dimanche 30 septembre 2007

Le soleil sur les pierres (Marcel Rollinat)

Sur les rocs, comme au ciel, le monarque du feu

Se donne, ici, libre carrière.

L'oeil cuit, caché sous la paupière,

Aux fulgurants reflets du grisâtre et du bleu.

Fourmillements d'éclairs de miroirs, de rapières

Et de diamants... il en pleut !

L'astre brûle : sa roue épand sa chaleur fière,

Autant du tour que du moyeu.

Ni nuage, ni vent, ni brume, ni poussière !

Il s'étale, entre comme il veut,

Doublé, répercuté partout, et rien ne peut

Faire un écran à sa lumière.

samedi 29 septembre 2007

Thestylis (Charles Marie Leconte de Lisle)

Aux pentes du coteau, sous les roches moussues,

L'eau vive en murmurant filtre par mille issues,

Croît, déborde, et remue en son cours diligent

La mélisse odorante et les cailloux d'argent.

Le soir monte : on entend s'épandre dans les plaines

De flottantes rumeurs et de vagues haleines,

Le doux mugissement des grands boeufs fatigués

Qui s'arrêtent pour boire en traversant les gués,

Et sous les rougeurs d'or du soleil qui décline

Le bruit grêle des pins au front de la colline.

Dans les sentiers pierreux qui mènent à la mer,

Rassasié de thym et de cytise amer,

L'indocile troupeau des chèvres aux poils lisses

De son lait parfumé va remplir les éclisses ;

Le tintement aigu des agrestes grelots

S'unit par intervalle à la plainte des flots,

Tandis que, prolongeant d'harmonieuses luttes,

Les jeunes chevriers soufflent aux doubles flûtes.

Tout s'apaise : l'oiseau rentre dans son nid frais ;

Au sortir des joncs verts, les Nymphes des marais,

Le sein humide encor, ceintes d'herbes fleuries,

Les bras entrelacés, dansent dans les prairies.

C'est l'heure où Thestylis, la vierge de l'Aitna,

Aux yeux étincelants comme ceux d'Athana,

En un noir diadème a renoué sa tresse,

Et sur son genou ferme et nu de chasseresse,

A la hâte, agrafant la robe aux souples plis,

Par les âpres chemins de sa grâce embellis,

Rapide et blanche, avec son amphore d'argile,

Vers cette source claire accourt d'un pied agile,

Et s'assied sur le bord tapissé de gazon,

D'où le regard s'envole à l'immense horizon.

Ni la riche Milet qu'habitent les Iônes,

Ni Syracuse où croît l'hélichryse aux fruits jaunes,

Ni Korinthe où le marbre a la blancheur du lys,

N'ont vu fleurir au jour d'égale à Thestylis.

Grande comme Artémis et comme elle farouche,

Nul baiser n'a jamais brûlé sa belle bouche ;

Jamais, dans le vallon, autour de l'oranger,

Elle n'a, les pieds nus, conduit un choeur léger,

Ou, le front couronné de myrtes et de rose,

Au furtif hyménée ouvert sa porte close ;

Mais quand la Nuit divine allume l'astre aux cieux,

Il lui plaît de hanter le mont silencieux,

Et de mêler au bruit de l'onde qui murmure

D'un coeur blessé la plainte harmonieuse et pure :

Jeune Immortel, que j'aime et que j'attends toujours,

Chère image entrevue à l'aube de mes jours !

Si, d'un désir sublime en secret consumée,

J'ai dédaigné les pleurs de ceux qui m'ont aimée,

Et si je n'ai versé, dans l'attente du ciel,

Les parfums de mon coeur qu'au pied de ton autel ;

Soit que ton arc résonne au sein des halliers sombres ;

Soit que, réglant aux cieux le rythme d'or des nombres,

D'un mouvement égal ton archet inspiré

Des Muses aux neuf voix guide le choeur sacré ;

Soit qu'à l'heure riante où, sous la glauque Aurore,

L'aile du vent joyeux trouble la Mer sonore,

Des baisers de l'écume argentant tes cheveux,


Tu fendes le flot clair avec tes bras nerveux ;

Oh ! quel que soit ton nom, Dieu charmant de mes rêves,

Entends-moi ! viens ! je t'aime, et les heures sont brèves !

Viens ! sauve par l'amour et l'immortalité,

Ravis au Temps jaloux la fleur de ma beauté ;

Ou, si tu dois un jour m'oublier sur la terre,

Que ma cendre repose en ce lieu solitaire,

Et qu'une main amie y grave pour adieu :

Ici dort Thestylis, celle qu'aimait un Dieu !

Elle se tait, écoute, et dans l'ombre nocturne,

Accoudant son beau bras sur la rondeur de l'urne,

Le sein ému, le front à demi soulevé,

Inquiète, elle attend celui qu'elle a rêvé.

Et le vent monotone endort les noirs feuillages ;

La Mer en gémissant berce les coquillages ;

La montagne muette, au loin, de toutes parts,

Des coteaux aux vallons, brille de feux épars ;

Et la source elle-même, au travers de la mousse,

S'agite et fuit avec une chanson plus douce.

Mais le jeune Immortel, le céleste Inconnu,

L'Amant mystérieux et cher n'est pas venu !

Il faut partir, hélas ! et regagner la plaine.

Thestylis sur son front pose l'amphore pleine,

S'éloigne, hésite encore, et sent couler ses pleurs,

De la joue et du col s'effacent les couleurs,

Son corps charmant, Eros, frissonne de tes fièvres !

Mais bientôt, l'oeil brillant, un fier sourire aux lèvres,

Elle songe tout bas, reprenant son chemin :

- Je l'aime et je suis belle ! Il m'entendra demain !

lundi 24 septembre 2007

Aube (Arthur Rimbaud)

J'ai embrassé l'aube d'été.
Rien ne bougeait encore au front des palais.
L'eau était morte.
Les camps d'ombres ne quittaient pas la route du bois.
J'ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.
La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.
Je ris au wasserfall blond qui s'échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.
Alors je levai un à un les voiles.
Dans l'allée, en agitant les bras.
Par la plaine, où je l'ai dénoncée au coq.
A la grande ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.
En haut de la route, près d'un bois de lauriers, je l'ai entourée avec ses voiles amassés, et j'ai senti un peu
son immense corps.
L'aube et l'enfant tombèrent au bas du bois.
Au réveil il était midi.

dimanche 23 septembre 2007

La forêt vierge (Charles Marie Leconte de Lisle)

Depuis le jour antique où germa sa semence,

Cette forêt sans fin, aux feuillages houleux,

S'enfonce puissamment dans les horizons bleus

Comme une sombre mer qu'enfle un soupir immense.

Sur le sol convulsif l'homme n'était pas né

Qu'elle emplissait déjà, mille fois séculaire,

De son ombre, de son repos, de sa colère,


Un large pan du globe encore décharné.

Dans le vertigineux courant des heures brèves,

Du sein des grandes eaux, sous les cieux rayonnants,

Elle a vu tour à tour jaillir des continents

Et d'autres s'engloutir au loin, tels que des rêves.

Les étés flamboyants sur elle ont resplendi,

Les assauts furieux des vents l'ont secouée,

Et la foudre à ses troncs en lambeaux s'est nouée ;

Mais en vain : l'indomptable a toujours reverdi.

Elle roule, emportant ses gorges, ses cavernes,

Ses blocs moussus, ses lacs hérissés et fumants

Où, par les mornes nuits, geignent les caïmans

Dans les roseaux bourbeux où luisent leurs yeux ternes ;

Ses gorilles ventrus hurlant à pleine voix,

Ses éléphants gercés comme une vieille écorce,

Qui, rompant les halliers effondrés de leur force,

S'enivrent de l'horreur ineffable des bois ;

Ses buffles au front plat, irritables et louches,

Enfouis dans la vase épaisse des grands trous,

Et ses lions rêveurs traînant leurs cheveux roux

Et balayant du fouet l'essaim strident des mouches ;

Ses fleuves monstrueux, débordants, vagabonds,

Tombés des pics lointains, sans noms et sans rivages,

Qui versent brusquement leurs écumes sauvages

De gouffre en gouffre avec d'irrésistibles bonds.

Et des ravins, des rocs, de la fange, du sable,

Des arbres, des buissons, de l'herbe, incessamment

Se prolonge et s'accroît l'ancien rugissement

Qu'a toujours exhalé son sein impérissable.

Les siècles ont coulé, rien ne s'est épuisé,

Rien n'a jamais rompu sa vigueur immortelle ;

Il faudrait, pour finir, que, trébuchant sous elle,

Le terre s'écroulât comme un vase brisé.

Ô forêt ! Ce vieux globe a bien des ans à vivre ;

N'en attends point le terme et crains tout de demain,

Ô mère des lions, ta mort est en chemin,

Et la hache est au flanc de l'orgueil qui t'enivre.

Sur cette plage ardente où tes rudes massifs,

Courbant le dôme lourd de leur verdeur première,

Font de grands morceaux d'ombre entourés de lumière

Où méditent debout tes éléphants pensifs ;

Comme une irruption de fourmis en voyage

Qu'on écrase et qu'on brûle et qui marchent toujours,

Les flots t'apporteront le roi des derniers jours,

Le destructeur des bois, l'homme au pâle visage.

Il aura tant rongé, tari jusqu'à la fin

Le monde où pullulait sa race inassouvie,

Qu'à ta pleine mamelle où regorge la vie

Il se cramponnera dans sa soif et sa faim.

Il déracinera tes baobabs superbes,

Il creusera le lit de tes fleuves domptés ;

Et tes plus forts enfants fuiront épouvantés

Devant ce vermisseau plus frêle que tes herbes.

Mieux que la foudre errant à travers tes fourrés,

Sa torche embrasera coteau, vallon et plaine ;

Tu t'évanouiras au vent de son haleine ;

Son oeuvre grandira sur tes débris sacrés.


Plus de fracas sonore aux parois des abîmes ;

Des rires, des bruits vils, des cris de désespoir.

Entre des murs hideux un fourmillement noir ;

Plus d'arceaux de feuillage aux profondeurs sublimes.

Mais tu pourras dormir, vengée et sans regret,

Dans la profonde nuit où tout doit redescendre :

Les larmes et le sang arroseront ta cendre,

Et tu rejailliras de la nôtre, ô forêt !

samedi 22 septembre 2007

vendredi 21 septembre 2007

Mimi Pinson (Alfred de Musset)

Mimi Pinson est une blonde,

Une blonde que l'on connaît.

Elle n'a qu'une robe au monde,

Landerirette !

Et qu'un bonnet.

Le Grand Turc en a davantage.

Dieu voulut de cette façon

La rendre sage.

On ne peut pas la mettre en gage,

La robe de Mimi Pinson.

Mimi Pinson porte une rose,

Une rose blanche au côté.

Cette fleur dans son coeur éclose,

Landerirette !

C'est la gaieté.

Quand un bon souper la réveille,

Elle fait sortir la chanson

De la bouteille.

Parfois il penche sur l'oreille,

Le bonnet de Mimi Pinson.

Elle a les yeux et la main prestes.

Les carabins, matin et soir,

Usent les manches de leurs vestes,

Landerirette !

A son comptoir.

Quoique sans maltraiter personne,

Mimi leur fait mieux la leçon

Qu'à la Sorbonne.

Il ne faut pas qu'on la chiffonne,

La robe de Mimi Pinson.

Mimi Pinson peut rester fille,

Si Dieu le veut, c'est dans son droit.

Elle aura toujours son aiguille,

Landerirette !

Au bout du doigt.

Pour entreprendre sa conquête,

Ce n'est pas tout qu'un beau garçon :

Faut être honnête ;

Car il n'est pas loin de sa tête,

Le bonnet de Mimi Pinson.

D'un gros bouquet de fleurs d'orange

Si l'amour veut la couronner,

Elle a quelque chose en échange,

Landerirette !

A lui donner.

Ce n'est pas, on se l'imagine,

Un manteau sur un écusson

Fourré d'hermine ;

C'est l'étui d'une perle fine,

La robe de Mimi Pinson.

Mimi n'a pas l'âme vulgaire,

Mais son coeur est républicain :

Aux trois jours elle a fait la guerre,

Landerirette !

En casaquin.

A défaut d'une hallebarde,

On l'a vue avec son poinçon

Monter la garde.

Heureux qui mettra sa cocarde

Au bonnet de Mimi Pinson !

jeudi 20 septembre 2007

Le cri de guerre du mufti (Victor Hugo)

En guerre les guerriers ! Mahomet ! Mahomet !

Les chiens mordent les pieds du lion qui dormait,

Ils relèvent leur tête infâme.

Ecrasez, ô croyants du prophète divin,

Ces chancelants soldats qui s'enivrent de vin,

Ces hommes qui n'ont qu'une femme !

Meure la race franque et ses rois détestés !

Spahis, timariots, allez, courez, jetez

A travers les sombres mêlées

Vos sabres, vos turbans, le bruit de votre cor,

Vos tranchants étriers, larges triangles d'or,

Vos cavales échevelées !

Qu'Othman, fils d'Ortogrul, vive en chacun de vous.

Que l'un ait son regard et l'autre son courroux.

Allez, allez, ô capitaines !

Et nous te reprendrons, ville aux dômes d'azur,

Molle Setiniah, qu'en leur langage impur

Les barbares nomment Athènes !

mercredi 19 septembre 2007

Tout beau corps, toute belle image (Vincent Voiture)

Tout beau corps, toute belle image

Sont grossiers auprès du visage

Que Philis a receu des cieux,

Sa bouche, son ris et ses yeux

Mettent tous les coeurs au pillage.

Sa gorge est un divin ouvrage,

Rien n'est si droit que son corsage,

En fin elle a, pour dire mieux,

Tout beau.

Parmis tout, ce qui plus m'engage,

C'est un certain petit passage,

Qui vermeil et delicieux,

Mais ce secret est pour les Dieux ;

Ma plume, changez de langage,

Tout beau.

mardi 18 septembre 2007

Là-haut sur ces montagnes (Anonyme)

Là-haut là-haut sur ces montagnes

Il y avait un doux berger

Qui disait dans son langage

Qu'il voulait se marier.

Belles bergères entrez en danse

Regardez comme l'on danse

Faites des tours et des demi-tours

Belles embrassez vos amours !

lundi 17 septembre 2007

Fantaisie triste (Aristide Bruant)

I' bruinait... L' temps était gris,

On n'voyait pus l' ciel ... L'atmosphère,

Semblant suer au d'ssus d' Paris,

Tombait en bué' su' la terre.

I' soufflait quéqu'chose... on n'sait d'où,

C'était ni du vent ni d'la bise,

Ça glissait entre le col et l'cou

Et ça glaçait sous not' chemise.

Nous marchions d'vant nous, dans l'brouillard,

On distinguait des gens maussades,

Nous, nous suivions un corbillard

Emportant l'un d'nos camarades.

Bon Dieu ! qu'ça faisait froid dans l'dos !

Et pis c'est qu'on n'allait pas vite ;

La moell' se figeait dans les os,

Ça puait l'rhume et la bronchite.

Dans l'air y avait pas un moineau,

Pas un pinson, pas un' colombe,

Le long des pierres il coulait d'l'eau,

Et ces pierr's-là... c'était sa tombe.

Et je m'disais, pensant à lui

Qu' j'avais vu rire au mois de septembre

Bon Dieu ! qu'il aura froid c'tte nuit !

C'est triste d'mourir en décembre.

J'ai toujours aimé l'bourguignon,

I' m' sourit chaqu' fois qu' i' s'allume ;

J' voudrais pas avoir le guignon

D' m'en aller par un jour de brume.

Quand on s'est connu l' teint vermeil,

Riant, chantant, vidant son verre,

On aim' ben un rayon d'soleil...

Le jour ousqu' on vous porte en terre.

dimanche 16 septembre 2007

Le désir (Anatole France)

Je sais la vanité de tout désir profane.

A peine gardons-nous de tes amours défunts,

Femme, ce que la fleur qui sur ton sein se fane

Y laisse d'âme et de parfums.

Ils n'ont, les plus beaux bras, que des chaînes d'argile,

Indolentes autour du col le plus aimé ;

Avant d'être rompu leur doux cercle fragile

Ne s'était pas même fermé.

Mélancolique nuit des chevelures sombres,

A quoi bon s'attarder dans ton enivrement,

Si, comme dans la mort, nul ne peut sous tes ombres

Se plonger éternellement ?

Narines qui gonflez vos ailes de colombe,

Avec les longs dédains d'une belle fierté,

Pour la dernière fois, à l'odeur de la tombe,

Vous aurez déjà palpité.

Lèvres, vivantes fleurs, nobles roses sanglantes,

Vous épanouissant lorsque nous vous baisons,

Quelques feux de cristal en quelques nuits brûlantes

Sèchent vos brèves floraisons.

Où tend le vain effort de deux bouches unies ?

Le plus long des baisers trompe notre dessein ;

Et comment appuyer nos langueurs infinies

Sur la fragilité d'un sein ?

samedi 15 septembre 2007

Le chatiment de la cuisson (Alphonse Allais)

Poème d'humour !

Le châtiment de la cuisson appliqué aux imposteurs :

Chaque fois que les gens découvrent son mensonge,

le châtiment lui vient, par la colère accru.

" Je suis cuit, je suis cuit ! " gémit-il comme en songe.

Le menteur n'est jamais cru.

vendredi 14 septembre 2007

Le bouc aux enfants (Jean Richepin)

Sous bois, dans le pré vert dont il a brouté l'herbe,

Un grand bouc est couché, pacifique et superbe.

De ses cornes en pointe, aux noeuds superposés,

La base est forte et large et les bouts sont usés ;

Car le combat jadis était son habitude.

Le poil, soyeux à l'oeil, mais au toucher plus rude,

Noir tout le long du dos, blanc au ventre, à flots fins

Couvre sans les cacher les deux flancs amaigris.

Et les genoux calleux et la jambe tortue,

La croupe en pente abrupte et l'échine pointue,

La barbe raide et blanche et les grands cils des yeux

Et le nez long, font voir que ce bouc est très vieux.

Aussi, connaissant bien que la vieillesse est douce,

Deux petits mendiants s'approchent, sur la mousse,

Du dormeur qui, l'oeil clos, semble ne pas les voir.

Des cornes doucement ils touchent le bout noir.

Puis, bientôt enhardis et certains qu'il sommeille,

Ils lui tirent la barbe en riant. Lui, s'éveille,

Se dresse lentement sur ses jarrets noueux,

Et les regarde rire, et rit presque avec eux.

De feuilles et de fleurs ornant sa tête blanche,

Ils lui mettent un mors taillé dans une branche,

Et chassent devant eux à grands coups de rameau

Le vénérable chef des chèvres du hameau.

Avec les sarments verts d'une vigne sauvage

Ils ajustent au mors des rênes de feuillage.

Puis, non contents, malgré les pointes de ses os,

Ils montent tous les deux à cheval sur son dos,

Et se tiennent aux poils, et de leurs jambes nues

Font sonner les talons sur ses côtes velues.

On entend dans le bois, de plus en plus lointains,

Les voix, les cris peureux, les rires argentins ;

Et l'on voit, quand ils vont passer sous une branche,

Vers la tête du bouc leur tête qui se penche,

Tandis que sous leurs coups et sans presser son pas

Lui va tout doucement pour qu'ils ne tombent pas.

mercredi 12 septembre 2007

Stances (Théophile Gautier)

Maintenant, dans la plaine ou bien dans la montagne,

Chêne ou sapin, un arbre est en train de pousser,

En France, en Amérique, en Turquie, en Espagne,

Un arbre sous lequel un jour je puis passer.

Maintenant, sur le seuil d'une pauvre chaumière,

Une femme, du pied agitant un berceau,

Sans se douter qu'elle est la Parque filandière,

Allonge entre ses doigts l'étoupe d'un fuseau.

Maintenant, loin du ciel à la splendeur divine,

Comme une taupe aveugle en son étroit couloir,

Pour arracher le fer au ventre de la mine,

Sous le sol des vivants plonge un travailleur noir.

Maintenant, dans un coin du monde que j'ignore,

Il existe une place où le gazon fleurit,

Où le soleil joyeux boit les pleurs de l'aurore,

Où l'abeille bourdonne, où l'oiseau chante et rit.

Cet arbre qui soutient tant de nids sur ses branches,

Cet arbre épais et vert, frais et riant à l'oeil,

Dans son tronc renversé l'on taillera des planches,

Les planches dont un jour on fera mon cercueil !

Cette étoupe qu'on file et qui, tissée en toile,

Donne une aile au vaisseau dans le port engourdi,

À l'orgie une nappe, à la pudeur un voile,

Linceul, revêtira mon cadavre verdi !

Ce fer que le mineur cherche au fond de la terre

Aux brumeuses clartés de son pâle fanal,

Hélas ! le forgeron quelque jour en doit faire

Le clou qui fermera le couvercle fatal !

A cette même place où mille fois peut-être

J'allai m'asseoir, le coeur plein de rêves charmants,

S'entr'ouvrira le gouffre où je dois disparaître,

Pour descendre au séjour des épouvantements !

dimanche 2 septembre 2007

Carte de la cour (Pierre Le Moyne)

L'Artifice à l'entrée avec l'Imposture

Loge dans un château d'étrange architecture.

Là, de la cime au fondement,

Tout porte à faux, tout se dément.

En vain la face en est éclatante et pompeuse,

Son éclat éblouit, et sa pompe est trompeuse.

Partout le feint s'y voit, pour le vrai supposé ;

Pierres, marbres, métaux, tout est là déguisé ;

Et tout ce qui se fait ailleurs par la nature

Est là l'effet de la peinture.

Les hôtes de ce logement,

Raffinés en déguisement,

Autant de fois y changent de visage

Qu'ils y changent de personnage ;

Et les grands comme les petits,

Toujours masqués et toujours travestis,

Dans le plus sérieux des hautes affaires,

Comédiens jurés, perpétuels faussaires,

Depuis le front jusques au coeur

Ne sont que plâtre et que couleur.

Ainsi publiquement on y fait marchandise

De masques plus menteurs qu'il n'en vient de Venise ;

On y tient de pleins cabinets

De fausse bienveillance et de plus faux bienfaits ;

Et comme tout s'y dit, tout s'y voit en figure,

La voix même a là sa teinture ;

Et jusques au moindre regard

Rien ne s'y fait qu'avec fard.

Les professeurs en alchimie

Tiennent là leur académie ;

La nation des bateleurs,

La communauté des mouleurs,

Les vendeurs de pommade et les faiseurs de plâtre,

Les tailleurs d'habits de théâtre

Et tous les corps des charlatans

Habitèrent là tout le temps.

Pour vous faire fuir ce lieu de tromperie,

Il vous suffira, Télerie,

D'apprendre que la bonne foi

Du véritable honneur fait le plus pur aloi ;

Que le plus doux concert, la plus juste harmonie

Est celle de la langue avec l'esprit unie ;

Que de la souveraine et divine beauté,

Le premier trait nous vient avec la vérité ;

Que le mensonge est une tache

Que nulle pommade ne cache ;

Et que la piperie est de l'art des valets

Et des joueurs de gobelets.

La folle vanité, d'enflure toujours pleine,

Toujours vide de sens, loge après dans la plaine.

Le vent règne en toute saison

Haut et bas dans cette maison.

Mille girouettes dorées,

A tourner toujours préparées,

D'un bruit aigre et confus qui suit leur mouvement

Font retentir le bâtiment.

Il ne s'y voit ni base, ni colonne

Qui ne soit creuse et ne résonne.

Tous les marbres, pour peu qu'on y porte la main,

Se font ouir comme ailleurs fait l'airain.

Il n'est pas jusqu'aux troncs, il n'est pas jusqu'aux roches

Qui n'y soient ou tambours, ou cloches ;

Le plus bas souffle y devient haute voix ;

L'herbe est langue aux jardins, la feuille l'est aux bois ;

Et les salons, les chambres, les portiques,

En paroles, non moins qu'en couleurs, magnifiques,

Par l'importun babil de leurs divers échos

En chassent bien loin le repos.

Tandis que tant de bruits les têtes étourdissent,

De fumées à longs traits les cerveaux se remplissent ;

Elles se font avec de l'encens

Tantôt plus fort, tantôt plus doux aux sens ;

On ne voit là que cassolettes

Pleines d'esprits d'oeillets, d'extraits de violettes ;

On n'y voit que sachets farcis

De gomme d'Arabie et de poudres de prix ;

Matières à nourrir les fumeuses migraines

Des têtes vuides et malsaines.

Il s'y voit des jardins qui semblent des tableaux

Tant le vert en est gai, tant les fruits en sont beaux ;

Mais tout ce fruit, toute cette verdure

N'est que tromperie et enflure ;

La montre du vert décevant

Se change sous le premier vent,

Et le fruit imposteur, aussitôt qu'on y touche,

Devient cendre en la main, et soufre dans la bouche.

Vous êtes appelée à cette éternité

Où chaque âme a sa cour, comme sa royauté,

Où les moindres lueurs, dont les saints se couronnent,

Effacent le soleil, et les astres étonnent.

Tournez donc là vos soins, portez là votre coeur,

Ne perdez pas pour l'ombre d'une fleur,

Pour l'imposture d'un atome,

La carte d'un royaume.

Surtout, pour vous garder sans attache à la Cour,

Ayez toujours les yeux sur votre dernier jour ;

Souvenez-vous que dans ce court espace

Où l'image du monde passe,

L'herbe qu'une heure fait fleurir,

Une autre heure la fait mourir.

Le nuage doré qu'un vent propice élève,

Un autre vent l'obscurcit et le crève ;

Et le vaisseau contre un roc échoué,

Après avoir sur les vagues joué,

Devient lui-même de l'orage

Le jouet après son naufrage.

Ainsi par la raison et la foi gouvernée,

Et dans les droits sentiers de la vertu menée,

Suivant toujours le plan que je viens de tracer,

Vous pourrez sans péril et sûrement passer

De l'ombre et des couleurs d'une Cour temporelle

Aux solides grandeurs d'une Cour éternelle.

samedi 1 septembre 2007

Les soirs d'été (Emile Verhaeren)

Lorsque rentrent des alentours,

Tels soirs d'été, les attelages,

Les vieilles gens des vieux villages

Se rassemblent aux carrefours.

Les plus anciens semblent descendre

Du calvaire de leurs cent ans ;

Leurs petits yeux sont clignotants

Dans leur face couleur de cendre.


Ils sont à bout de tant marcher ;

Ils radotent, sourient et pleurent,

Puis se taisent, écoutant l'heure

Casser le temps, à leur clocher.

Les aïeules se sont assises

Sur les roses d'un coussinet ;

Les deux brides de leur bonnet

Tombent d'aplomb sur leurs mains grises.

Les veilleuses du souvenir

Brûlent au fond de leurs mémoires ;

Leur menton mâche des histoires

Longues à ne jamais finir.

La plus jeune passe à la ronde

Quelques lambeaux d'un almanach ;

Entre deux prises de tabac,

On discute la fin du monde.

On reparle de morts fauchés

Depuis quels temps ! - Dieu s'en souvienne.

C'était quand l'école gardienne

S'ouvrait encore au vieux marché.

On dit ses deuils et ses misères ;

On se chamaille et c'est à qui

Traîne le plus dolent ennui

Vers les plus noirs anniversaires.

Tous sont jaloux de leurs douleurs :

Défunt leur fils, morte leur fille ;

Les boeufs, qui sont de la famille,

Captés, un soir, par des voleurs.

Et tous les maux que l'on endure

Sans qu'on aille crier, merci !

Sève épuisée et sang moisi,

Sous la chair flasque et la peau dure.

Ainsi causent les vieilles gens,

Les soirs d'été, dans les villages ;

Sur le chemin, les attelages

Fleurent, au loin, comme un encens.

Et, jour à jour, les temps s'écartent ;

Du lundi soir au samedi


On ressasse ce qu'on s'est dit,

Mais le dimanche, on joue aux cartes.