice

Où nous voyons, auprès du divin Innocent

Et sous les mêmes coups, expirer la justice ;

Non à notre salut s'il a coûté du sang ;

Puisque l'Amour ne peut nous dérober ce crime,

Tout en l'enveloppant d'un voile séducteur,

Malgré son dévouement, Non ! même à la Victime,

Et Non par-dessus tout au Sacrificateur !

Qu'importe qu'il soit Dieu si son oeuvre est impie ?

Quoi ! c'est son propre fils qu'il a crucifié ?

Il pouvait pardonner, mais il veut qu'on expie ;

Il immole, et cela s'appelle avoir pitié !

Pascal, à ce bourreau, toi, tu disais : " Mon Père. "

Son odieux forfait ne t'a point révolté ;

Bien plus, tu l'adorais sous le nom de mystère,

Tant le problème humain t'avait épouvanté.

Lorsque tu te courbais sous la Croix qui t'accable,

Tu ne voulais, hélas ! qu'endormir ton tourment,

Et ce que tu cherchais dans un dogme implacable,

Plus que la vérité, c'était l'apaisement,

Car ta Foi n'était pas la certitude encore ;

Aurais-tu tant gémi si tu n'avais douté ?

Pour avoir reculé devant ce mot : J'ignore,

Dans quel gouffre d'erreurs tu t'es précipité !

Nous, nous restons au bord. Aucune perspective,

Soit Enfer, soit Néant, ne fait pâlir nos fronts,

Et s'il faut accepter ta sombre alternative,

Croire ou désespérer, nous désespérerons.

Aussi bien, jamais heure à ce point triste et morne

Sous le soleil des cieux n'avait encor sonné ;

Jamais l'homme, au milieu de l'univers sans borne,

Ne s'est senti plus seul et plus abandonné.

Déjà son désespoir se transforme en furie,

Il se traîne au combat sur ses genoux sanglants,

Et se sachant voué d'avance à la tuerie,

Pour s'achever plus vite ouvre ses propres flancs.

Aux applaudissements de la plèbe romaine

Quand le cirque jadis se remplissait de sang,

Au-dessus des horreurs de la douleur humaine,

Le regard découvrait un César tout puissant.

Il était là, trônant dans sa grandeur sereine,

Tout entier au plaisir de regarder souffrir,

Et le gladiateur, en marchant vers l'arène,

Savait qui saluer quand il allait mourir.

Nous, qui saluerons-nous ? à nos luttes brutales

Qui donc préside, armé d'un sinistre pouvoir ?

Ah ! seules, si des Lois aveugles et fatales

Au carnage éternel nous livraient sans nous voir,

D'un geste résigné nous saluerions nos reines.

Enfermé dans un cirque impossible à franchir,

L'on pourrait néanmoins devant ces souveraines,

Tout roseau que l'on est, s'incliner sans fléchir.

Oui, mais si c'est un Dieu, maître et tyran suprême,

Qui nous contemple ainsi nous entre-déchirer,

Ce n'est plus un salut, non ! c'est un anathème

Que nous lui lancerons avant que d'expirer.

Comment ! ne disposer de la Force infinie

Que pour se procurer des spectacles navrants,

Imposer le massacre, infliger l'agonie,

Ne vouloir sous ses yeux que morts et que mourants !

Devant ce spectateur de nos douleurs extrêmes

Notre indignation vaincra toute terreur,

Nous entrecouperons nos râles de blasphèmes,

Non sans désir secret d'exciter sa fureur.

Qui sait ? nous trouverons peut-être quelque injure

Qui l'irrite à ce point que, d'un bras forcené,

Il arrache des cieux notre planète obscure,

Et brise en mille éclats ce globe infortuné.

Notre audace du moins vous sauverait de naître,

Vous qui dormez encore au fond de l'avenir,

Et nous triompherions d'avoir, en cessant d'être,

Avec l'Humanité forcé Dieu d'en finir.

Ah ! quelle immense joie après tant de souffrance !

À travers les débris, par-dessus les charniers,

Pouvoir enfin jeter ce cri de délivrance :

"Plus d'hommes sous le ciel, nous sommes les derniers !"

samedi 28 juillet 2007

J'ai croisé sur la route où je vais dans la vie (Charles Guérin)

J'ai croisé sur la route où je vais dans la vie

La Mort qui cheminait avec la Volupté,

L'une pour arme ayant sa faux inassouvie,

L'autre, sa nudité.

Voyageur qui se traîne, ivre de lassitude,

Cherchant en vain des yeux une borne où s'asseoir,

Je me trouvais alors dans une solitude

Aux approches du soir.

Tout à coup, comme à l'heure où le vent y circule,

L'herbe haute a frémi sur le bord du fossé,

Et, près de moi, sortant soudain du crépuscule,

Les deux soeurs ont passé.

Poursuivant sans répit leur marche vagabonde,

Des régions de l'ombre aux rives du matin

Elles portaient ainsi leurs oeuvres par le monde,

Servantes du Destin.

D'un sourire cruel m'ayant cloué sur place,

Je les voyais déjà décroître à l'horizon

Que j'éprouvais encor, plein de flamme et de glace,

Un horrible frisson.

La dernière alouette a crié dans les chaumes ;

Et j'ai repris, d'un oeil craintif tâtant la nuit,

Le chemin où, parmi les pas des deux fantômes,

L'Inconnu me conduit.

jeudi 26 juillet 2007

La dame en pierre (Charles Cros)

Sur ce couvercle de tombeau

Elle dort. L'obscur artiste

Qui l'a sculptée a vu le beau

Sans rien de triste.

Joignant les mains, les yeux heureux

Sous le voile des paupières,

Elle a des rêves amoureux

Dans ses prières.

Sous les plis lourds du vêtement,

La chair apparaît rebelle,

N'oubliant pas complètement

Qu'elle était belle.

Ramenés sur le sein glacé

Les bras, en d'étroites manches,

Rêvent l'amant qu'ont enlacé

Leurs chaînes blanches.

Le lévrier, comme autrefois

Attendant une caresse,

Dort blotti contre les pieds froids

De sa maîtresse.

Tout le passé revit. Je vois

Les splendeurs seigneuriales.

Les écussons et les pavois

Des grandes salles.

Les hauts plafonds de bois, bordés

D'emblématiques sculptures,

Les chasses, les tournois brodés

Sur les tentures.

Dans son fauteuil, sans nul souci

Des gens dont la chambre est pleine,

A quoi peut donc rêver ainsi,

La châtelaine ?

Ses yeux où brillent par moment

Les fiertés intérieures,

Lisent mélancoliquement

Un livre d'heures.

Quand une femme rêve ainsi

Fière de sa beauté rare,

C'est quelque drame sans merci

Qui se prépare.

Peut-être à temps, en pleine fleur,

Celle-ci fut mise en terre.

Bien qu'implacable, la douleur

En fut austère.

L'amant n'a pas vu se ternir,

Au souffle de l'infidèle,

La pureté du souvenir

Qu'il avait d'elle.

La mort n'a pas atteint le beau.

La chair perverse est tuée,

Mais la forme est, sur un tombeau,

Perpétuée.

vendredi 13 juillet 2007

La montre (Théophile Gautier)

Deux fois je regarde ma montre,

Et deux fois à mes yeux distraits

L'aiguille au même endroit se montre ;

Il est une heure... une heure après.

La figure de la pendule

En rit dans le salon voisin,

Et le timbre d'argent module

Deux coups vibrant comme un tocsin.

Le cadran solaire me raille

En m'indiquant, de son long doigt,

Le chemin que sur la muraille

A fait son ombre qui s'accroît.

Le clocher avec ironie

Dit le vrai chiffre et le beffroi,

Reprenant la note finie,

A l'air de se moquer de moi.

Tiens ! la petite bête est morte.

Je n'ai pas mis hier encor,

Tant ma rêverie était forte,

Au trou de rubis la clef d'or !

Et je ne vois plus, dans sa boîte,

Le fin ressort du balancier

Aller, venir, à gauche, à droite,

Ainsi qu'un papillon d'acier.

C'est bien de moi ! Quand je chevauche

L'Hippogriffe, au pays du Bleu,

Mon corps sans âme se débauche,

Et s'en va comme il plaît à Dieu !

L'éternité poursuit son cercle

Autour de ce cadran muet,

Et le temps, l'oreille au couvercle,

Cherche ce coeur qui remuait ;

Ce coeur que l'enfant croit en vie,

Et dont chaque pulsation

Dans notre poitrine est suivie

D'une égale vibration,

Il ne bat plus, mais son grand frère

Toujours palpite à mon côté.

- Celui que rien ne peut distraire,

Quand je dormais, l'a remonté !

mercredi 13 juin 2007

Une heure du soir (Emile Verhaeren)

En ces heures de soirs et de brumes ployés

Sur des fleuves partis vers des fleuves sans bornes,

Si mornement tristes contre les quais si mornes,

Luisent encor des flots comme des yeux broyés.

Comme des yeux broyés luisent des flots encor,

Tandis qu'aux poteaux noirs des ponts, barrant les hâvres,

Quels heurts mous et pourris d'abandonnés cadavres

Et de sabords de bateaux morts au Nord ?

La brume est fauve et pleut dans l'air rayé,

La brume en drapeaux morts pend sur la cité morte ;

Quelque chose s'en va du ciel, que l'on emporte,

Lamentable, comme un soleil noyé.

Des tours, immensément des tours, avec des voix de glas,

Pour ceux du lendemain qui s'en iront en terre,

Lèvent leur vieux grand deuil de granit solitaire,

Nocturnement, par au-dessus des toits en tas.


Et des vaisseaux s'en vont, sans même, un paraphe d'éclair,

Tels des cercueils, par ces vides de brouillard rouge,

Sans même un cri de gouvernail qui bouge

Et tourne, au long des chemins d'eau, qu'ils tracent vers la mer.

Et si vers leurs départs, les vieux môles tendent des bras,

Avec au bout des croix emblématiques,

Par à travers l'embu des quais hiératiques,

Les christs implorateurs et doux ne se voient pas :

La brume en drapeaux morts plombe la cité morte,

En cette fin de jour et de soir reployé,

Et du ciel noir, comme un soleil noyé,

Lamentable, c'est tout mon cœur que l'on emporte.