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lundi 29 décembre 2008

Glaucé (Charles-Marie Leconte de Lisle)

La carte du comptoir des poésies reprend sa série sur les voeux avec cette longue et insipide livraison due à Leconte de Lisle, poète d'alambic à l'érotisme platonique.
Il est très simple de pasticher une telle "oeuvre" : prenez deux ou trois figures mythologiques inconnues plus quelques mots répétitifs vaguement licencieux comme amour, Eros, mer, danse, flot, divin, couche, sommeil, terre, ou sein et secouez le tout !


Ces voeux de Charles-Marie poussent la carte du comptoir poétique, sans le moindre commentaire, à repousser au fond de la classe Heredia (les Conquérants), Du Bellay (Heureux qui comme Ulysse), Aragon (Elsa, L'étrangère, Que serais-je sans toi ?, Chambre garnie, Chambres d'un moment, Charlot mystique, La rose et le réséda, Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Un jour un jour, La belle italienne, Santa Espina, Nous dormirons ensemble, Les mains d'Elsa, Elsa au miroir, J'arrive où je suis étranger, L'affiche rouge, Les yeux d'Elsa), Arthur Rimbaud (le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Sensations, Voyelles, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne), Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, A l'Italie, Nuit Rhénane, l'Emigrant de Landor Road, l'Adieu, Marizibill, La Victoire, Nocturne, Chant de l'Horizon en Champagne, Acousmate, Le Vigneron Champenois, Ô naturel désir, Dans l'Abri-caverne, Le Chef de Section, Annie, A la Santé ...) et Edmond Rostand (La tirade des nez de Cyrano de Bergerac, Le Petit Chat).


Sous les grottes de nacre et les limons épais

Où la divine Mer sommeille et rêve en paix,

Vers l'heure où l'Immortelle aux paupières dorées

Rougit le pâle azur de ses roses sacrées,

Je suis née, et mes soeurs, qui nagent aux flots bleus,

M'ont bercée en riant dans leurs bras onduleux,

Et, sur la perle humide entrelaçant leurs danses,

Instruit mes pieds de neige aux divines cadences.

Et j'étais déjà grande, et déjà la beauté

Baignait mon souple corps d'une molle clarté.

Longtemps heureuse au sein de l'onde maternelle,

Je coulais doucement ma jeunesse éternelle ;

Les Sourires vermeils sur mes lèvres flottaient,

Les Songes innocents de l'aile m'abritaient ;

Et les Dieux vagabonds de la mer infinie

De mon destin candide admiraient l'harmonie.

Ô jeune Klytios, ô pasteur inhumain,

Que Pan aux pieds de chèvre éleva de sa main,

Quand sous les bois touffus où l'abeille butine

Il enseigna Syrinx à ta lèvre enfantine,

Et, du flot cadencé de tes belles chansons,

Fit hésiter la Vierge au détour des buissons !

Ô Klytios ! Sitôt qu'au golfe bleu d'Himère

Je te vis sur le sable où blanchit l'onde amère,

Sitôt qu'avec amour l'abîme murmurant

Eut caressé ton corps d'un baiser transparent,

Éros ! Éros perça d'une flèche imprévue

Mon coeur que sous les flots je cachais à sa vue.

Ô pasteur, je t'attends ! Mes cheveux azurés

D'algues et de corail pour toi se sont parés ;

Et déjà, pour bercer notre doux hyménée,

L'Éros fait palpiter la mer où je suis née.

Salut, vallons aimés, dans la brume tremblants !

Quand la chèvre indocile et les béliers blancs

Par vos détours connus, sous vos ombres si douces,

Dès l'aube sur mes pas paissent les vertes mousses,

Que la terre s'éveille et rit, et que les flots

Prolongent dans les bois d'harmonieux sanglots,

Ô Nymphe de la mer, Déesse au sein d'albâtre,

Des pleurs voilent mes yeux, et je sens mon coeur battre,

Et des vents inconnus viennent me caresser,

Et je voudrais saisir le monde et l'embrasser !

Hèlios resplendit : à l'abri des grands chênes,

Aux chants entrecoupés des Naïades prochaines,

Je repose, et ma lèvre, habile aux airs divins,

Sous les rameaux ombreux charme les Dieux sylvains.

Blonde fille des Eaux, les vierges de Sicile

Ont émoussé leurs yeux sur mon coeur indocile ;

Ni les seins palpitants, ni les soupirs secrets,

Ni l'attente incertaine et ses pleurs indiscrets,

Ni les baisers promis, ni les voix de sirène

N'ont troublé de mon coeur la profondeur sereine.

J'honore Pan qui règne en ces bois révérés,

J'offre un agreste hommage à ses autels sacrés ;

Et Kybèle aux beaux flancs est ma divine amante

Je m'endors en un pli de sa robe charmante,

Et, dès que luit aux cieux le matin argenté,

Sur les fleurs de son sein je bois la volupté !

Dis ! si je t'écoutais, combien dureraient-elles,

Ces ivresses d'un jour, ces amours immortelles ?

Ô Nymphe de la mer, je ne veux pas t'aimer !

C'est vous que j'aime, ô bois qu'un Dieu sait animer,

Ô matin rayonnant, ô nuit immense et belle !

C'est toi seule que j'aime, ô féconde Kybèle !

Viens, tu seras un Dieu ! Sur ta mâle beauté

Je poserai le sceau de l'immortalité ;

Je te couronnerai de jeunesse et de gloire ;

Et sur ton sein de marbre, entre tes bras d'ivoire,

Appuyant dans nos jeux mon front pâle d'amour,

Nous verrons tomber l'ombre et rayonner le jour

Sans que jamais l'oubli, de son aile envieuse,

Brise de nos destins la chaîne harmonieuse.

J'ai préparé moi-même au sein des vastes eaux

Ta couche de cristal qu'ombragent des roseaux,

Et les Fleuves marins aux bleuâtres haleines

Baigneront tes pieds blancs de leurs urnes trop pleines.

Ô disciple de Pan, pasteur aux blonds cheveux,

Sur quels destins plus beaux se sont portés tes voeux ?

Souviens-toi qu'un Dieu sombre, inexorable, agile,

Desséchera ton corps comme une fleur fragile ...

Et tu le supplîras, et tes pleurs seront vains.

Moi, je t'aime, ô pasteur ! Et dans mes bras divins

Je sauverai du temps ta jeunesse embaumée.

Vois ! D'un cruel amour je languis consumée,

Je puis nager à peine, et sur ma joue en fleur

Le sommeil en fuyant a laissé la pâleur.

Viens ! Et tu connaîtras les heures de l'ivresse !

Où les Dieux cachent-ils la jeune enchanteresse

Qui, domptant ton orgueil d'un sourire vainqueur,

D'un regard plus touchant amollira ton coeur ?

Sais-tu quel est mon nom, et m'as-tu contemplée

Lumineuse et flottant sur ma conque étoilée ?

N'abaisse point tes yeux. Ô pasteur insensé,

Pour qui méprises-tu les larmes de Glaucé ?

Daigne m'apprendre, ô marbre à qui l'amour me lie,

Comme il faut que je vive, ou plutôt que j'oublie !

Ô Nymphe ! S'il est vrai qu'Éros, le jeune Archer,

Ait su d'un trait doré te suivre et te toucher ;

S'il est vrai que des pleurs, blanche fille de l'onde,

Étincellent pour moi dans ta paupière blonde,

Que nul Dieu de la mer n'est ton amant heureux,

Que mon image flotte en ton rêve amoureux,

Et que moi seul enfin je flétrisse ta joue ;

Je te plains ! Mais Éros de notre coeur se joue.

Et le trait qui perça ton beau sein, ô Glaucé,

Sans même m'effleurer dans les airs a glissé.

Je te plains ! Ne crois pas, ô ma pâle Déesse,

Que mon coeur soit de marbre et sourd à ta détresse ;

Mais je ne puis t'aimer : Kybèle a pris mes jours,

Et rien ne brisera nos sublimes amours.

Va donc ! Et, tarissant tes larmes soucieuses,

Danse bientôt, légère, à tes noces joyeuses !

Nulle vierge, mortelle ou Déesse, au beau corps,

N'a vos soupirs divins ni vos profonds accords,

Ô bois mystérieux, temples aux frais portiques,

Chênes qui m'abritez de rameaux prophétiques,

Dont l'arôme et les chants vont où s'en vont mes pas,

Vous qu'on aime sans cesse et qui ne trompez pas,

Qui d'un calme si pur enveloppez mon être

Que j'oublie et la mort et l'heure où j'ai dû naître !

Ô nature, ô Kybèle, ô sereines forêts,

Gardez-moi le repos de vos asiles frais ;

Sous le platane épais d'où le silence tombe,

Auprès de mon berceau creusez mon humble tombe,

Que Pan confonde un jour aux lieux où je vous vois

Mes suprêmes soupirs avec vos douces voix,

Et que mon ombre encore, à nos amours fidèle,

Passe dans vos rameaux comme un battement d'aile !

mardi 15 juillet 2008

La panthère noire (Charles Marie René Leconte de Lisle)

Le manque désepérant de Guillaume Apollinaire, de pont Mirabeau et de Nuit Rhénane ainsi que d'Arthur Rimbaud et de voyelles, amènela carte du comptoir des vers à se rabattre sur les animaux de cirque comme cette panthère de Leconte de Lisle.

Une rose lueur s'épand par les nuées ;

L'horizon se dentelle, à l'Est, d'un vif éclair ;

Et le collier nocturne, en perles dénouées,

S'égrène et tombe dans la mer.

Toute une part du ciel se vêt de molles flammes

Qu'il agrafe à son faîte étincelant et bleu.

Un pan traîne et rougit l'émeraude des lames

D'une pluie aux gouttes de feu.

Des bambous éveillés où le vent bat des ailes,

Des letchis au fruit pourpre et des cannelliers

Pétille la rosée en gerbes d'étincelles,

Montent des bruits frais, par milliers.

Et des monts et des bois, des fleurs, des hautes mousses,

Dans l'air tiède et subtil, brusquement dilaté,

S'épanouit un flot d'odeurs fortes et douces,

Plein de fièvre et de volupté.

Par les sentiers perdus au creux des forêts vierges

Où l'herbe épaisse fume au soleil du matin ;

Le long des cours d'eau vive encaissés dans leurs berges,

Sous de verts arceaux de rotin ;

La reine de Java, la noire chasseresse,

Avec l'aube, revient au gîte où ses petits

Parmi les os luisants miaulent de détresse,

Les uns sous les autres blottis.

Inquiète, les yeux aigus comme des flèches,

Elle ondule, épiant l'ombre des rameaux lourds.

Quelques taches de sang, éparses, toutes fraîches,

Mouillent sa robe de velours.

Elle traîne après elle un reste de sa chasse,

Un quartier du beau cerf qu'elle a mangé la nuit ;

Et sur la mousse en fleur une effroyable trace

Rouge, et chaude encore, la suit.

Autour, les papillons et les fauves abeilles

Effleurent à l'envi son dos souple du vol ;

Les feuillages joyeux, de leurs mille corbeilles ;

Sur ses pas parfument le sol.

Le python, du milieu d'un cactus écarlate,

Déroule son écaille, et, curieux témoin,

Par-dessus les buissons dressant sa tête plate,

La regarde passer de loin.

Sous la haute fougère elle glisse en silence,

Parmi les troncs moussus s'enfonce et disparaît.

Les bruits cessent, l'air brûle, et la lumière immense

Endort le ciel et la forêt.

samedi 7 juin 2008

L'oasis (Charles Marie René Leconte de Lisle)

Le comptoir des vers étant toujours en rupture d'Arthur Rimbaud et de ses voyelles mais aussi de Guillaume Apollinaire , de son pont Mirabeau et de sa Nuit Rhénane, aujourd'hui sur la carte suggère un poème parnassien où il est question du Darfour bien avant que ce territoire fasse tristement l'actualité.

Derrière les coteaux stériles de Kobbé

Comme un bloc rouge et lourd le soleil est tombé,

Un vol de vautours passe et semble le poursuivre.

Le ciel terne est rayé de nuages de cuivre ;

Et de sombres lueurs, vers l'Est, traînent encor,

Pareilles aux lambeaux de quelque robe d'or.

Le rugueux Sennaar, jonché de pierres rousses

Qui hérissent le sable ou déchirent les mousses,

A travers la vapeur de ses marais malsains

Ondule jusqu'au pied des versants Abyssins.

La nuit tombe. On entend les koukals aux cris aigres.

Les hyènes, secouant le poil de leurs dos maigres,

De buissons en buissons se glissent en râlant.

L'hippopotame souffle aux berges du Nil blanc

Et vautre, dans les joncs rigides qu'il écrase,

Son ventre rose et gras tout cuirassé de vase.

Autour des flaques d'eau saumâtre où les chacals

Par bandes viennent boire, en longeant les nopals,

L'aigu fourmillement des stridentes bigaylles

S'épaissit et tournoie au-dessus des broussailles ;

Tandis que, du désert en Nubie emporté,

Un vent âcre, chargé de chaude humidité,

Avec une rumeur vague et sinistre, agite

Les rudes palmiers-doums où l'ibis fait son gîte.

Voici ton heure, ô roi du Sennaar, ô chef

Dont le soleil endort le rugissement bref.

Sous la roche concave et pleine d'os qui luisent,

Contre l'âpre granit tes ongles durs s'aiguisent.

Arquant tes souples reins fatigués du repos,

Et ta crinière jaune éparse sur le dos,

Tu te lèves, tu viens d'un pas mélancolique

Aspirer l'air du soir sur ton seuil famélique,

Et, le front haut, les yeux à l'horizon dormant,

Tu regardes l'espace et rugis sourdement.

Sur la lividité du ciel la lune froide

De la proche oasis découpe l'ombre roide,

Où, las d'avoir marché par les terrains bourbeux,

Les hommes du Darfour font halte avec leurs boeufs.

Ils sont couchés là-bas auprès de la citerne

Dont un rayon de lune argente l'onde terne.

Les uns, ayant mangé le mil et le maïs,

S'endorment en parlant du retour au pays ;

Ceux-ci, pleins de langueur, rêvant de grasses herbes,

Et le mufle enfoui dans leurs fanons superbes,

Ruminent lentement sur leur lit de graviers.

À toi la chair des boeufs ou la chair des bouviers !

Le vent a consumé leurs feux de ronce sèche ;

Ta narine s'emplit d'une odeur vive et fraîche,

Ton ventre bat, la faim hérisse tes cheveux,

Et tu plonges dans l'ombre en quelques bonds nerveux.

samedi 29 septembre 2007

Thestylis (Charles Marie Leconte de Lisle)

Aux pentes du coteau, sous les roches moussues,

L'eau vive en murmurant filtre par mille issues,

Croît, déborde, et remue en son cours diligent

La mélisse odorante et les cailloux d'argent.

Le soir monte : on entend s'épandre dans les plaines

De flottantes rumeurs et de vagues haleines,

Le doux mugissement des grands boeufs fatigués

Qui s'arrêtent pour boire en traversant les gués,

Et sous les rougeurs d'or du soleil qui décline

Le bruit grêle des pins au front de la colline.

Dans les sentiers pierreux qui mènent à la mer,

Rassasié de thym et de cytise amer,

L'indocile troupeau des chèvres aux poils lisses

De son lait parfumé va remplir les éclisses ;

Le tintement aigu des agrestes grelots

S'unit par intervalle à la plainte des flots,

Tandis que, prolongeant d'harmonieuses luttes,

Les jeunes chevriers soufflent aux doubles flûtes.

Tout s'apaise : l'oiseau rentre dans son nid frais ;

Au sortir des joncs verts, les Nymphes des marais,

Le sein humide encor, ceintes d'herbes fleuries,

Les bras entrelacés, dansent dans les prairies.

C'est l'heure où Thestylis, la vierge de l'Aitna,

Aux yeux étincelants comme ceux d'Athana,

En un noir diadème a renoué sa tresse,

Et sur son genou ferme et nu de chasseresse,

A la hâte, agrafant la robe aux souples plis,

Par les âpres chemins de sa grâce embellis,

Rapide et blanche, avec son amphore d'argile,

Vers cette source claire accourt d'un pied agile,

Et s'assied sur le bord tapissé de gazon,

D'où le regard s'envole à l'immense horizon.

Ni la riche Milet qu'habitent les Iônes,

Ni Syracuse où croît l'hélichryse aux fruits jaunes,

Ni Korinthe où le marbre a la blancheur du lys,

N'ont vu fleurir au jour d'égale à Thestylis.

Grande comme Artémis et comme elle farouche,

Nul baiser n'a jamais brûlé sa belle bouche ;

Jamais, dans le vallon, autour de l'oranger,

Elle n'a, les pieds nus, conduit un choeur léger,

Ou, le front couronné de myrtes et de rose,

Au furtif hyménée ouvert sa porte close ;

Mais quand la Nuit divine allume l'astre aux cieux,

Il lui plaît de hanter le mont silencieux,

Et de mêler au bruit de l'onde qui murmure

D'un coeur blessé la plainte harmonieuse et pure :

Jeune Immortel, que j'aime et que j'attends toujours,

Chère image entrevue à l'aube de mes jours !

Si, d'un désir sublime en secret consumée,

J'ai dédaigné les pleurs de ceux qui m'ont aimée,

Et si je n'ai versé, dans l'attente du ciel,

Les parfums de mon coeur qu'au pied de ton autel ;

Soit que ton arc résonne au sein des halliers sombres ;

Soit que, réglant aux cieux le rythme d'or des nombres,

D'un mouvement égal ton archet inspiré

Des Muses aux neuf voix guide le choeur sacré ;

Soit qu'à l'heure riante où, sous la glauque Aurore,

L'aile du vent joyeux trouble la Mer sonore,

Des baisers de l'écume argentant tes cheveux,


Tu fendes le flot clair avec tes bras nerveux ;

Oh ! quel que soit ton nom, Dieu charmant de mes rêves,

Entends-moi ! viens ! je t'aime, et les heures sont brèves !

Viens ! sauve par l'amour et l'immortalité,

Ravis au Temps jaloux la fleur de ma beauté ;

Ou, si tu dois un jour m'oublier sur la terre,

Que ma cendre repose en ce lieu solitaire,

Et qu'une main amie y grave pour adieu :

Ici dort Thestylis, celle qu'aimait un Dieu !

Elle se tait, écoute, et dans l'ombre nocturne,

Accoudant son beau bras sur la rondeur de l'urne,

Le sein ému, le front à demi soulevé,

Inquiète, elle attend celui qu'elle a rêvé.

Et le vent monotone endort les noirs feuillages ;

La Mer en gémissant berce les coquillages ;

La montagne muette, au loin, de toutes parts,

Des coteaux aux vallons, brille de feux épars ;

Et la source elle-même, au travers de la mousse,

S'agite et fuit avec une chanson plus douce.

Mais le jeune Immortel, le céleste Inconnu,

L'Amant mystérieux et cher n'est pas venu !

Il faut partir, hélas ! et regagner la plaine.

Thestylis sur son front pose l'amphore pleine,

S'éloigne, hésite encore, et sent couler ses pleurs,

De la joue et du col s'effacent les couleurs,

Son corps charmant, Eros, frissonne de tes fièvres !

Mais bientôt, l'oeil brillant, un fier sourire aux lèvres,

Elle songe tout bas, reprenant son chemin :

- Je l'aime et je suis belle ! Il m'entendra demain !

dimanche 23 septembre 2007

La forêt vierge (Charles Marie Leconte de Lisle)

Depuis le jour antique où germa sa semence,

Cette forêt sans fin, aux feuillages houleux,

S'enfonce puissamment dans les horizons bleus

Comme une sombre mer qu'enfle un soupir immense.

Sur le sol convulsif l'homme n'était pas né

Qu'elle emplissait déjà, mille fois séculaire,

De son ombre, de son repos, de sa colère,


Un large pan du globe encore décharné.

Dans le vertigineux courant des heures brèves,

Du sein des grandes eaux, sous les cieux rayonnants,

Elle a vu tour à tour jaillir des continents

Et d'autres s'engloutir au loin, tels que des rêves.

Les étés flamboyants sur elle ont resplendi,

Les assauts furieux des vents l'ont secouée,

Et la foudre à ses troncs en lambeaux s'est nouée ;

Mais en vain : l'indomptable a toujours reverdi.

Elle roule, emportant ses gorges, ses cavernes,

Ses blocs moussus, ses lacs hérissés et fumants

Où, par les mornes nuits, geignent les caïmans

Dans les roseaux bourbeux où luisent leurs yeux ternes ;

Ses gorilles ventrus hurlant à pleine voix,

Ses éléphants gercés comme une vieille écorce,

Qui, rompant les halliers effondrés de leur force,

S'enivrent de l'horreur ineffable des bois ;

Ses buffles au front plat, irritables et louches,

Enfouis dans la vase épaisse des grands trous,

Et ses lions rêveurs traînant leurs cheveux roux

Et balayant du fouet l'essaim strident des mouches ;

Ses fleuves monstrueux, débordants, vagabonds,

Tombés des pics lointains, sans noms et sans rivages,

Qui versent brusquement leurs écumes sauvages

De gouffre en gouffre avec d'irrésistibles bonds.

Et des ravins, des rocs, de la fange, du sable,

Des arbres, des buissons, de l'herbe, incessamment

Se prolonge et s'accroît l'ancien rugissement

Qu'a toujours exhalé son sein impérissable.

Les siècles ont coulé, rien ne s'est épuisé,

Rien n'a jamais rompu sa vigueur immortelle ;

Il faudrait, pour finir, que, trébuchant sous elle,

Le terre s'écroulât comme un vase brisé.

Ô forêt ! Ce vieux globe a bien des ans à vivre ;

N'en attends point le terme et crains tout de demain,

Ô mère des lions, ta mort est en chemin,

Et la hache est au flanc de l'orgueil qui t'enivre.

Sur cette plage ardente où tes rudes massifs,

Courbant le dôme lourd de leur verdeur première,

Font de grands morceaux d'ombre entourés de lumière

Où méditent debout tes éléphants pensifs ;

Comme une irruption de fourmis en voyage

Qu'on écrase et qu'on brûle et qui marchent toujours,

Les flots t'apporteront le roi des derniers jours,

Le destructeur des bois, l'homme au pâle visage.

Il aura tant rongé, tari jusqu'à la fin

Le monde où pullulait sa race inassouvie,

Qu'à ta pleine mamelle où regorge la vie

Il se cramponnera dans sa soif et sa faim.

Il déracinera tes baobabs superbes,

Il creusera le lit de tes fleuves domptés ;

Et tes plus forts enfants fuiront épouvantés

Devant ce vermisseau plus frêle que tes herbes.

Mieux que la foudre errant à travers tes fourrés,

Sa torche embrasera coteau, vallon et plaine ;

Tu t'évanouiras au vent de son haleine ;

Son oeuvre grandira sur tes débris sacrés.


Plus de fracas sonore aux parois des abîmes ;

Des rires, des bruits vils, des cris de désespoir.

Entre des murs hideux un fourmillement noir ;

Plus d'arceaux de feuillage aux profondeurs sublimes.

Mais tu pourras dormir, vengée et sans regret,

Dans la profonde nuit où tout doit redescendre :

Les larmes et le sang arroseront ta cendre,

Et tu rejailliras de la nôtre, ô forêt !

vendredi 13 juillet 2007

Le barde de Temrah (Charles Marie Leconte de Lisle)

Le soleil a doré les collines lointaines ;

Sous le faîte mouillé des bois étincelants

Sonne le timbre clair et joyeux des fontaines.

Un chariot massif, avec deux buffles blancs,

Longe, au lever du jour, la sauvage rivière

Où le vent frais de l'Est rit dans les joncs tremblants.

Un jeune homme, vêtu d'une robe grossière,

Mène paisiblement l'attelage songeur ;

Tout autour, les oiseaux volent dans la lumière.

Ils chantent, effleurant le calme voyageur,

Et se posent parfois sur cette tête nue

Où l'aube, comme un nimbe, a jeté sa rougeur.

Et voici qu'il leur parle une langue inconnue ;

Et, l'aile frémissante, un essaim messager

Semble écouter, s'envole et monte dans la nue.

À l'ombre des bouleaux au feuillage léger,

Sous l'humble vêtement tissé de poils de chèvre,

La croix de bois au cou, tel passe l'Étranger.

Trois filles aux yeux bleus, le sourire à la lèvre,

Courent dans la bruyère et font partir au bruit

Le coq aux plumes d'or, la perdrix et le lièvre.

Du rebord des talus où leur front rose luit,

Écartant le feuillage et la tête dressée,

Chacune d'un regard curieux le poursuit.

Lui, comme enseveli dans sa vague pensée,

S'éloigne lentement par l'agreste chemin,

Le long de l'eau, des feux du matin nuancée.

Il laisse l'aiguillon échapper de sa main,

Et, les yeux clos, il ouvre aux ailes de son âme

Le monde intérieur et l'horizon divin.

Le soleil s'élargit et verse plus de flamme,

Un air plus tiède agite à peine les rameaux,

Le fleuve resplendit, tel qu'une ardente lame.

La plume d'aigle au front, drapés de longues peaux,

Des guerriers tatoués poussent par la vallée

Des boeufs rouges pressés en farouches troupeaux.

Et leur rumeur mugit de cris rauques mêlée,

Et les cerfs, bondissant aux lisières des bois,

Cherchent plus loin la paix que ces bruits ont troublée.

Les hommes et les boeufs entourent à la fois

Le chariot roulant dans sa lenteur égale,

Et les mugissements se taisent, et les voix.

Et tous s'en vont, les yeux dardés par intervalle,

Ayant cru voir flotter comme un rayonnement

Autour de l'Étranger mystérieux et pâle.

Puis les rudes bergers et le troupeau fumant

Disparaissent. Leur bruit dans la forêt s'enfonce

Et sous les dômes verts s'éteint confusément.

Sur une âpre hauteur que hérisse la ronce,

Parmi des blocs aigus et d'épais rochers plats,

Deux vieillards sont debout, dont le sourcil se fronce.

Ils regardent d'un oeil plein de sombres éclats

Venir ce voyageur humble, faible et sans crainte,

Qu'au détour du coteau traînent deux buffles las.

De chêne entrelacé de houx leur tempe est ceinte.

Ils allument soudain les sanglants tourbillons

D'un bûcher dont le vent fouette la flamme sainte.

Ils parlent, déroulant les incantations,

Conviant tous les Dieux qui hantent les orages,

Par qui le jour s'éclipse aux yeux des nations.

Comme un lourd océan sorti de ses rivages,

A leur voix la nuit morne engloutit le soleil,

Et l'éclair de la foudre entr'ouvre les nuages.

Puis l'horizon se tait, aux tombeaux sourds pareil ;

Le vent cesse, la vie entière est suspendue ;

Terre et ciel sont rentrés dans l'inerte sommeil.

Tout est noir et sans forme en l'immense étendue.

Sous l'air pesant où plane un silence de mort

Le chariot s'arrête en sa route perdue.

Mais l'Étranger, du doigt, effleure sans effort

Son front baissé, son sein, selon l'ordre et le nombre :

Des quatre points qu'il touche un flot lumineux sort.

Et les quatre rayons, à travers la nuit sombre,

D'un éblouissement brusque et mystérieux

Tracent un long chemin qui resplendit dans l'ombre.

Et la lumière alors renaît au fond des cieux ;

Les oiseaux ranimés chantent l'aube immortelle,

Les cerfs brament aux pieds des chênes radieux ;

Le soleil est plus doux et la terre est plus belle ;

Et les vieillards, auprès du bûcher consumé,

Sentent passer le Dieu d'une race nouvelle.

L'homme qu'ils redoutaient et qu'ils ont blasphémé,

Cet inconnu tranquille et vénérable aux anges,

Poursuit sa route, assis dans un char enflammé.

Il vient de loin, il sait des paroles étranges

Qui germent dans le coeur du sage et du guerrier ;

Il ouvre un ciel d'azur aux enfants dans leurs langes.

Il brave en souriant le glaive meurtrier ;

Il console et bénit, et le Dieu qu'il adore

Descend à son appel et l'écoute prier.

Ô verdoyante Érinn ! sur ton sable sonore

Un soir il aborda, venu des hautes mers,

Sa trace au sein des flots brillait comme une aurore.

On dit que sur son front la neige, dans les airs,

Arrondit tout à coup sa voûte lumineuse,

Et que ton sol fleurit sous le vent des hivers.

Depuis, il a soumis ta race belliqueuse ;

Des milliers ont reçu le baptême éternel,

Et les anges, Érinn, te nomment bienheureuse !

Mais tous n'ont point goûté l'eau lustrale et le sel ;

Il en est qui, remplis de songes immuables,

Suivent l'ancien soleil qui décroît dans le ciel.

La nuit monte. Parmi les pins et les érables

Gisent de noirs débris où la flamme a passé,

Du vain orgueil de l'homme images périssables.

Le lichen mord déjà le granit entassé,

Et l'herbe épaisse croît dans les fentes des dalles,

Et la ronce vivace entre au mur crevassé.

Les piliers et les fûts qui soutenaient les salles,

Épars ou confondus, ont entravé les cours,

En croulant sous le faix des poutres colossales.

C'est dans ce palais mort, noir témoin des vieux jours,

Que l'Apôtre s'arrête. Au milieu des ruines

Il s'avance, et son pas émeut les échos sourds.

Les reptiles surpris rampent sous les épines ;

L'orfraie et le hibou sortent en gémissant,

Funèbre vision, des cavités voisines.

Bientôt, dans la nuit morne, un jet rouge et puissant

Flamboie entre deux pans d'une tour solitaire ;

La fumée au-dessus roule en s'élargissant.

Un homme est assis là, sur un monceau de terre.

Le brasier l'enveloppe en sa chaude lueur ;

Sa barbe et ses cheveux couvrent sa face austère.

Muet, les bras croisés, il suit avec ardeur,

Les yeux caves et grands ouverts, un sombre rêve,

Et courbe son dos large, où saillit la maigreur.

Sur ses genoux velus étincelle un long glaive ;

Une harpe de pierre est debout à l'écart,

D'où le vent, par instants, tire une plainte brève.

L'Apôtre, auprès du feu, contemple ce vieillard

- Je te salue, au nom du Rédempteur des âmes !

- Salut, enfant ! Demain tu serais venu tard.

Avant que ce foyer ait épuisé ses flammes,

Je serai mort : les loups dévoreront ma chair,

Et mon nom périra parmi nos clans infâmes.

- Vieillard ! ton heure est proche et ton coeur est de fer.

N'as-tu point médité le Dieu sauveur du monde ?

Braves-tu jusqu'au bout l'irrémissible Enfer ?

Resteras-tu plongé dans cette nuit profonde

D'où ta race s'élance à la sainte Clarté !

Veux-tu, seul, du Démon garder la marque immonde ?

Celui qui m'a choisi, dans mon indignité,

Pour répandre sa gloire et sa grâce infinie,

Est descendu pour toi de son éternité.

De l'immense univers la paix était bannie

Il a tendu les bras aux peuples furieux,

Et son sang a coulé pour leur ignominie.

S'il réveillait d'un mot les morts silencieux,

Ne peut-il t'appeler du fond de ton abîme,

Et faire luire aussi la lumière à tes yeux ?

Mais tu n'ignores plus son histoire sublime,

Et tu le sais, voici que le saint avenir

Germe, arrosé des pleurs de la grande Victime.

Écoute ! de la terre aux cieux entends frémir

L'hymne d'amour plus haut que la clameur des haines :

Le siècle des Esprits violents va finir.

Vois ! le palais du fort croule au niveau des plaines

Le bras qui brandissait l'épée est desséché ;

L'humble croit en Celui par qui tombent ses chaînes.

Jette un cri vers ce Dieu rayonnant et caché,

Reçois l'Eau qui nous rend plus forts que l'agonie,

Remonte au Jour sans fin de la nuit du Péché !

Et ta harpe, aujourd'hui veuve de ton génie,

À Celui dont la terre et tous les cieux sont pleins

Emportera ton âme avec son harmonie ! -

L'autre reste immobile, et, dressé sur ses reins,

Prête l'oreille au vent, comme si les ténèbres

Se remplissaient d'échos venus des jours anciens.

- Ô palais de Temrah, séjour des Finns célèbres,

Dit-il, où flamboyaient les feux hospitaliers,

Maintenant, lieu désert hanté d'oiseaux funèbres !

Salles où s'agitait la foule des guerriers,

Que de fois j'ai versé dans leurs coeurs héroïques

Les chants mâles du Barde à vos murs familiers !

Hautes tours, qui jetiez dans les nuits magnifiques

Jusqu'aux astres l'éclat des bûchers ceints de fleurs,

Et couronniez d'Érinn les collines antiques !

Et vous, assauts des forts, ô luttes des meilleurs,

Cris de guerre si doux à l'oreille des braves !

Étendards dont le sang retrempait les couleurs !

Coeurs libres, qui battiez sans peur et sans entraves !

Esprits qui remontiez noblement vers les Dieux,

Dans l'orgueil d'une mort inconnue aux esclaves !

Salut, palais en cendre où vivaient mes aïeux !

Ô chants sacrés, combats, vertus, fêtes et gloire,

Ô soleils éclipsés, recevez mes adieux !

Ton peuple, sainte Érinn, a perdu la mémoire,

Et, seul, des vieux chefs morts j'entends la sombre voix ;

Ils parlent, et mon nom roule dans la nuit noire :

Viens ! disent-ils, la hache a mutilé les bois,

L'esclave rampe et prie où chantaient les épées,

Et tous les Dieux d'Erinn sont partis à la fois !

Viens ! les âmes des Finns, à l'opprobre échappées,

Dans la salle aux piliers de nuages brûlants

Siègent, la coupe au poing, de pourpre et d'or drapées.

Le glaive qui les fit illustres bat leurs flancs ;

Elles rêvent de gloire aux fiers accents du barde,

Et la verveine en fleur presse leurs fronts sanglants.

Mais la foule des chefs parfois songe et regarde

S'il arrive, le roi des chanteurs de Temrah ;

Ils disent, en rumeur : - Voici longtemps qu'il tarde !

Ô chefs ! j'ai trop vécu. Quand l'aube renaîtra,

Je vous aurai rejoints dans la nue éternelle,

Et, comme en mes beaux jours, ma harpe chantera ! -

L'apôtre dit : - Vieillard ! ta raison se perd-elle ?

Il n'est qu'un ciel promis par la bonté de Dieu,

Vers qui l'humble vertu s'envole d'un coup d'aile.

L'infidèle endurci tombe en un autre lieu

Terrible, inexorable, aux douleurs sans relâche,

Où l'Archange maudit l'enchaîne dans le feu !

- Étranger, réponds-moi : Sais-tu ce qu'est un lâche ?

Moins qu'un chien affamé qui hurle sous les coups !

Quelle langue l'a dit de moi, que je l'arrache !

Où mes pères sont-ils ? - Où les païens sont tous !

Pour leur éternité, dans l'ardente torture

Dieu les a balayés du vent de son courroux ! -

Le vieux Barde, à ces mots, redressant sa stature,

Prend l'épée, en son coeur il l'enfonce à deux mains

Et tombe lentement contre la terre dure :

- Ami, dis à ton Dieu que je rejoins les miens. -

C'est ainsi que mourut, dit la sainte légende,

Le chanteur de Temrah, Murdoc'h aux longs cheveux,

Vouant au noir Esprit cette sanglante offrande.

Le palais écroulé s'illumina de feux

Livides, d'où sortit un grand cri d'épouvante.

Le Barde avait rejoint les siens, selon ses voeux.

Auprès du corps, dont l'âme, hélas ! était vivante,

L'Apôtre en gémissant courba les deux genoux ;

Mais Dieu n'exauça point son oraison fervente,

Et Murdoc'h fut mangé des aigles et des loups.