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dimanche 11 novembre 2012

J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans (Charles Baudelaire)

Le célèbre spleen à la carte de Charles Baudelaire, poète à la mémoire tenace


J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.

Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
De vers, de billets doux, de procès, de romances,
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
C'est une pyramide, un immense caveau,
Qui contient plus de morts que la fosse commune.
Je suis un cimetière abhorré de la lune,
Où comme des remords se traînent de longs vers
Qui s'acharnent toujours sur mes morts les plus chers.
Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,
Où gît tout un fouillis de modes surannées,
Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher,
Seuls, respirent l'odeur d'un flacon débouché.

Rien n'égale en longueur les boiteuses journées,
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
L'ennui, fruit de la morne incuriosité,
Prend les proportions de l'immortalité.
Désormais tu n'es plus, ô matière vivante !
Qu'un granit entouré d'une vague épouvante,
Assoupi dans le fond d'un Sahara brumeux ;
Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,
Oublié sur la carte, et dont l'humeur farouche
Ne chante qu'aux rayons du soleil qui se couche.

mercredi 31 décembre 2008

Oh ! Pourquoi voyager ? (Jules Barbey d'Aurevilly)

En cette fin du millésime 2008, la carte du comptoir des poésies cloture sa brève série sur les voeux avec cette longue livraison de de Jules Barbey d'Aurevilly où ce poète quasi oublié nous souhaite en vrac la bonne année.

Ces voeux finaux
de Jules conduisent la
carte du comptoir poétique, sans le moindre commentaire, à ranger au fond de la cave Heredia (les Conquérants), Du Bellay (Heureux qui comme Ulysse), Edmond Rostand (La tirade des nez de Cyrano de Bergerac, Le Petit Chat), Aragon (Elsa, L'étrangère, Chambres d'un moment, Que serais-je sans toi ?, Chambre garnie, Charlot mystique, La rose et le réséda, Un jour un jour, Est-ce ainsi que les hommes vivent ?,La belle italienne, Santa Espina, Nous dormirons ensemble, Les mains d'Elsa, Elsa au miroir, J'arrive où je suis étranger, L'affiche rouge, Les yeux d'Elsa),
Arthur Rimbaud (le Dormeur du Val, Sensations, Voyelles, le Bateau Ivre, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne) et Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, A l'Italie, Nuit Rhénane, l'Emigrant de Landor Road, Marizibill, La Victoire, l'Adieu, Nocturne, Chant de l'Horizon en Champagne, Acousmate, Ô naturel désir, Dans l'Abri-caverne, Le Chef de Section, Le Vigneron Champenois, Annie, A la Santé ...).

Poésie en vrac vous souhaite une excellente année 2009 !


Oh ! Pourquoi voyager ? As-tu dit. C'est que l'âme

Se prend de longs ennuis et partout et toujours ;

C'est qu'il est un désir, ardent comme une flamme,

Qui, nos amours éteints, survit à nos amours !

C'est qu'on est mal ici ! - Comme les hirondelles,

Un vague instinct d'aller nous dévore à mourir,

C'est qu'à nos coeurs, mon Dieu ! Vous avez mis des ailes.

Voilà pourquoi je veux partir !

C'est que le coeur hennit en pensant aux voyages,

Plus fort que le coursier qui sellé nous attend,

C'est qu'il est dans le nom des plus lointains rivages

Des charmes sans pareils pour celui qui l'entend,

Irrésistible appel, rang des vaches pour l'âme

Qui cherche son pays perdu - dans l'avenir,

C'est fier comme un clairon, doux comme un chant de femme.

Voilà pourquoi je veux partir !

C'est que toi, pauvre enfant, et si jeune et si belle,

Qui vivais près de nous et couchais sur nos coeurs,

Tu n'as pas su dompter cette force rebelle

Qui nous jeta vers toi pour nous pousser ailleurs !

Tu n'as plus de mystère au fond de ton sourire,

Nous le connaissons trop pour jamais revenir ;

La chaîne des baisers se rompt, - l'amour expire ...

Voilà pourquoi je veux partir !

En vain, tout en pleurant, la femme qui nous aime

Viendrait à notre épaule agrafer nos manteaux,

Nous resterions glacés à cet instant suprême ;

A trop couler pour nous des pleurs ne sont plus beaux.

Nous n'entendrions plus cette voix qui répète :

"Oh ! Pourquoi voyager ?" dans un tendre soupir,

Et nous dirions adieu sans retourner la tête.

Voilà pourquoi je veux partir !

Oh ! Ne m'accuse pas ; accuse la nature,

Accuse Dieu plutôt, - mais ne m'accuse pas !

Est-ce ma faute, à moi, si dans la vie obscure

Mes yeux ont soif de jour, mes pieds ont soif de pas ?

Si je n'ai pu rester à languir sur ta couche,

Si tes bras m'étouffaient sans me faire mourir,

S'il me fallait plus d'air qu'il n'en peut dans ta bouche ...

Voilà pourquoi je veux partir !

Pourquoi ne pouvais-tu suffire à ma pensée

Et tes yeux n'être plus que mes seuls horizons ?

Pourquoi ne pas cacher ma tête reposée

Sous les abris d'or pur de tes longs cheveux blonds ?

Comme la jeune épouse endormie à l'aurore,

La fleur d'amour, comme elle, au soir va se rouvrir ...

Mais si l'amour n'est plus, pourquoi de l'âme encore ?

Voilà pourquoi je veux partir !

Tu ne la connais pas, cette vie ennuyée,

Lasse de pendre au mât, avide d'ouragan.

Toi, tu restes toujours, sur ton coude appuyée,

A voir stagner la tienne ainsi qu'un bel étang.

Restes-y ! Mon amour fut l'ombre d'un nuage

Sur l'étang - le soleil y reviendra frémir !

Tu ne garderas pas trace de mon passage ...

Voilà pourquoi je veux partir !

Ô coupe de vermeil où j'ai puisé la vie,

Je ne t'emporte pas dans mon sein tout glacé !

Reste derrière moi, reste à demi remplie,

Offrande à l'avenir et débris du passé.

Je peux boire à présent, sans que trop il m'en coûte,

Un breuvage moins doux et moins prompt à tarir,

Dans le creux de mes mains, aux fossés de la route ...

Voilà pourquoi je veux partir !

Mais, si c'est t'offenser que partir, oh ! Pardonne,

Quoique de ces douleurs dont tu n'eus point ta part,

Rien, hélas ! (et pourtant autrefois tu fus bonne !)

Ne saurait racheter le crime du départ.

Pourquoi t'associerais-je à mon triste voyage ?

Lorsque tu le pourrais, oserais-tu venir ?

Plus sombre que Lara, je n'aurai point de page ...

Voilà pourquoi je veux partir !

Et qu'importe un pardon ! - Innocent ou coupable,

On n'est jamais fidèle ou parjure à moitié ;

Le coeur, sans être dur, demeure inébranlable,

Et l'oubli lui vaut mieux qu'une vaine pitié.

Ah ! L'oubli ! Quel repos quand notre âme est lassée !

Endors-toi dans ses bras, sans rêver ni souffrir...

Je ne veux rien de toi ... pas même une pensée !

Voilà pourquoi je veux partir !

Car il est, tu le sais, ô femme abandonnée,

Un voyageur plus vieux, plus sans pitié que moi,

Et ce n'est pas un jour, quelques mois, une année,

Mais c'est tout qu'il doit prendre, aux autres comme à toi !

Tel que des épis d'or sciés d'un bras avide,

Il prend beauté, bonheur, et jusqu'au souvenir,

Fait sa gerbe et s'en va du champ qu'il laisse aride ...

Voilà pourquoi je veux partir !

Oui ! Partir avant lui, partir avant qu'il vienne !

Te laisser belle encor sous tes pleurs répandus,

Ne pas chercher ta main qui froidit dans la mienne,

Et, sous un front terni, tes yeux, astres perdus !

N'eût-on que le respect de celle qui fut belle

Il faudrait s'épargner de la voir se flétrir,

Puisque Dieu ne veut pas qu'elle soit immortelle !

Voilà pourquoi je veux partir !

vendredi 14 novembre 2008

La chanson du mal aimé (Guillaume Apollinaire)

Le 11 novembre étant passé, la carte du comptoir des vers arrête les poèmes de la première guerre mondiale de Guillaume Apollinaire et enchaîne avec la chanson-romance du mal aimé, oeuvre plus conventionnelle (???) de l'auteur du Pont Mirabeau et de A l'Italie, Acousmate, Marizibill, La Victoire, Le Chef de Section, Chant de l'Horizon en Champagne, Le Vigneron Champenois, Dans l'Abri-caverne, Fusée, 14 juin 1915, Simultanéités, Le Palais du Tonnerre et "Dieu que la guerre est jolie !".

Pour cause d'insistance dans l'Apollinaire, la carte du comptoir des vers ne fait plus dans l'
Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne).


Et je chantais cette romance

En 1903 sans savoir

Que mon amour à la semblance

Du beau Phénix s'il meurt un soir

Le matin voit sa renaissance.

Un soir de demi-brume à Londres

Un voyou qui ressemblait à

Mon amour vint à ma rencontre

Et le regard qu'il me jeta

Me fit baisser les yeux de honte

Je suivis ce mauvais garçon

Qui sifflotait mains dans les poches

Nous semblions entre les maisons

Onde ouverte de la Mer Rouge

Lui les Hébreux moi Pharaon

Oue tombent ces vagues de briques

Si tu ne fus pas bien aimée

Je suis le souverain d'Égypte

Sa soeur-épouse son armée

Si tu n'es pas l'amour unique

Au tournant d'une rue brûlant

De tous les feux de ses façades

Plaies du brouillard sanguinolent

Où se lamentaient les façades

Une femme lui ressemblant

C'était son regard d'inhumaine

La cicatrice à son cou nu

Sortit saoule d'une taverne

Au moment où je reconnus

La fausseté de l'amour même

Lorsqu'il fut de retour enfin

Dans sa patrie le sage Ulysse

Son vieux chien de lui se souvint

Près d'un tapis de haute lisse

Sa femme attendait qu'il revînt

L'époux royal de Sacontale

Las de vaincre se réjouit

Quand il la retrouva plus pâle

D'attente et d'amour yeux pâlis

Caressant sa gazelle mâle

J'ai pensé à ces rois heureux

Lorsque le faux amour et celle

Dont je suis encore amoureux

Heurtant leurs ombres infidèles

Me rendirent si malheureux

Regrets sur quoi l'enfer se fonde

Qu'un ciel d'oubli s'ouvre à mes voeux

Pour son baiser les rois du monde

Seraient morts les pauvres fameux

Pour elle eussent vendu leur ombre

J'ai hiverné dans mon passé

Revienne le soleil de Pâques

Pour chauffer un coeur plus glacé

Que les quarante de Sébaste

Moins que ma vie martyrisés

Mon beau navire ô ma mémoire

Avons-nous assez navigué

Dans une onde mauvaise à boire

Avons-nous assez divagué

De la belle aube au triste soir

Adieu faux amour confondu

Avec la femme qui s'éloigne

Avec celle que j'ai perdue

L'année dernière en Allemagne

Et que je ne reverrai plus

Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

Je me souviens d'une autre année

C'était l'aube d'un jour d'avril

J'ai chanté ma joie bien-aimée

Chanté l'amour à voix virile

Au moment d'amour de l'année

C'est le printemps viens-t'en Pâquette

Te promener au bois joli

Les poules dans la cour caquètent

L'aube au ciel fait de roses plis

L'amour chemine à ta conquête

Mars et Vénus sont revenus

Ils s'embrassent à bouches folles

Devant des sites ingénus

Où sous les roses qui feuillolent

De beaux dieux roses dansent nus

Viens ma tendresse est la régente

De la floraison qui paraît

La nature est belle et touchante

Pan sifflote dans la forêt

Les grenouilles humides chantent

Beaucoup de ces dieux ont péri

C'est sur eux que pleurent les saules

Le grand Pan l'amour Jésus-Christ

Sont bien morts et les chats miaulent

Dans la cour je pleure à Paris

Moi qui sais des lais pour les reines

Les complaintes de mes années

Des hymnes d'esclave aux murènes

La romance du mal aimé

Et des chansons pour les sirènes

L'amour est mort j'en suis tremblant

J'adore de belles idoles

Les souvenirs lui ressemblant

Comme la femme de Mausole

Je reste fidèle et dolent

Je suis fidèle comme un dogue

Au maître le lierre au tronc

Et les Cosaques Zaporogues

Ivrognes pieux et larrons

Aux steppes et au décalogue

Portez comme un joug le Croissant

Qu'interrogent les astrologues

Je suis le Sultan tout-puissant

O mes Cosaques Zaporogues

Votre Seigneur éblouissant

Devenez mes sujets fidèles

Leur avait écrit le Sultan

Ils rirent à cette nouvelle

Et répondirent à l'instant

A la lueur d'une chandelle

Plus criminel que Barrabas

Cornu comme les mauvais anges

Quel Belzébuth es-tu là-bas

Nourri d'immondice et de fange

Nous n'irons pas à tes sabbats

Poisson pourri de Salonique

Long collier des sommeils affreux

D'yeux arrachés à coup de pique

Ta mère fit un pet foireux

Et tu naquis de sa colique

Bourreau de Podolie Amant

Des plaies des ulcères des croûtes

Groin de cochon cul de jument

Tes richesses garde-les toutes

Pour payer tes médicaments

Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

Regret des yeux de la putain

Et belle comme une panthère

Amour nos baisers florentins

Avaient une saveur amère

Qui a rebuté nos destins

Ses regards laissaient une traîne

D'étoiles dans les soirs tremblants

Dans ses yeux nageaient les sirènes

Et nos baisers mordus sanglants

Faisaient pleurer nos fées marraines

Mais en vérité je l'attends

Avec mon coeur avec mon âme

Et sur le pont des Reviens-t'en

Si jamais revient cette femme

Je lui dirai Je suis content

Mon coeur et ma tête se vident

Tout le ciel s'écoule par eux

O mes tonneaux des Danaïdes

Comment faire pour être heureux

Comme un petit enfant candide

Je ne veux jamais l'oublier

Ma colombe ma blanche rade

O marguerite exfoliée

Mon île au loin ma Désirade

Ma rose mon giroflier

Les satyres et les pyraustes

Les égypans les feux follets

Et les destins damnés ou faustes

La corde au cou comme à Calais

Sur ma douleur quel holocauste

Douleur qui doubles les destins

La licorne et le capricorne

Mon âme et mon corps incertain

Te fuient ô bûcher divin qu'ornent

Des astres des fleurs du matin

Malheur dieu pâle aux yeux d'ivoire

Tes prêtres fous t'ont-ils paré

Tes victimes en robe noire

Ont-elles vainement pleuré

Malheur dieu qu il ne faut pas croire

Et toi qui me suis en rampant

Dieu de mes dieux morts en automne

Tu mesures combien d'empans

J'ai droit que la terre me donne

Ô mon ombre ô mon vieux serpent

Au soleil parce que tu l'aimes

Je t'ai menée souviens-t'en bien

Ténébreuse épouse que j'aime

Tu es à moi en n'étant rien

Ô mon ombre en deuil de moi-même

L'hiver est mort tout enneigé

On a brûlé les ruches blanches

Dans les jardins et les vergers

Les oiseaux chantent sur les branches,

Le printemps clair l'avril léger

Et moi j'ai le coeur aussi gros

Qu'un cul de dame damascène

O mon amour je t'aimais trop

Et maintenant j'ai trop de peine

Les sept épées hors du fourreau

Sept épées de mélancolie

Sans morfil ô claires douleurs

Sont dans ton coeur et la folie

Veut raisonner pour mon malheur

Comment voulez-vous que j'oublie

La première est toute d'argent

Et son nom tremblant c'est Pâline

Sa lame un ciel d'hiver neigeant

Son destin sanglant gibeline

Vulcain mourut en la forgeant

La seconde nommée Noubosse

Est un bel arc-en-ciel joyeux

Les dieux s'en servent à leurs noces

Elle a tué trente Bé-Rieux

Et fut douée par Carabosse

La troisième bleu féminin

N'en est pas moins un chibriape

Appelé Lul de Faltenin

Et que porte sur une nappe

L'Hermès Ernest devenu nain

La quatrième Malourène

Est un fleuve vert et doré

C'est le soir quand les riveraines

Y baignent leurs corps adorés

Et des chants de rameurs s'y trainent

La cinquième Sainte-Fabeau

C'est la plus belle des quenouilles

C'est un cyprès sur un tombeau

Où les quatre vents s'agenouillent

Et chaque nuit c'est un flambeau

La Sixième métal de gloire

C'est l'ami aux si douces mains

Dont chaque matin nous sépare

Adieu voilà votre chemin

Les coqs s'épuisaient en fanfares

Et la septième s'exténue

Une femme une rose morte

Merci que le dernier venu

Sur mon amour ferme la porte

Je ne vous ai jamais connue

Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

Les démons du hasard selon

Le chant du firmament nous mènent

A sons perdus leurs violons

Font danser notre race humaine

Sur la descente à reculons

Destins destins impénétrables

Rois secoués par la folie

Et ces grelottantes étoiles

De fausses femmes dans vos lits

Aux déserts que l'histoire accable

Luitpold le vieux prince régent

Tuteur de deux royautés folles

Sanglote-t-il en y songeant

Quand vacillent les lucioles

Mouches dorées de la Saint-Jean

Près d'un château sans châtelaine

La barque aux barcarols chantants

Sur un lac blanc et sous l'haleine

Des vents qui tremblent au printemps

Voguait cygne mourant sirène

Un jour le roi dans l'eau d'argent

Se noya puis la bouche ouverte

Il s'en revint en surnageant

Sur la rive dormir inerte

Face tournée au ciel changeant

Juin ton soleil ardente lyre

Brûle mes doigts endoloris

Triste et mélodieux délire

J'erre à travers mon beau Paris

Sans avoir le coeur d'y mourir

Les dimanches s'y éternisent

Et les orgues de Barbarie

Y sanglotent dans les cours grises

Les fleurs aux balcons de Paris

Penchent comme la tour de Pise

Soirs de Paris ivres du gin

Flambant de l'électricité

Les tramways feux verts sur l'échine

Musiquent au long des portées

De rails leur folie de machines

Les cafés gonflés de fumée

Crient tout l'amour de leurs tziganes

De tous leurs siphons enrhumés

De leurs garçons vêtus d'un pagne

Vers toi toi que j'ai tant aimée

Moi qui sais des lais pour les reines

Les complaintes de mes années

Des hymnes d'esclave aux murènes

La romance du mal aimé

Et des chansons pour les sirènes

samedi 24 novembre 2007

Evangéline (Henry Wadsworth Longfellow) [sixième partie]

Evangéline est un très long et très épique poème de Henry Wadsworth Longfellow (plus de 3000 lignes et 20 000 mots) qui raconte la déportation des Acadiens.
Ce poème a eu un grand effet sur les cultures acadiennes et
canadiennes (d'après Wikipedia).
La traduction en
français est due à Pamphile Le May.
Poésie en vrac va publier petit à petit l'intégralité de ce poème incroyable.

Ainsi, loin des ennuis,
Comme un songe doré leurs jours s'étaient enfuis.
Ils n'étaient plus enfants à l'époque où se passe
Le récit douloureux qu'il faut que je vous fasse.
Gabriel revêtait la fraîcheur des matins,
Et son front réjoui rêvait d'heureux destins.
Dans ses chastes espoirs, ses douces clartés d'âme,
Évangéline aimait et se révélait femme.
On l'avait à bon droit surnommée, au hameau,
Le soleil de la Sainte-Eulalie. Au rameau
Ce soleil fait mûrir les fruits en abondance,
Disaient les paysans; elle, par sa prudence,
Elle saura remplir le foyer de l'époux
De gaieté, de vertus, et d'enfants blonds et doux.

Déjà l'on arrivait à ce temps de l'année
Où plus rien ne fleurit sur la plaine fanée,
Où le soleil tardif est pâle et sans chaleur,
Où la nuit froide au pauvre apporte la douleur.
En bandes réunis, les oiseaux de passage
Sous un ciel noir et lourd volaient comme un nuage,
Des régions de glace où tout sombre et périt,
Aux îles où toujours un ciel d'azur sourit.

La moisson était faite; elle emplissait la grange.
Arbres et vents luttaient comme Jacob et l'ange.
Tout disait que l'hiver allait être cruel:
La ruche était fermée. Elle gardait le miel
Butiné sur les fleurs par les abeilles sages.
Le chasseur indien, qui connaît les présages,
Annonçait de grands froids, parce que nulle part
Sans un pelage épais se montrait le renard.

Après l'été brûlant, ainsi venait l'automne.
Mais ce temps enchanteur dont la clémence étonne,
Et qu'on nomme, au hameau, l'été de la Toussaint,
Ranima le coeur triste et le soleil éteint.
Une douce lumière où s'échauffaient les rêves,
Descendait sur les bois, sur les champs, sur les grèves.
L'univers rayonnant semblait, dans sa splendeur,
Nouvellement sorti des mains du Créateur.
Une volupté pure inondait notre monde :
On entendait passer le souffle qui féconde.
L'océan s'endormait en berçant des flots verts.
Un hymne harmonieux de tous ces bruits divers
S'était formé. Les cris des enfants dans leurs courses,
Le chant du coq jaloux, le murmure des sources,
Et les roucoulements des fidèles pigeons,
Le babil des oiseaux au milieu des ajoncs,

Les plaintes de la brise, et les battements d'ailes
Derrière les replis des sylvestres dentelles,
Dans un réveil d'aurore ou dans un vol d'amour
De ces jours enchanteurs tout fêtait le retour.

Pour en savoir plus sur l'Acadie et Evangéline (avec notamment quelques cartes géographiques anciennes de l'Acadie) :

jeudi 26 juillet 2007

Le bal (Alfred de Vigny)

La harpe tremble encore et la flûte soupire,

Car la valse bondit dans son sphérique empire ;

Des couples passagers éblouissent les yeux,

Volent entrelacés en cercle gracieux,

Suspendent des repos balancés en mesure,

Aux reflets d'une glace admirent leur parure,

Repartent ; puis, troublés par leur groupe riant,

Dans leurs tours moins adroits se heurtent en criant.

La danseuse, enivrée aux transports de la fête,

Sème et foule en passant les bouquets de sa tête,

Au bras qui la soutient se livre, et, pâlissant,

Tourne, les yeux baissés sur un sein frémissant.

Courez, jeunes beautés, formez la double danse :

Entendez-vous l'archet du bal joyeux,

Jeunes beautés ? Bientôt la légère cadence

Toutes va, tout à coup, vous mêler à mes yeux.

Dansez et couronnez de fleurs vos fronts d'albâtre ;

Liez au blanc muguet l'hyacinthe bleuâtre,

Et que vos pas moelleux, délices d'un amant,

Sur le chêne poli glissent légèrement ;

Dansez, car dès demain vos mères exigeantes

A vos jeunes travaux vous diront négligentes ;

L'aiguille détestée aura fui de vos doigts,

Ou, de la mélodie interrompant les lois,

Sur l'instrument mobile, harmonieux ivoire,

Vos mains auront perdu la touche blanche et noire ;

Demain, sous l'humble habit du jour laborieux,

Un livre, sans plaisir, fatiguera vos yeux... ;

Ils chercheront en vain, sur la feuille indocile,

De ses simples discours le sens clair et facile ;

Loin du papier noirci votre esprit égaré,

Partant, seul et léger, vers le Bal adoré,

Laissera de vos yeux l'indécise prunelle

Recommencer vingt fois une page éternelle.

Prolongez, s'il se peut, oh ! prolongez la nuit

Qui d'un pas diligent plus que vos pas s'enfuit !

Le signal est donné, l'archet frémit encore :

Elancez-vous, liez ces pas nouveaux

Que l'Anglais inventa, noeuds chers à Terpsichore,

Qui d'une molle chaîne imitent les anneaux.

Dansez, un soir encore usez de votre vie :

L'étincelante nuit d'un long jour est suivie ;

A l'orchestre brillant le silence fatal

Succède, et les dégoûts aux doux propos du bal.

Ah ! reculez le jour où, surveillantes mères,

Vous saurez du berceau les angoisses amères :

Car, dès que de l'enfant le cri s'est élevé,

Adieu, plaisir, long voile à demi relevé,

Et parure éclatante, et beaux joyaux des fêtes,

Et le soir, en passant, les riantes conquêtes

Sous les ormes, le soir
, aux heures de l'amour,

Quand les feux suspendus ont rallumé le jour.

Mais, aux yeux maternels, les veilles inquiètes

Ne manquèrent jamais, ni les peines muettes

Que dédaigne l'époux, que l'enfant méconnaît,

Et dont le souvenir dans les songes renaît.

Ainsi, toute au berceau qui la tient asservie,

La mère avec ses pleurs voit s'écouler sa vie.

Rappelez les plaisirs, ils fuiront votre voix,

Et leurs chaînes de fleurs se rompront sous vos doigts.

Ensemble, à pas légers, traversez la carrière ;

Que votre main touche une heureuse main,

Et que vos pieds savants à leur place première

Reviennent, balancés dans leur double chemin.

Dansez : un jour, hélas ! ô reines éphémères !

De votre jeune empire auront fui les chimères;

Rien n'occupera plus vos coeurs désenchantés,

Que des rêves d'amour, bien vite épouvantés,

Et le regret lointain de ces fraîches années

Qu'un souffle a fait mourir, en moins de temps fanées

Que la rose et l'oeillet, l'honneur de votre front ;

Et, du temps indompté lorsque viendra l'affront,

Quelles seront alors vos tardives alarmes ?

Un teint, déjà flétri, pâlira sous les larmes,

Les larmes, à présent doux trésor des amours,

Les larmes, contre l'âge inutile secours :

Car les ans maladifs, avec un doigt de glace,

Des chagrins dans vos coeurs auront marqué la place,

La morose vieillesse... O légères beautés !

Dansez, multipliez vos pas précipités,

Et dans les blanches mains les mains entrelacées,

Et les regards de feu, les guirlandes froissées,

Et le rire éclatant, cri des joyeux loisirs,

Et que la salle au loin tremble de vos plaisirs.

lundi 16 juillet 2007

En la forêt de longue attente (Charles d'Orléans)

En la forêt de Longue Attente

Chevauchant par divers sentiers

M'en vais, cette année présente,

Au voyage de Desiriers.

Devant sont allés mes fourriers

Pour appareiller mon logis

En la cité de Destinée ;

Et pour mon coeur et moi ont pris

L'hôtellerie de Pensée.

Je mène des chevaux quarante

Et autant pour mes officiers,

Voire, par Dieu, plus de soixante,

Sans les bagages et sommiers.

Loger nous faudra par quartiers,

Si les hôtels sont trop petits
;

Toutefois, pour une vêprée,

En gré prendrai, soit mieux ou pis,

L'hôtellerie de Pensée.

Je dépense chaque jour ma rente

En maints travaux aventuriers,

Dont est Fortune mal contente

Qui soutient contre moi Dangers ;

Mais Espoirs, s'ils sont droituriers,

Et tiennent ce qu'ils m'ont promis,

Je pense faire telle armée

Qu'aurai, malgré mes ennemis,

L'hôtellerie de Pensée.

Prince, vrai Dieu de paradis,

Votre grâce me soit donnée,

Telle que trouve, à mon devis,

L'hôtellerie de Pensée.