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lundi 6 août 2012

La nuit d'août - Le poète (Alfred de Musset)

Poème synchrone


Salut à ma fidèle amie !
Salut, ma gloire et mon amour !
La meilleure et la plus chérie
Est celle qu'on trouve au retour.
L'opinion et l'avarice
Viennent un temps de m'emporter.
Salut, ma mère et ma nourrice !
Salut, salut consolatrice !
Ouvre tes bras, je viens chanter.

mercredi 1 avril 2009

Les voeux stériles (Alfred de Musset)

La carte du comptoir fournit maintenant un poème d'Alfred de Musset qui semble ne jamais finir, beau comme l'antique et filandreux à souhait ...

La carte du comptoir des poésies, sans plus de commentaires ni d'explications, propose ses "classiques" en bas de cet opus.


Puisque c'est ton métier, misérable poète,

Même en ces temps d'orage, où la bouche est muette,

Tandis que le bras parle, et que la fiction

Disparaît comme un songe au bruit de l'action ;

Puisque c'est ton métier de faire de ton âme

Une prostituée, et que, joie ou douleur,

Tout demande sans cesse à sortir de ton coeur ;

Que du moins l'histrion, couvert d'un masque infâme,

N'aille pas, dégradant ta pensée avec lui,

Sur d'ignobles tréteaux la mettre au pilori ;

Que nul plan, nul détour, nul voile ne l'ombrage.

Abandonne aux vieillards sans force et sans courage

Ce travail d'araignée, et tous ces fils honteux

Dont s'entoure en tremblant l'orgueil qui craint les yeux.

Point d'autel, de trépied, point d'arrière aux profanes !

Que ta muse, brisant le luth des courtisanes,

Fasse vibrer sans peur l'air de la liberté,

Qu'elle marche pieds nus, comme la vérité.

Ô Machiavel ! Tes pas retentissent encore

Dans les sentiers déserts de San Casciano.

Là, sous des cieux ardents dont l'air sèche et dévore,

Tu cultivais en vain un sol maigre et sans eau.

Ta main, lasse le soir d'avoir creusé la terre,

Frappait ton pâle front dans le calme des nuits.

Là, tu fus sans espoir, sans proches, sans amis ;

La vile oisiveté, fille de la misère,

A ton ombre en tous lieux se traînait lentement,

Et buvait dans ton coeur les flots purs de ton sang :

"Qui suis-je ? Ecrivais-tu, qu'on me donne une pierre,

"Une roche à rouler ; c'est la paix des tombeaux

"Que je fuis, et je tends des bras las du repos."

C'est ainsi, Machiavel, qu'avec toi je m'écrie :

Ô médiocre, celui qui pour tout bien

T'apporte à ce tripot dégoûtant de la vie,

Est bien poltron au jeu, s'il ne dit : tout ou rien.

Je suis jeune, j'arrive. A moitié de ma route,

Déjà las de marcher, je me suis retourné.

La science de l'homme est le mépris sans doute ;

C'est un droit de vieillard qui ne m'est pas donné.

Mais qu'en dois-je penser ? Il n'existe qu'un être

Que je puisse en entier et constamment connaître

Sur qui mon jugement puisse au moins faire foi,

Un seul ! ... Je le méprise. - Et cet être, c'est moi.

Qu'ai-je fait ? Qu'ai-je appris ? - Le temps est si rapide !

L'enfant marche joyeux, sans songer au chemin ;

Il le croit infini, n'en voyant pas la fin.

Tout à coup il rencontre une source limpide,

Il s'arrête, il se penche, il y voit un vieillard.

Que me dirai-je alors ? Quand j'aurai fait mes peines,

Quand on m'entendra dire : hélas ! il est trop tard ;

Quand ce sang, qui bouillonne aujourd'hui dans mes veines

Et s'irrite en criant contre un lâche repos,

S'arrêtera, glacé jusqu'au fond de mes os ...

Ô vieillesse ! A quoi donc sert ton expérience ?

Que te sert, spectre vain, de te courber d'avance

Vers le commun tombeau des hommes, si la mort

Se tait en y rentrant, lorsque la vie en sort ?

N'existait-il donc pas à cette loterie

Un joueur par le sort assez bien abattu

Pour que, me rencontrant sur le seuil de la vie,

Il me dît en sortant : n'entrez pas, j'ai perdu !

Grèce, ô mère des arts, terre d'idolâtrie,

De mes voeux insensés éternelle patrie,

J'étais né pour ces temps où les fleurs de ton front

Couronnaient dans les mers l'azur de l'Hellespont.

Je suis un citoyen de tes siècles antiques;

Mon âme avec l'abeille erre sous tes portiques.

La langue de ton peuple, ô Grèce, peut mourir ;

Nous pouvons oublier le nom de tes montagnes ;

Mais qu'en fouillant le sein de tes blondes campagnes

Nos regards tout à coup viennent à découvrir

Quelque dieu de tes bois, quelque Vénus perdue ...

La langue que parlait le coeur de Phidias

Sera toujours vivante et toujours entendue ;

Les marbres l'ont apprise, et ne l'oublieront pas.

Et toi, vieille Italie, où sont ces jours tranquilles

Où sous le toit des cours Rome avait abrité

Les arts, ces dieux amis, fils de l'oisiveté ?

Quand tes peintres alors s'en allaient par les villes,

Elevant des palais, des tombeaux, des autels,

Triomphants, honorés, dieux parmi les mortels ;

Quand tout, à leur parole, enfantait des merveilles,

Quand Rome combattait Venise et les Lombards,

Alors c'étaient des temps bienheureux pour les arts !

Là, c'était Michel-Ange, affaibli par les veilles,

Pâle au milieu des morts, un scalpel à la main,

Cherchant la vie au fond de ce néant humain,

Levant de temps en temps sa tête appesantie,

Pour jeter un regard de colère et d'envie

Sur les palais de Rome, où, du pied de l'autel,

A ses rivaux de loin souriait Raphaël.

Là, c'était le Corrège, homme pauvre et modeste,

Travaillant pour son coeur, laissant à Dieu le reste ;

Le Giorgione, superbe, au jeune Titien

Montrant du sein des mers son beau ciel vénitien ;

Bartholomé, pensif, le front dans la poussière,

Brisant son jeune coeur sur un autel de pierre,

Interrogé tout bas sur l'art par Raphaël,

Et bornant sa réponse à lui montrer le ciel ...

Temps heureux, temps aimés ! Mes mains alors peut-être,

Mes lâches mains, pour vous auraient pu s'occuper ;

Mais aujourd'hui pour qui ? Dans quel but ? Sous quel maître ?

L'artiste est un marchand, et l'art est un métier.

Un pâle simulacre, une vile copie,

Naissent sous le soleil ardent de l'Italie ...

Nos oeuvres ont un an, nos gloires ont un jour ;

Tout est mort en Europe, - oui, tout, - jusqu'à l'amour.

Ah ! Qui que vous soyez, vous qu'un fatal génie

Pousse à ce malheureux métier de poésie

Rejetez loin de vous, chassez-moi hardiment

Toute sincérité; gardez que l'on ne voie

Tomber de votre coeur quelques gouttes de sang ;

Sinon, vous apprendrez que la plus courte joie

Coûte cher, que le sage est ami du repos,

Que les indifférents sont d'excellents bourreaux.

Heureux, trois fois heureux, l'homme dont la pensée

Peut s'écrire au tranchant du sabre ou de l'épée !

Ah ! Qu'il doit mépriser ces rêveurs insensés

Qui, lorsqu'ils ont pétri d'une fange sans vie

Un vil fantôme, un songe, une froide effigie,

S'arrêtent pleins d'orgueil, et disent : c'est assez !

Qu'est la pensée, hélas ! Quand l'action commence ?

L'une recule où l'autre intrépide s'avance.

Au redoutable aspect de la réalité,

Celle-ci prend le fer, et s'apprête à combattre ;

Celle-là, frêle idole, et qu'un rien peut abattre,

Se détourne, en voilant son front inanimé.

Meurs, Weber ! Meurs courbé sur ta harpe muette,

Mozart t'attend. - Et toi, misérable poète,

Qui que tu sois, enfant, homme, si ton coeur bat,

Agis ! Jette ta lyre; au combat, au combat !

Ombre des temps passés, tu n'es pas de cet âge.

Entend-on le nocher chanter pendant l'orage ?

A l'action ! Au mal ! Le bien reste ignoré.

Allons ! Cherche un égal à des maux sans remède.

Malheur à qui nous fit ce sens dénaturé !

Le mal cherche le mal, et qui souffre nous aide.

L'homme peut haïr l'homme, et fuir; mais malgré lui,

Sa douleur tend la main à la douleur d'autrui.

C'est tout. Pour la pitié, ce mot dont on nous leurre,

Et pour tous ces discours prostitués sans fin,

Que l'homme au coeur joyeux jette à celui qui pleure,

Comme le riche jette au mendiant son pain,

Qui pourrait en vouloir ? Et comment le vulgaire,

Quand c'est vous qui souffrez, pourrait-il le sentir,

Lui que Dieu n'a pas fait capable de souffrir ?

Allez sur une place, étalez sur la terre

Un corps plus mutilé que celui d'un martyr,

Informe, dégoûtant, traîné sur une claie,

Et soulevant déjà l'âme prête à partir ;

La foule vous suivra. Quand la douleur est vraie,

Elle l'aime. Vos maux, dont on vous saura gré,

Feront horreur à tous, à quelques-uns pitié.

Mais changez de façon : découvrez-leur une âme

Par le chagrin brisée, une douleur sans fard,

Et dans un jeune coeur des regrets de vieillard ;

Dites-leur que sans mère, et sans soeur, et sans femme,

Sans savoir où verser, avant que de mourir,

Les pleurs que votre sein peut encor contenir,

Jusqu'au soleil couchant vous n'irez point peut-être ...

Qui trouvera le temps d'écouter vos malheurs ?

On croit au sang qui coule, et l'on doute des pleurs.

Votre ami passera, mais sans vous reconnaître.

Tu te gonfles, mon coeur ? ... Des pleurs, le croirais-tu,

Tandis que j'écrivais ont baigné mon visage.

Le fer me manque-t-il, ou ma main sans courage

A-t-elle lâchement glissé sur mon sein nu ?

Non, rien de tout cela. Mais si loin que la haine

De cette destinée aveugle et sans pudeur

Ira, j'y veux aller. - J'aurai du moins le coeur

De la mener si bas que la honte l'en prenne.

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Les "classiques" de la
carte du comptoir des vers :


- Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, cent fois plus qu'à louer on se plaît à médire, au fleuve de Loire, à Madame Marguerite d'écrire en sa langue

- José Maria de Heredia : les conquérants ("comme un vol de gerfauts hors du charnier natal"), l'esclave, le tepidarium, la belle viole, soir de bataille, le vitrail, le voeu, fleurs de feu, Tranquillus, le bain

-
Sabine Sicaud : douleur je vous déteste, jour de fièvre, vous parler ?, la solitude, chemins de l'ouest, la vieille femme de la Lune, premières feuilles, la grotte des lépreux

- Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), une martyre, correspondances, à celle qui est trop gaie, à une dame créole, le soleil, toute entière, j'aime le souvenir de ces époques nues,les ténèbres, quand le ciel bas et lours pèse comme un couvercle, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", une mendiante rousse, confession, le chat

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, l'adieu, nuit rhénane, Annie, Marizibill, le chef de section, acousmate, dans l'abri-caverne, la Victoire, chant de l'horizon en Champagne,nocturne, le vigneron champenois, ô naturel désir, à l'Italie, l'émigrant de Landor Road, à la Santé

-
Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), petit chat, rois mages, l'hymne au soleil, nénuphars

- Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, un jour un jour, nous dormirons ensemble, Santa Espina,la rose et le réséda, l'affiche rouge, la belle italienne, Charlot mystique, chambre garnie, chambres d'un moment,
Elsa, Elsa au miroir, les mains d'Elsa, j'arrive où je suis étranger, les yeux d'Elsa

- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, le dormeur du val, voyelles, sensations, les assis, Vénus Anadyomène, chant de guerre parisien, première soirée, Marine, l'homme juste, les mains de Jeanne-Marie, les étrennes des orphelins, chanson de la plus haute tour, les douaniers, petites amoureuses, aube, soleil et chair, au cabaret vert (cinq heures du soir), ma Bohème, Michel et Christine, jeune ménage,tête de faune, à la musique, mouvement, age d'or, ô saisons ô chateaux, Bruxelles, l'orgie parisienne, les pauvres à l'église

- Et, bien entendu, le kitschissime poème acadien de H.W. Longfellow Evangéline

vendredi 21 septembre 2007

Mimi Pinson (Alfred de Musset)

Mimi Pinson est une blonde,

Une blonde que l'on connaît.

Elle n'a qu'une robe au monde,

Landerirette !

Et qu'un bonnet.

Le Grand Turc en a davantage.

Dieu voulut de cette façon

La rendre sage.

On ne peut pas la mettre en gage,

La robe de Mimi Pinson.

Mimi Pinson porte une rose,

Une rose blanche au côté.

Cette fleur dans son coeur éclose,

Landerirette !

C'est la gaieté.

Quand un bon souper la réveille,

Elle fait sortir la chanson

De la bouteille.

Parfois il penche sur l'oreille,

Le bonnet de Mimi Pinson.

Elle a les yeux et la main prestes.

Les carabins, matin et soir,

Usent les manches de leurs vestes,

Landerirette !

A son comptoir.

Quoique sans maltraiter personne,

Mimi leur fait mieux la leçon

Qu'à la Sorbonne.

Il ne faut pas qu'on la chiffonne,

La robe de Mimi Pinson.

Mimi Pinson peut rester fille,

Si Dieu le veut, c'est dans son droit.

Elle aura toujours son aiguille,

Landerirette !

Au bout du doigt.

Pour entreprendre sa conquête,

Ce n'est pas tout qu'un beau garçon :

Faut être honnête ;

Car il n'est pas loin de sa tête,

Le bonnet de Mimi Pinson.

D'un gros bouquet de fleurs d'orange

Si l'amour veut la couronner,

Elle a quelque chose en échange,

Landerirette !

A lui donner.

Ce n'est pas, on se l'imagine,

Un manteau sur un écusson

Fourré d'hermine ;

C'est l'étui d'une perle fine,

La robe de Mimi Pinson.

Mimi n'a pas l'âme vulgaire,

Mais son coeur est républicain :

Aux trois jours elle a fait la guerre,

Landerirette !

En casaquin.

A défaut d'une hallebarde,

On l'a vue avec son poinçon

Monter la garde.

Heureux qui mettra sa cocarde

Au bonnet de Mimi Pinson !

vendredi 27 juillet 2007

Adieux à Suzon (Alfred de Musset)

Adieu, Suzon, ma rose blonde,

Qui m'as aimé pendant huit jours ;

Les plus courts plaisirs de ce monde

Souvent font les meilleurs amours.

Sais-je, au moment où je te quitte,

Où m'entraîne mon astre errant ?

Je m'en vais pourtant, ma petite,

Bien loin, bien vite,

Toujours courant.

Je pars, et sur ma lèvre ardente

Brûle encor ton dernier baiser.

Entre mes bras, chère imprudente,

Ton beau front vient de reposer.

Sens-tu mon coeur, comme il palpite ?

Le tien, comme il battait gaiement !

Je m'en vais pourtant, ma petite,

Bien loin, bien vite,

Toujours t'aimant.

Paf ! c'est mon cheval qu'on apprête.

Enfant, que ne puis-je en chemin

Emporter ta mauvaise tête,

Qui m'a tout embaumé la main !

Tu souris, petite hypocrite,

Comme la nymphe, en t'enfuyant.

Je m'en vais pourtant, ma petite,

Bien loin, bien vite,

Tout en riant.

Que de tristesse, et que de charmes,

Tendre enfant, dans tes doux adieux !

Tout m'enivre, jusqu'à tes larmes,

Lorsque ton coeur est dans tes yeux.

A vivre ton regard m'invite ;

Il me consolerait mourant.

Je m'en vais pourtant, ma petite,

Bien loin, bien vite,

Tout en pleurant.

Que notre amour, si tu m'oublies,

Suzon, dure encore un moment ;

Comme un bouquet de fleurs pâlies,

Cache-le dans ton sein charmant !

Adieu ; le bonheur reste au gîte,

Le souvenir part avec moi :

Je l'emporterai, ma petite,

Bien loin, bien vite,

Toujours à toi.

lundi 9 juillet 2007

Sur trois marches de marbre rose (Alfred de Musset)

Depuis qu'Adam, ce cruel homme,

A perdu son fameux jardin,

Où sa femme, autour d'une pomme,

Gambadait sans vertugadin,

Je ne crois pas que sur la terre

Il soit un lieu d'arbres planté

Plus célébré, plus visité,

Mieux fait, plus joli, mieux hanté,

Mieux exercé dans l'art de plaire,

Plus examiné, plus vanté,

Plus décrit, plus lu, plus chanté,

Que l'ennuyeux parc de Versailles.

Ô dieux ! ô bergers ! ô rocailles !

Vieux Satyres, Termes grognons,

Vieux petits ifs en rangs d'oignons,

Ô bassins, quinconces, charmilles !

Boulingrins pleins de majesté,

Où les dimanches, tout l'été,

Bâillent tant d'honnêtes familles !

Fantômes d'empereurs romains,

Pâles nymphes inanimées

Qui tendez aux passants les mains,

Par des jets d'eau tout enrhumées !

Tourniquets d'aimables buissons,

Bosquets tondus où les fauvettes

Cherchent en pleurant leurs chansons,

Où les dieux font tant de façons

Pour vivre à sec dans leurs cuvettes !

Ô marronniers ! n'ayez pas peur ;

Que votre feuillage immobile,

Me sachant versificateur,

N'en demeure pas moins tranquille.

Non, j'en jure par Apollon

Et par tout le sacré vallon,

Par vous, Naïades ébréchées,

Sur trois cailloux si mal couchées,

Par vous, vieux maîtres de ballets,

Faunes dansant sur la verdure,

Par toi-même, auguste palais,

Qu'on n'habite plus qu'en peinture,

Par Neptune, sa fourche au poing,

Non, je ne vous décrirai point.

Je sais trop ce qui vous chagrine ;

De Phoebus je vois les effets :

Ce sont les vers qu'on vous a faits

Qui vous donnent si triste mine.

Tant de sonnets, de madrigaux,

Tant de ballades, de rondeaux,

Où l'on célébrait vos merveilles,

Vous ont assourdi les oreilles,

Et l'on voit bien que vous dormez

Pour avoir été trop rimés.

En ces lieux où l'ennui repose,

Par respect aussi j'ai dormi.

Ce n'était, je crois, qu'à demi :

Je rêvais à quelque autre chose.

Mais vous souvient-il, mon ami,

De ces marches de marbre rose,

En allant à la pièce d'eau

Du côté de l'Orangerie,

À gauche, en sortant du château ?

C'était par là, je le parie,

Que venait le roi sans pareil,

Le soir, au coucher du soleil,

Voir dans la forêt, en silence,

Le jour s'enfuir et se cacher

(Si toutefois en sa présence

Le soleil osait se coucher).

Que ces trois marches sont jolies !

Combien ce marbre est noble et doux !

Maudit soit du ciel, disions-nous,

Le pied qui les aurait salies !

N'est-il pas vrai ? Souvenez-vous.

- Avec quel charme est nuancée

Cette dalle à moitié cassée !

Voyez-vous ces veines d'azur,

Légères, fines et polies,

Courant, sous les roses pâlies,

Dans la blancheur d'un marbre pur ?

Tel, dans le sein robuste et dur

De la Diane chasseresse,

Devait courir un sang divin ;

Telle, et plus froide, est une main

Qui me menait naguère en laisse.

N'allez pas, du reste, oublier

Que ces marches dont j'ai mémoire

Ne sont pas dans cet escalier

Toujours désert et plein de gloire,

Où ce roi, qui n'attendait pas,

Attendit un jour, pas à pas,

Condé, lassé par la victoire.

Elles sont près d'un vase blanc,

Proprement fait et fort galant.

Est-il moderne ? est-il antique ?

D'autres que moi savent cela ;

Mais j'aime assez à le voir là,

Étant sûr qu'il n'est point gothique.

C'est un bon vase, un bon voisin ;

Je le crois volontiers cousin

De mes marches couleur de rose ;

Il les abrite avec fierté.

Ô mon Dieu ! dans si peu de chose

Que de grâce et que de beauté !

Dites-nous, marches gracieuses,

Les rois, les princes, les prélats,

Et les marquis à grands fracas,

Et les belles ambitieuses,

Dont vous avez compté les pas ;

Celles-là surtout, j'imagine,

En vous touchant ne pesaient pas.

Lorsque le velours ou l'hermine

Frôlaient vos contours délicats,

Laquelle était la plus légère ?

Est-ce la reine Montespan ?

Est-ce Hortense avec un roman,

Maintenon avec son bréviaire,

Ou Fontange avec son ruban ?

Beau marbre, as-tu vu la Vallière ?

De Parabère ou de Sabran

Laquelle savait mieux te plaire ?

Entre Sabran et Parabère

Le Régent même, après souper,

Chavirait jusqu'à s'y tromper.

As-tu vu le puissant Voltaire,

Ce grand frondeur des préjugés,

Avocat des gens mal jugés,

Du Christ ce terrible adversaire,

Bedeau du temple de Cythère,

Présentant à la Pompadour

Sa vieille eau bénite de cour ?

As-tu vu, comme à l'ermitage,

La rondelette Dubarry

Courir, en buvant du laitage,

Pieds nus, sur le gazon fleuri ?

Marches qui savez notre histoire,

Aux jours pompeux de votre gloire,

Quel heureux monde en ces bosquets !

Que de grands seigneurs, de laquais,

Que de duchesses, de caillettes,

De talons rouges, de paillettes,

Que de soupirs et de caquets,

Que de plumets et de calottes,

De falbalas et de culottes,

Que de poudre sous ces berceaux,

Que de gens, sans compter les sots !

Règne auguste de la perruque,

Le bourgeois qui te méconnaît

Mérite sur sa plate nuque

D'avoir un éternel bonnet.

Et toi, siècle à l'humeur badine,

Siècle tout couvert d'amidon,

Ceux qui méprisent ta farine

Sont en horreur à Cupidon !...

Est-ce ton avis, marbre rose ?

Malgré moi, pourtant, je suppose

Que le hasard qui t'a mis là

Ne t'avait pas fait pour cela.

Aux pays où le soleil brille,

Près d'un temple grec ou latin,

Les beaux pieds d'une jeune fille,

Sentant la bruyère et le thym,

En te frappant de leurs sandales,

Auraient mieux réjoui tes dalles

Qu'une pantoufle de satin.

Est-ce d'ailleurs pour cet usage

Que la nature avait formé

Ton bloc jadis vierge et sauvage

Que le génie eût animé ?

Lorsque la pioche et la truelle

T'ont scellé dans ce parc boueux,

En t'y plantant malgré les dieux,

Mansard insultait Praxitèle.

Oui, si tes flancs devaient s'ouvrir,

Il fallait en faire sortir

Quelque divinité nouvelle.

Quand sur toi leur scie a grincé,

Les tailleurs de pierre ont blessé

Quelque Vénus dormant encore,

Et la pourpre qui te colore

Te vient du sang qu'elle a versé.

Est-il donc vrai que toute chose

Puisse être ainsi foulée aux pieds,

Le rocher où l'aigle se pose,

Comme la feuille de la rose

Qui tombe et meurt dans nos sentiers ?

Est-ce que la commune mère,

Une fois son oeuvre accompli,

Au hasard livre la matière,

Comme la pensée à l'oubli ?

Est-ce que la tourmente amère

Jette la perle au lapidaire

Pour qu'il l'écrase sans façon ?

Est-ce que l'absurde vulgaire

Peut tout déshonorer sur terre

Au gré d'un cuistre ou d'un maçon ?