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lundi 23 juillet 2012

Roses de juin, vous les plus belles (Emile Verhaeren)

Poème métaphorique d'été


Roses de juin, vous les plus belles,
Avec vos coeurs de soleil transpercés ;
Roses violentes et tranquilles, et telles
Qu'un vol léger d'oiseaux sur les branches posés ;
Roses de Juin et de Juillet, droites et neuves,
Bouches, baisers qui tout à coup s'émeuvent
Ou s'apaisent, au va-et-vient du vent,
Caresse d'ombre et d'or, sur le jardin mouvant ;
Roses d'ardeur muette et de volonté douce,
Roses de volupté en vos gaines de mousse,
Vous qui passez les jours du plein été
A vous aimer, dans la clarté ;
Roses vives, fraîches, magnifiques, toutes nos roses
Oh ! que pareils à vous nos multiples désirs,
Dans la chère fatigue ou le tremblant plaisir
S'entr'aiment, s'exaltent et se reposent !

dimanche 23 novembre 2008

Les lilas et les roses (Louis Aragon)

Le comptoir des vers et sa carte poursuivent la série Louis Aragon (Elsa, La rose et le réséda, Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Santa Espina, Que serais-je sans toi ?, J'arrive où je suis étranger, L'affiche rouge, Nous dormirons ensemble, Les mains d'Elsa, Elsa au miroir, Les yeux d'Elsa) avec ce poème, extrait du crève-coeur, sur la débacle de 1940.

En raison de Loulou Aragon, de ses lilas et de ses roses, la carte du comptoir des vers ne fait plus pour l'instant dans l'Edmond Rostand (La tirade des nez de Cyrano de Bergerac, Le Petit Chat), l'Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne) et le Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu, l'Emigrant de Landor Road, Ô naturel désir, Nocturne, A l'Italie, Acousmate, Marizibill, La Victoire, Le Chef de Section, Chant de l'Horizon en Champagne, Le Vigneron Champenois, Dans l'Abri-caverne, Annie, A la Santé ...).


Ô mois des floraisons mois des métamorphoses

Mai qui fut sans nuage et Juin poignardé

Je n'oublierai jamais les lilas ni les roses

Ni ceux que le printemps dans les plis a gardés

Je n'oublierai jamais l'illusion tragique

Le cortège les cris la foule et le soleil

Les chars chargés d'amour les dons de la Belgique

L'air qui tremble et la route à ce bourdon d'abeilles

Le triomphe imprudent qui prime la querelle

Le sang que préfigure en carmin le baiser

Et ceux qui vont mourir debout dans les tourelles

Entourés de lilas par un peuple grisé

Je n'oublierai jamais les jardins de la France

Semblables aux missels des siècles disparus

Ni le trouble des soirs l'énigme du silence

Les roses tout le long du chemin parcouru

Le démenti des fleurs au vent de la panique

Aux soldats qui passaient sur l'aile de la peur

Aux vélos délirants aux canons ironiques

Au pitoyable accoutrement des faux campeurs

Mais je ne sais pourquoi ce tourbillon d'images

Me ramène toujours au même point d'arrêt

A Sainte-Marthe Un général De noirs ramages

Une villa normande au bord de la forêt

Tout se tait L'ennemi dans l'ombre se repose

On nous a dit ce soir que Paris s'est rendu

Je n'oublierai jamais les lilas ni les roses

Et ni les deux amours que nous avons perdus

Bouquets du premier jour lilas lilas des Flandres

Douceur de l'ombre dont la mort farde les joues

Et vous bouquets de la retraite roses tendres

Couleur de l'incendie au loin roses d'Anjou.

La rose et le reseda (Louis Aragon)

Le comptoir des vers et sa carte s'obstinent dans leur série Louis Aragon (Elsa, Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Santa Espina, Que serais-je sans toi ?, J'arrive où je suis étranger, L'affiche rouge, Nous dormirons ensemble, Les mains d'Elsa, Elsa au miroir, Les yeux d'Elsa) avec ce poème célèbrissime exaltant l'union sacrée de la résistance voire les compagnons de route du communisme ("celui qui croyait au ciel et celui qui n'y croyait pas").
Bernard Lavilliers a mis en musique ce
poème d'Aragon.


A cause de Loulou Aragon, de ses roses et de son réséda, la carte du comptoir des vers arrête pour l'instant d'Edmond Rostand (La tirade des nez de Cyrano de Bergerac, Le Petit Chat), d'Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne) et de Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu, l'Emigrant de Landor Road, Ô naturel désir, Nocturne, A l'Italie, Acousmate, Marizibill, La Victoire, Le Chef de Section, Chant de l'Horizon en Champagne, Le Vigneron Champenois, Dans l'Abri-caverne, Annie, A la Santé ...).


Celui qui croyait au ciel

Celui qui n'y croyait pas

Tous deux adoraient la belle

Prisonnière des soldats

Lequel montait à l'échelle

Et lequel guettait en bas

Celui qui croyait au ciel

Celui qui n'y croyait pas

Qu'importe comment s'appelle

Cette clarté sur leur pas

Que l'un fut de la chapelle

Et l'autre s'y dérobât

Celui qui croyait au ciel

Celui qui n'y croyait pas

Tous les deux étaient fidèles

Des lèvres du coeur des bras

Et tous les deux disaient qu'elle

Vive et qui vivra verra

Celui qui croyait au ciel

Celui qui n'y croyait pas

Quand les blés sont sous la grêle

Fou qui fait le délicat

Fou qui songe à ses querelles

Au coeur du commun combat

Celui qui croyait au ciel

Celui qui n'y croyait pas

Du haut de la citadelle

La sentinelle tira

Par deux fois et l'un chancelle

L'autre tombe qui mourra

Celui qui croyait au ciel

Celui qui n'y croyait pas

Ils sont en prison Lequel

A le plus triste grabat

Lequel plus que l'autre gèle

Lequel préfère les rats

Celui qui croyait au ciel

Celui qui n'y croyait pas

Un rebelle est un rebelle

Deux sanglots font un seul glas

Et quand vient l'aube cruelle

Passent de vie à trépas

Celui qui croyait au ciel

Celui qui n'y croyait pas

Répétant le nom de celle

Qu'aucun des deux ne trompa

Et leur sang rouge ruisselle

Même couleur même éclat

Celui qui croyait au ciel

Celui qui n'y croyait pas

Il coule il coule il se mêle

À la terre qu'il aima

Pour qu'à la saison nouvelle

Mûrisse un raisin muscat

Celui qui croyait au ciel

Celui qui n'y croyait pas

L'un court et l'autre a des ailes

De Bretagne ou du Jura

Et framboise ou mirabelle

Le grillon rechantera

Dites flûte ou violoncelle

Le double amour qui brûla

L'alouette et l'hirondelle

La rose et le réséda

samedi 1 novembre 2008

Le pont Mirabeau (Alcools - Guillaume Apollinaire)

Aujourd'hui, la carte du comptoir des vers propose le plus célèbre et plus classique poème de Guillaume Apollinaire, extrait d'Alcools, : Le Pont Mirabeau qui complète admirablement Nuit Rhénane et l'Adieu.
Ce poème a été interprété par
Serge Reggiani qui l'enchainait avec "Paris ma rose" d'Henri Gougaud.

Petit rappel tragique :
Guillaume Apollinaire est décédé il y a 90 ans, le 9 novembre 1918, des suites d'une blessure d'obus à la tête survenue durant la première guerre mondiale et de la grippe espagnole.


Si les ponts, notamment le pont Mirabeau, ne vous conviennent pas, la carte du comptoir des poésies, sans aucun autre commentaire, propose aussi son "best of" :

- Guillaume Apollinaire : nuit rhénane, nocturne, Marizibill, le chef de section, l'émigrant de Landor Road, dans l'abri-caverne, ô naturel désir, acousmate, Annie, l'adieu, la Victoire, à l'Italie, le vigneron champenois, chant de l'horizon en Champagne, à la Santé

-
Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, petit chat, rois mages, sept moyens de monter dans la Lune, l'hymne au soleil, nénuphars

- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, voyelles, le dormeur du val, ma Bohème, sensations, Vénus Anadyomène, petites amoureuses, chanson de la plus haute tour, l'orgie parisienne

- Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, l'affiche rouge, Elsa, chambres d'un moment, chambre garnie, les mains d'Elsa, Santa Espina, la rose et le réséda, Elsa au miroir, Charlot mystique, nous dormirons ensemble, un jour un jour, la belle italienne, j'arrive où je suis étranger, les yeux d'Elsa

-
Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", à une dame créole, je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), toute entière, le chat, confession, quand le ciel bas et lours pèse comme un couvercle, les ténèbres, le soleil, à celle qui est trop gaie, correspondances, une mendiante rousse, une martyre, le chat

- Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, au fleuve de Loire

- José Maria de Heredia : les conquérants, le tepidarium, le voeu, soir de bataille, le vitrail, la belle viole, l'esclave, fleurs de feu, Tranquillus


Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Et nos amours

Faut-il qu'il m'en souvienne

La joie venait toujours après la peine.

Vienne la nuit sonne l'heure

Les jours s'en vont je demeure

Les mains dans les mains restons face à face

Tandis que sous

Le pont de nos bras passe

Des éternels regards l'onde si lasse

Vienne la nuit sonne l'heure

Les jours s'en vont je demeure

L'amour s'en va comme cette eau courante

L'amour s'en va

Comme la vie est lente

Et comme l'Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l'heure

Les jours s'en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines

Ni temps passé

Ni les amours reviennent

Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Vienne la nuit sonne l'heure

Les jours s'en vont je demeure.

vendredi 21 septembre 2007

Mimi Pinson (Alfred de Musset)

Mimi Pinson est une blonde,

Une blonde que l'on connaît.

Elle n'a qu'une robe au monde,

Landerirette !

Et qu'un bonnet.

Le Grand Turc en a davantage.

Dieu voulut de cette façon

La rendre sage.

On ne peut pas la mettre en gage,

La robe de Mimi Pinson.

Mimi Pinson porte une rose,

Une rose blanche au côté.

Cette fleur dans son coeur éclose,

Landerirette !

C'est la gaieté.

Quand un bon souper la réveille,

Elle fait sortir la chanson

De la bouteille.

Parfois il penche sur l'oreille,

Le bonnet de Mimi Pinson.

Elle a les yeux et la main prestes.

Les carabins, matin et soir,

Usent les manches de leurs vestes,

Landerirette !

A son comptoir.

Quoique sans maltraiter personne,

Mimi leur fait mieux la leçon

Qu'à la Sorbonne.

Il ne faut pas qu'on la chiffonne,

La robe de Mimi Pinson.

Mimi Pinson peut rester fille,

Si Dieu le veut, c'est dans son droit.

Elle aura toujours son aiguille,

Landerirette !

Au bout du doigt.

Pour entreprendre sa conquête,

Ce n'est pas tout qu'un beau garçon :

Faut être honnête ;

Car il n'est pas loin de sa tête,

Le bonnet de Mimi Pinson.

D'un gros bouquet de fleurs d'orange

Si l'amour veut la couronner,

Elle a quelque chose en échange,

Landerirette !

A lui donner.

Ce n'est pas, on se l'imagine,

Un manteau sur un écusson

Fourré d'hermine ;

C'est l'étui d'une perle fine,

La robe de Mimi Pinson.

Mimi n'a pas l'âme vulgaire,

Mais son coeur est républicain :

Aux trois jours elle a fait la guerre,

Landerirette !

En casaquin.

A défaut d'une hallebarde,

On l'a vue avec son poinçon

Monter la garde.

Heureux qui mettra sa cocarde

Au bonnet de Mimi Pinson !

samedi 28 juillet 2007

Le corps ferme comme une jeune rose (Odilon Jean Périer)

Le corps ferme comme une jeune rose

Celle qu'Amour ne désunissait pas

Qui disposait pour nous entre les choses

L'oeuvre excellente et pure de ses pas

Dont les cheveux donnaient le goût de vivre

Et dont les mains faisaient le pain doré

- N'était-ce rien qu'un instant d'équilibre

Par un miracle au hasard préservé ?

Pour un sourire elle consent au monde

Elle s'accorde ou se rompt au plaisir,

Toute inclinée et mêlée à son ombre

Le corps défait par un pauvre désir

Mais qui l'avait de neige couronnée

Comme il la tient perdue entre ses bras

Ayant goûté sa bouche humiliée

Amèrement s'en détache et s'en va

Il s'en va seul, ruiné, regrettant son courage.

Il voit de grosses mains se poser sur ses dieux

Les dames se repeindre et rire les messieurs

L'or aux dents, le soleil au milieu du visage

Il voit de beaux enfants rayonnants de jeunesse

Tendrement sous les bras saisissant une chair

Donner de leur substance à des femmes ouvertes

Et chercher de l'amour dans ces ventres déserts

Il voit briller l'éclair sur les maisons du monde,

Les morts en habit noir dans les fêtes de nuit,

Les lâches, les tricheurs, enfermés par la honte,

Que le jour du seigneur trouve nus dans leur lit

Il voit se dénouer le coeur des jeunes filles

Celle-ci recevoir un baiser triste et bas,

Celle-là prisonnière aux genoux d'une amie,

Cette autre douce-ardente, et seule, dans ses bras.

Il voit le peuple humain s'enivrer de soi-même.

- Qu'il montre sa blessure, on y met un baiser -

Mais comment pourrait-il accepter ce qu'ils aiment ?

Il veut pour sa patrie un sol immaculé

Les arbres parlent seuls dans le vent de la ville

Ils gardent leurs secrets, ils perdent leurs oiseaux

- Mais on fait ce qu'on veut de leur force immobile

Et leurs maîtres les ont plantés sur des tombeaux

La mer toute-puissante, aujourd'hui blanche et noire

Laisse trop de vivants parcourir sa beauté ;

Ils font leurs pauvres tours au milieu de sa gloire

Elle brille, s'élance - et se couche à leurs pieds

Le ciel même se voit expliquer par la terre :

Ses étoiles ne sont que des mondes mortels

Le visage de l'homme arrête la lumière

Il regarde en riant l'équilibre du ciel

Partout tombe, s'agite, et parle cette bande.

Celui qui se refuse et veut se passer d'eux

Comme un joueur ruiné prisonnier dans sa chambre

N'a plus qu'à se remettre entre les mains de Dieu

- Il compose des vers mystérieux et sages,

Lentement, pleins de sens et de sérénité

- Puis se couche et s'endort, ayant fait son ouvrage

Et repris dans son corps le pouvoir de chanter.

- Beaucoup plus tard, un jour sans tache, un jour sans ombre

- Beaucoup plus tard un air d'eau neuve, un oiseau blanc...

L'homme s'éveille, et s'émerveille
, et vient au monde,

Et laisse aller en liberté son coeur battant ...

Que de beauté ! Les arbres font leur grand murmure,

La mer et le soleil du matin sont unis ...

Voici le ciel dans les chemins de l'aventure

Voici cet homme - et son amour est devant lui

samedi 14 juillet 2007

Mignonne allons voir si la rose (Pierre de Ronsard)

Mignonne, allons voir si la rose

Qui ce matin avoit desclose

Sa robe de pourpre au Soleil,

A point perdu ceste vesprée

Les plis de sa robe pourprée,

Et son teint au vostre pareil.

Las ! voyez comme en peu d'espace,

Mignonne, elle a dessus la place

Las ! las ses beautez laissé cheoir !

Ô vrayment marastre Nature,

Puis qu'une telle fleur ne dure

Que du matin jusques au soir !

Donc, si vous me croyez, mignonne,

Tandis que vostre âge fleuronne

En sa plus verte nouveauté,

Cueillez, cueillez vostre jeunesse :

Comme à ceste fleur la vieillesse

Fera ternir vostre beauté.

lundi 9 juillet 2007

Sur trois marches de marbre rose (Alfred de Musset)

Depuis qu'Adam, ce cruel homme,

A perdu son fameux jardin,

Où sa femme, autour d'une pomme,

Gambadait sans vertugadin,

Je ne crois pas que sur la terre

Il soit un lieu d'arbres planté

Plus célébré, plus visité,

Mieux fait, plus joli, mieux hanté,

Mieux exercé dans l'art de plaire,

Plus examiné, plus vanté,

Plus décrit, plus lu, plus chanté,

Que l'ennuyeux parc de Versailles.

Ô dieux ! ô bergers ! ô rocailles !

Vieux Satyres, Termes grognons,

Vieux petits ifs en rangs d'oignons,

Ô bassins, quinconces, charmilles !

Boulingrins pleins de majesté,

Où les dimanches, tout l'été,

Bâillent tant d'honnêtes familles !

Fantômes d'empereurs romains,

Pâles nymphes inanimées

Qui tendez aux passants les mains,

Par des jets d'eau tout enrhumées !

Tourniquets d'aimables buissons,

Bosquets tondus où les fauvettes

Cherchent en pleurant leurs chansons,

Où les dieux font tant de façons

Pour vivre à sec dans leurs cuvettes !

Ô marronniers ! n'ayez pas peur ;

Que votre feuillage immobile,

Me sachant versificateur,

N'en demeure pas moins tranquille.

Non, j'en jure par Apollon

Et par tout le sacré vallon,

Par vous, Naïades ébréchées,

Sur trois cailloux si mal couchées,

Par vous, vieux maîtres de ballets,

Faunes dansant sur la verdure,

Par toi-même, auguste palais,

Qu'on n'habite plus qu'en peinture,

Par Neptune, sa fourche au poing,

Non, je ne vous décrirai point.

Je sais trop ce qui vous chagrine ;

De Phoebus je vois les effets :

Ce sont les vers qu'on vous a faits

Qui vous donnent si triste mine.

Tant de sonnets, de madrigaux,

Tant de ballades, de rondeaux,

Où l'on célébrait vos merveilles,

Vous ont assourdi les oreilles,

Et l'on voit bien que vous dormez

Pour avoir été trop rimés.

En ces lieux où l'ennui repose,

Par respect aussi j'ai dormi.

Ce n'était, je crois, qu'à demi :

Je rêvais à quelque autre chose.

Mais vous souvient-il, mon ami,

De ces marches de marbre rose,

En allant à la pièce d'eau

Du côté de l'Orangerie,

À gauche, en sortant du château ?

C'était par là, je le parie,

Que venait le roi sans pareil,

Le soir, au coucher du soleil,

Voir dans la forêt, en silence,

Le jour s'enfuir et se cacher

(Si toutefois en sa présence

Le soleil osait se coucher).

Que ces trois marches sont jolies !

Combien ce marbre est noble et doux !

Maudit soit du ciel, disions-nous,

Le pied qui les aurait salies !

N'est-il pas vrai ? Souvenez-vous.

- Avec quel charme est nuancée

Cette dalle à moitié cassée !

Voyez-vous ces veines d'azur,

Légères, fines et polies,

Courant, sous les roses pâlies,

Dans la blancheur d'un marbre pur ?

Tel, dans le sein robuste et dur

De la Diane chasseresse,

Devait courir un sang divin ;

Telle, et plus froide, est une main

Qui me menait naguère en laisse.

N'allez pas, du reste, oublier

Que ces marches dont j'ai mémoire

Ne sont pas dans cet escalier

Toujours désert et plein de gloire,

Où ce roi, qui n'attendait pas,

Attendit un jour, pas à pas,

Condé, lassé par la victoire.

Elles sont près d'un vase blanc,

Proprement fait et fort galant.

Est-il moderne ? est-il antique ?

D'autres que moi savent cela ;

Mais j'aime assez à le voir là,

Étant sûr qu'il n'est point gothique.

C'est un bon vase, un bon voisin ;

Je le crois volontiers cousin

De mes marches couleur de rose ;

Il les abrite avec fierté.

Ô mon Dieu ! dans si peu de chose

Que de grâce et que de beauté !

Dites-nous, marches gracieuses,

Les rois, les princes, les prélats,

Et les marquis à grands fracas,

Et les belles ambitieuses,

Dont vous avez compté les pas ;

Celles-là surtout, j'imagine,

En vous touchant ne pesaient pas.

Lorsque le velours ou l'hermine

Frôlaient vos contours délicats,

Laquelle était la plus légère ?

Est-ce la reine Montespan ?

Est-ce Hortense avec un roman,

Maintenon avec son bréviaire,

Ou Fontange avec son ruban ?

Beau marbre, as-tu vu la Vallière ?

De Parabère ou de Sabran

Laquelle savait mieux te plaire ?

Entre Sabran et Parabère

Le Régent même, après souper,

Chavirait jusqu'à s'y tromper.

As-tu vu le puissant Voltaire,

Ce grand frondeur des préjugés,

Avocat des gens mal jugés,

Du Christ ce terrible adversaire,

Bedeau du temple de Cythère,

Présentant à la Pompadour

Sa vieille eau bénite de cour ?

As-tu vu, comme à l'ermitage,

La rondelette Dubarry

Courir, en buvant du laitage,

Pieds nus, sur le gazon fleuri ?

Marches qui savez notre histoire,

Aux jours pompeux de votre gloire,

Quel heureux monde en ces bosquets !

Que de grands seigneurs, de laquais,

Que de duchesses, de caillettes,

De talons rouges, de paillettes,

Que de soupirs et de caquets,

Que de plumets et de calottes,

De falbalas et de culottes,

Que de poudre sous ces berceaux,

Que de gens, sans compter les sots !

Règne auguste de la perruque,

Le bourgeois qui te méconnaît

Mérite sur sa plate nuque

D'avoir un éternel bonnet.

Et toi, siècle à l'humeur badine,

Siècle tout couvert d'amidon,

Ceux qui méprisent ta farine

Sont en horreur à Cupidon !...

Est-ce ton avis, marbre rose ?

Malgré moi, pourtant, je suppose

Que le hasard qui t'a mis là

Ne t'avait pas fait pour cela.

Aux pays où le soleil brille,

Près d'un temple grec ou latin,

Les beaux pieds d'une jeune fille,

Sentant la bruyère et le thym,

En te frappant de leurs sandales,

Auraient mieux réjoui tes dalles

Qu'une pantoufle de satin.

Est-ce d'ailleurs pour cet usage

Que la nature avait formé

Ton bloc jadis vierge et sauvage

Que le génie eût animé ?

Lorsque la pioche et la truelle

T'ont scellé dans ce parc boueux,

En t'y plantant malgré les dieux,

Mansard insultait Praxitèle.

Oui, si tes flancs devaient s'ouvrir,

Il fallait en faire sortir

Quelque divinité nouvelle.

Quand sur toi leur scie a grincé,

Les tailleurs de pierre ont blessé

Quelque Vénus dormant encore,

Et la pourpre qui te colore

Te vient du sang qu'elle a versé.

Est-il donc vrai que toute chose

Puisse être ainsi foulée aux pieds,

Le rocher où l'aigle se pose,

Comme la feuille de la rose

Qui tombe et meurt dans nos sentiers ?

Est-ce que la commune mère,

Une fois son oeuvre accompli,

Au hasard livre la matière,

Comme la pensée à l'oubli ?

Est-ce que la tourmente amère

Jette la perle au lapidaire

Pour qu'il l'écrase sans façon ?

Est-ce que l'absurde vulgaire

Peut tout déshonorer sur terre

Au gré d'un cuistre ou d'un maçon ?