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mercredi 21 février 2018

Les étoiles éteintes (Auguste Dorchain)

Auguste Dorchain a été et reste surtout connu de sa famille proche. Et ce n'est peut-être pas plus mal...

A l'heure où sur la mer le soir silencieux
Efface les lointaines voiles,
Où, lente, se déploie, en marche dans les cieux,
L'armée immense des étoiles,

Ne songes-tu jamais que ce clair firmament,
Comme la mer a ses désastres ?
Que, vaisseaux envahis par l'ombre, à tout moment
Naufragent et meurent des astres ?

dimanche 26 août 2012

Soleil et chair IV (Arthur Rimbaud)

Avant de mettre les voiles pour le Yémen, Rimbaud a écrit à peu près tout et n'importe quoi ....


Ô splendeur de la chair ! ô splendeur idéale ! 
Ô renouveau d'amour, aurore triomphale
Où, courbant à leurs pieds les Dieux et les Héros,
Callipyge la blanche et le petit Éros
Effleureront, couverts de la neige des roses,
Les femmes et les fleurs sous leurs beaux pieds écloses !
- Ô grande Ariadné, qui jettes tes sanglots
Sur la rive, en voyant fuir là-bas sur les flots,
Blanche sous le soleil, le voile de Thésée,
Ô douce vierge enfant qu'une nuit a brisée,
Tais-toi ! Sur son char d'or brodé de noirs raisins,
Lysios, promené dans les champs Phrygiens
Par les tigres lascifs et les panthères rousses,
Le long des fleuves bleus rougit les sombres mousses.
- Zeus, Taureau, sur son cou berce comme une enfant
Le corps nu d'Europé, qui jette son bras blanc
Au cou nerveux du Dieu frissonnant dans la vague.
Il tourne lentement vers elle son oeil vague ;
Elle, laisse traîner sa pâle joue en fleur,
Au front de Zeus ; ses yeux sont fermés ; elle meurt
Dans un divin baiser, et le flot qui murmure
De son écume d'or fleurit sa chevelure.
- Entre le laurier-rose et le lotus jaseur
Glisse amoureusement le grand Cygne rêveur
Embrassant la Léda des blancheurs de son aile ;
- Et tandis que Cypris passe, étrangement belle,
Et, cambrant les rondeurs splendides de ses reins,
Étale fièrement l'or de ses larges seins
Et son ventre neigeux brodé de mousse noire,
- Héraclès, le Dompteur, qui, comme d'une gloire,
Fort, ceint son vaste corps de la peau du lion,
S'avance, front terrible et doux, à l'horizon !

Par la lune d'été vaguement éclairée,
Debout, nue, et rêvant dans sa pâleur dorée
Que tache le flot lourd de ses longs cheveux bleus,
Dans la clairière sombre où la mousse s'étoile,
La Dryade regarde au ciel silencieux...
- La blanche Séléné laisse flotter son voile,
Craintive, sur les pieds du bel Endymion,
Et lui jette un baiser dans un pâle rayon...
- La Source pleure au loin dans une longue extase...
C'est la Nymphe qui rêve, un coude sur son vase,
Au beau jeune homme blanc que son onde a pressé.
- Une brise d'amour dans la nuit a passé,
Et, dans les bois sacrés, dans l'horreur des grands arbres,
Majestueusement debout, les sombres Marbres,
Les Dieux, au front desquels le Bouvreuil fait son nid,
- Les Dieux écoutent l'Homme et le Monde infini !
 

vendredi 3 août 2012

Gordes, à m'est avis que je suis éveillé (Joachim du Bellay)

Poème de Joachim du Bellay, je repète, Joachim du Bellay ...
Roger - Copy


Gordes, il m'est avis que je suis éveillé,
Comme un qui tout ému d'un effroyable songe
Se réveille en sursaut et par le lit s'allonge,
S'émerveillant d'avoir si longtemps sommeillé.

Roger devint ainsi (ce crois-je) émerveillé :
Et crois que tout ainsi la vergogne me ronge,
Comme lui, quand il eut découvert le mensonge
Du fard magicien qui l'avait aveuglé.

Et comme lui aussi je veux changer de style,
Pour vivre désormais au sein de Logistille,
Qui des coeurs langoureux est le commun support.

Sus donc, Gordes, sus donc, à la voile, à la rame,
Fuyons, gagnons le haut, je vois la belle Dame
Qui d'un heureux signal nous appelle à son port.

samedi 29 novembre 2008

A celle qui est voilée (Victor Hugo)

Après le mot mot, le mot pause et même le mot commentaire, le comptoir des vers et sa carte de poésies entreprennent le mot composé. Comprenne qui pourra (Inspiration Dada ?) ...
Cette livraison est un Victor Hugo de derrière les fagots
.


Les récents approvisionnements de composé forcent la carte du comptoir poétique, sans aucun commentaire, à reléguer dans l'arrière-boutique l'Aragon (Elsa, L'étrangère, Chambres d'un moment, Chambre garnie, Charlot mystique, Un jour un jour, La rose et le réséda, Les lilas et les roses, Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Santa Espina, Que serais-je sans toi ?, La belle italienne, Nous dormirons ensemble, Les mains d'Elsa, Elsa au miroir, J'arrive où je suis étranger, L'affiche rouge, Les yeux d'Elsa), l'Arthur Rimbaud (Voyelles, le Bateau Ivre, Sensations, Ma Bohème, Vénus Anadyomène, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne), l'Edmond Rostand (La tirade des nez de Cyrano de Bergerac, Le Petit Chat) et le Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu, l'Emigrant de Landor Road, Marizibill, La Victoire, Le Chef de Section, Ô naturel désir, Nocturne, A l'Italie, Acousmate, Chant de l'Horizon en Champagne, Le Vigneron Champenois, Dans l'Abri-caverne, Annie, A la Santé ...).


A celle qui est voilée

Tu me parles du fond d'un rêve

Comme une âme parle aux vivants.

Comme l'écume de la grève,

Ta robe flotte dans les vents.

Je suis l'algue des flots sans nombre,

Le captif du destin vainqueur ;

Je suis celui que toute l'ombre

Couvre sans éteindre son coeur.

Mon esprit ressemble à cette île,

Et mon sort à cet océan ;

Et je suis l'habitant tranquille

De la foudre et de l'ouragan.

Je suis le proscrit qui se voile,

Qui songe, et chante, loin du bruit,

Avec la chouette et l'étoile,

La sombre chanson de la nuit.

Toi, n'es-tu pas, comme moi-même,

Flambeau dans ce monde âpre et vil,

Âme, c'est-à-dire problème,

Et femme, c'est-à-dire exil ?

Sors du nuage, ombre charmante.

Ô fantôme, laisse-toi voir !

Sois un phare dans ma tourmente,

Sois un regard dans mon ciel noir !

Cherche-moi parmi les mouettes !

Dresse un rayon sur mon récif,

Et, dans mes profondeurs muettes,

La blancheur de l'ange pensif !

Sois l'aile qui passe et se mêle

Aux grandes vagues en courroux.

Oh, viens ! tu dois être bien belle,

Car ton chant lointain est bien doux ;

Car la nuit engendre l'aurore ;

C'est peut-être une loi des cieux

Que mon noir destin fasse éclore

Ton sourire mystérieux !

Dans ce ténébreux monde où j'erre,

Nous devons nous apercevoir,

Toi, toute faite de lumière,

Moi, tout composé de devoir !

Tu me dis de loin que tu m'aimes,

Et que, la nuit, à l'horizon,

Tu viens voir sur les grèves blêmes

Le spectre blanc de ma maison.

Là, méditant sous le grand dôme,

Près du flot sans trêve agité,

Surprise de trouver l'atome

Ressemblant à l'immensité,

Tu compares, sans me connaître,

L'onde à l'homme, l'ombre au banni,

Ma lampe étoilant ma fenêtre

A l'astre étoilant l'infini !

Parfois, comme au fond d'une tombe,

Je te sens sur mon front fatal,

Bouche de l'Inconnu d'où tombe

Le pur baiser de l'Idéal.

A ton souffle, vers Dieu poussées,

Je sens en moi, douce frayeur,

Frissonner toutes mes pensées,

Feuilles de l'arbre intérieur.

Mais tu ne veux pas qu'on te voie ;

Tu viens et tu fuis tour à tour ;

Tu ne veux pas te nommer joie,

Ayant dit : Je m'appelle amour.

Oh ! fais un pas de plus ! Viens, entre,

Si nul devoir ne le défend ;

Viens voir mon âme dans son antre,

L'esprit lion, le coeur enfant ;

Viens voir le désert où j'habite

Seul sous mon plafond effrayant ;

Sois l'ange chez le cénobite,

Sois la clarté chez le voyant.

Change en perles dans mes décombres

Toutes mes gouttes de sueur !

Viens poser sur mes oeuvres sombres

Ton doigt d'où sort une lueur !

Du bord des sinistres ravines

Du rêve et de la vision,

J'entrevois les choses divines ...

Complète l'apparition !

Viens voir le songeur qui s'enflamme

A mesure qu'il se détruit,

Et, de jour en jour, dans son âme

A plus de mort et moins de nuit !

Viens ! viens dans ma brume hagarde,

Où naît la foi, d'où l'esprit sort,

Où confusément je regarde

Les formes obscures du sort.

Tout s'éclaire aux lueurs funèbres ;

Dieu, pour le penseur attristé,

Ouvre toujours dans les ténèbres

De brusques gouffres de clarté.

Avant d'être sur cette terre,

Je sens que jadis j'ai plané ;

J'étais l'archange solitaire,

Et mon malheur, c'est d'être né.

Sur mon âme, qui fut colombe,

Viens, toi qui des cieux as le sceau.

Quelquefois une plume tombe

Sur le cadavre d'un oiseau.

Oui, mon malheur irréparable,

C'est de pendre aux deux éléments,

C'est d'avoir en moi, misérable,

De la fange et des firmaments !

Hélas ! hélas ! c'est d'être un homme ;

C'est de songer que j'étais beau,

D'ignorer comment je me nomme,

D'être un ciel et d'être un tombeau !

C'est d'être un forçat qui promène

Son vil labeur sous le ciel bleu ;

C'est de porter la hotte humaine

Où j'avais vos ailes, mon Dieu !

C'est de traîner de la matière ;

C'est d'être plein, moi, fils du jour,

De la terre du cimetière,

Même quand je m'écrie : Amour !

dimanche 28 octobre 2007

Hier la nuit d'été qui nous prêtait ses voiles (Victor Hugo)

Hier, la nuit d'été, qui nous prêtait ses voiles,

Etait digne de toi, tant elle avait d'étoiles !

Tant son calme était frais ! tant son souffle était doux !

Tant elle éteignait bien ses rumeurs apaisées !

Tant elle répandait d'amoureuses rosées

Sur les fleurs et sur nous !

Moi, j'étais devant toi, plein de joie et de flamme,

Car tu me regardais avec toute ton âme !

J'admirais la beauté dont ton front se revêt.

Et sans même qu'un mot révélât ta pensée,

La tendre rêverie en ton coeur commencée

Dans mon coeur s'achevait !

Et je bénissais Dieu, dont la grâce infinie

Sur la nuit et sur toi jeta tant d'harmonie,

Qui, pour me rendre calme et pour me rendre heureux,

Vous fit, la nuit et toi, si belles et si pures,

Si pleines de rayons, de parfums, de murmures,

Si douces toutes deux !

Oh oui, bénissons Dieu dans notre foi profonde !

C'est lui qui fit ton âme et qui créa le monde !

Lui qui charme mon coeur ! lui qui ravit mes yeux !

C'est lui que je retrouve au fond de tout mystère !

C'est lui qui fait briller ton regard sur la terre

Comme l'étoile aux cieux !

C'est Dieu qui mit l'amour au bout de toute chose,

L'amour en qui tout vit, l'amour sur qui tout pose !

C'est Dieu qui fait la nuit plus belle que le jour.

C'est Dieu qui sur ton corps, ma jeune souveraine,

A versé la beauté, comme une coupe pleine,

Et dans mon coeur l'amour !

Laisse-toi donc aimer ! - Oh ! l'amour, c'est la vie.

C'est tout ce qu'on regrette et tout ce qu'on envie

Quand on voit sa jeunesse au couchant décliner.

Sans lui rien n'est complet, sans lui rien ne rayonne.

La beauté c'est le front, l'amour c'est la couronne :

Laisse-toi couronner !

Ce qui remplit une âme, hélas ! tu peux m'en croire,

Ce n'est pas un peu d'or, ni même un peu de gloire,

Poussière que l'orgueil rapporte des combats,

Ni l'ambition folle, occupée aux chimères,

Qui ronge tristement les écorces amères

Des choses d'ici-bas ;

Non, il lui faut, vois-tu, l'hymen de deux pensées,

Les soupirs étouffés, les mains longtemps pressées,

Le baiser, parfum pur, enivrante liqueur,

Et tout ce qu'un regard dans un regard peut lire,

Et toutes les chansons de cette douce lyre

Qu'on appelle le coeur !

Il n'est rien sous le ciel qui n'ait sa loi secrète,

Son lieu cher et choisi, son abri, sa retraite,

Où mille instincts profonds nous fixent nuit et jour ;

Le pêcheur a la barque où l'espoir l'accompagne,

Les cygnes ont le lac, les aigles la montagne,

Les âmes ont l'amour !

jeudi 26 juillet 2007

La dame en pierre (Charles Cros)

Sur ce couvercle de tombeau

Elle dort. L'obscur artiste

Qui l'a sculptée a vu le beau

Sans rien de triste.

Joignant les mains, les yeux heureux

Sous le voile des paupières,

Elle a des rêves amoureux

Dans ses prières.

Sous les plis lourds du vêtement,

La chair apparaît rebelle,

N'oubliant pas complètement

Qu'elle était belle.

Ramenés sur le sein glacé

Les bras, en d'étroites manches,

Rêvent l'amant qu'ont enlacé

Leurs chaînes blanches.

Le lévrier, comme autrefois

Attendant une caresse,

Dort blotti contre les pieds froids

De sa maîtresse.

Tout le passé revit. Je vois

Les splendeurs seigneuriales.

Les écussons et les pavois

Des grandes salles.

Les hauts plafonds de bois, bordés

D'emblématiques sculptures,

Les chasses, les tournois brodés

Sur les tentures.

Dans son fauteuil, sans nul souci

Des gens dont la chambre est pleine,

A quoi peut donc rêver ainsi,

La châtelaine ?

Ses yeux où brillent par moment

Les fiertés intérieures,

Lisent mélancoliquement

Un livre d'heures.

Quand une femme rêve ainsi

Fière de sa beauté rare,

C'est quelque drame sans merci

Qui se prépare.

Peut-être à temps, en pleine fleur,

Celle-ci fut mise en terre.

Bien qu'implacable, la douleur

En fut austère.

L'amant n'a pas vu se ternir,

Au souffle de l'infidèle,

La pureté du souvenir

Qu'il avait d'elle.

La mort n'a pas atteint le beau.

La chair perverse est tuée,

Mais la forme est, sur un tombeau,

Perpétuée.