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mardi 2 avril 2013

Petites misères d'automne (Jules Laforgue)

Pour célébrer le printemps qui tarde et s'éloigner des vicissitudes de la politique, un poème de circonstance du sympathique Jules Laforgue


Je me souviens, - dis, rêvé ce bal blanc ? 
Une, en robe rose et les joues en feu, 
M'a tout ce soir-là dévoré des yeux, 
Des yeux impérieux et puis dolents,
(Je vous demande un peu !)

Car vrai, fort peu sur moi d'un en vedette, 
Ah ! pas plus ce soir-là d'ailleurs que d'autres, 
Peut-être un peu mon natif air d'apôtre, 
Empêcheur de danser en rond sur cette
Scandaleuse planète.

Et, tout un soir, ces grands yeux envahis 
De moi ! Moi, dos voûté sous l'À quoi Bon ? 
Puis, partis, comme à jamais vagabonds !
(Peut-être en ont-ils peu après failli ?...) 
Moi quitté le pays.

Chez nous, aux primes salves d'un sublime, 
Faut battre en retraite. C'est sans issue. 
Toi, pauvre, et t'escomptant déjà déçue 
Par ce coeur (qui même eût plaint ton estime) 
J'ai été en victime,

En victime après un joujou des nuits ! 
Ses boudoirs pluvieux mirent en sang 
Mon inutile coeur d'adolescent... 
Et j'en dormis. A l'aube je m'enfuis... 
Bien égal aujourd'hui.

samedi 14 février 2009

Tranquillus (José Maria de Heredia)

La carte du comptoir des vers propose aujourd'hui à son menu Tranquillus un peplum de José Maria de Heredia.

A défaut, la carte du comptoir des poésies, sans aucun autre commentaire, suggère aussi sa sélection :

- Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune, petit chat, rois mages, l'hymne au soleil, nénuphars

- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, voyelles, le dormeur du val, Vénus Anadyomène, chanson de la plus haute tour, ma Bohème, sensations, petites amoureuses, l'orgie parisienne

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, nuit rhénane, ô naturel désir, acousmate, Annie, l'adieu, la Victoire, à l'Italie, l'émigrant de Landor Road, dans l'abri-caverne, le chef de section, Marizibill, nocturne, le vigneron champenois, chant de l'horizon en Champagne, à la Santé

- Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, toute entière, le chat, confession, je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), quand le ciel bas et lours pèse comme un couvercle, les ténèbres, le soleil, à celle qui est trop gaie, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", correspondances, une mendiante rousse, une martyre, à une dame créole.

- Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, Elsa, chambres d'un moment, chambre garnie, les mains d'Elsa, Elsa au miroir, Charlot mystique, nous dormirons ensemble, l'affiche rouge, Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, un jour un jour, Santa Espina, la rose et le réséda, la belle italienne, j'arrive où je suis étranger, les yeux d'Elsa

- José Maria de Heredia : les conquérants, le voeu, le vitrail, le tepidarium, soir de bataille, la belle viole, l'esclave, fleurs de feu

- Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, au fleuve de Loire


C'est dans ce doux pays qu'a vécu Suétone ;

Et de l'humble villa voisine de Tibur,

Parmi la vigne, il reste encore un pan de mur,

Un arceau ruiné que le pampre festonne.

C'est là qu'il se plaisait à venir, chaque automne,

Loin de Rome, aux rayons des derniers ciels d'azur,

Vendanger ses ormeaux qu'alourdit le cep mûr.

Là sa vie a coulé tranquille et monotone.

Au milieu de la paix pastorale, c'est là

Que l'ont hanté Néron, Claude, Caligula,

Messaline rôdant sous la stole pourprée,

Et que, du fer d'un style à la pointe acérée

Égratignant la cire impitoyable, il a

Décrit les noirs loisirs du vieillard de Caprée.

vendredi 13 juillet 2007

La montre (Théophile Gautier)

Deux fois je regarde ma montre,

Et deux fois à mes yeux distraits

L'aiguille au même endroit se montre ;

Il est une heure... une heure après.

La figure de la pendule

En rit dans le salon voisin,

Et le timbre d'argent module

Deux coups vibrant comme un tocsin.

Le cadran solaire me raille

En m'indiquant, de son long doigt,

Le chemin que sur la muraille

A fait son ombre qui s'accroît.

Le clocher avec ironie

Dit le vrai chiffre et le beffroi,

Reprenant la note finie,

A l'air de se moquer de moi.

Tiens ! la petite bête est morte.

Je n'ai pas mis hier encor,

Tant ma rêverie était forte,

Au trou de rubis la clef d'or !

Et je ne vois plus, dans sa boîte,

Le fin ressort du balancier

Aller, venir, à gauche, à droite,

Ainsi qu'un papillon d'acier.

C'est bien de moi ! Quand je chevauche

L'Hippogriffe, au pays du Bleu,

Mon corps sans âme se débauche,

Et s'en va comme il plaît à Dieu !

L'éternité poursuit son cercle

Autour de ce cadran muet,

Et le temps, l'oreille au couvercle,

Cherche ce coeur qui remuait ;

Ce coeur que l'enfant croit en vie,

Et dont chaque pulsation

Dans notre poitrine est suivie

D'une égale vibration,

Il ne bat plus, mais son grand frère

Toujours palpite à mon côté.

- Celui que rien ne peut distraire,

Quand je dormais, l'a remonté !

Stances (François Payot de Linières)

Le destin avec ma famille

M'a traîné loin de cette ville

En ces lieux où je me déplais.

Hélas ! je suis à la campagne,

Où je ne sais ce que je fais,

Sinon des châteaux en Espagne.

J'y fuis celui qui s'embarrasse

Dans les fatigues de la chasse,

Où souvent la raison se perd.

Pour une bête on s'y rend bête,

Et la fête de saint Hubert

Me semble une brutale fête.

A mon avis cet exercice

Est moins un état qu'un supplice,

Car, au lieu d'y passer le temps,

On y meurt de mélancolie,

Et quand on court ainsi les champs,

On a quelques grains de folie.

Que ces gentilshommes à lièvre,

Dont le pauvre timbre a la fièvre,

Ont d'insipides entretiens !

Quelquefois j'en crève de rire,

Car, s'ils ne discouraient de chiens,

On ne les entendrait rien dire.

Ma tristesse serait finie

Si le ciel, aimable Uranie,

Vous attirait auprès de nous

En cette demeure sauvage ;

Paris alors, au gré de tous,

Vaudrait moins que notre village.

Ne croyez pas que je désire

Qu'en ce désert il vous attire :

Quoi qu'il aille en cela du mien,

Mes voeux ne tendent qu'à vous plaire,

Et mon coeur vous veut trop de bien

Pour vous souhaiter le contraire.

Dans la plus charmante campagne

Un profond chagrin m'accompagne,

Dès le premier jour j'en suis fou ;

Et les seuls villages que j'aime,

C'est Rueil, Boulogne ou Saint-Cloud ;

Vous êtes à peu près de même.

Je hais les champs comme la peste ;

Le soleil m'y paraît funeste,

Je ne saurais dire pourquoi.

Sans choquer votre modestie,

Pour cette haine, vous et moi,

Nous avons de la sympathie.

Que faire au pays où nous sommes ?

Après deux ou trois galants hommes,

Les autres ne sont pas polis ;

Toujours leur sot esprit se guinde ;

Et ce sont d'étranges Philis

Que des Philis à poulets d'Inde.

Je vous apprends que ces dryades

N'ont pour moi que des beautés fades ;

Je suis à l'abri de leurs coups ;

Un plus noble souci me ronge,

Devant elles je songe à vous,

Et c'est partant à quoi je songe.

Nos prés, nos bois et nos fontaines

Ont pour vous des preuves certaines

De mon inviolable foi,

Et, dans ce climat solitaire,

Malgré l'absence je vous vois,

Mais c'est un bien imaginaire.

Mon coeur y soupire à toute heure,

C'est peu que soupirer, j'y pleure ;

Et si par la grâce des dieux,

Qui rend la vôtre sans seconde,

Je ne quitte bientôt ces lieux,

Je quitterai bientôt ce monde.

mercredi 27 juin 2007

Quand dois je quitter les rochers (François Maynard)

Quand dois je quitter les rochers

Du petit Desert qui me cache,

Pour aller revoir les clochers

De Saint Pol, et de Saint Eustache ?

Paris est sans comparaison ;

Il n'est plaisir dont il n'abonde ;

Chacun y trouve sa maison.

C'est le pays de tout le monde.

Apollon, faut-il que Maynard

Avec les secrets de ton art

Meure en une terre sauvage,

Et qu'il dorme, apres son trépas,

Au cimetiere d'un Village

Que la Carte ne connoist pas ?

J'ai dans mon coeur (Théophile Gautier)

J'ai dans mon coeur, dont tout voile s'écarte,

Deux bancs d'ivoire, une table en cristal,

Où sont assis, tenant chacun leur carte,

Ton faux amour et mon amour loyal.

J'ai dans mon coeur, dans mon coeur diaphane,

Ton nom chéri qu'enferme un coffret d'or ;

Prends-en la clef, car nulle main profane

Ne doit l'ouvrir ni ne l'ouvrit encor.

Fouille mon coeur, ce coeur que tu dédaignes

Et qui pourtant n'est peuplé que de toi,

Et tu verras, mon amour, que tu règnes

Sur un pays dont nul homme n'est roi !

Au milieu des chaleurs de Juillet (Etienne La Boétie)

Au milieu des chaleurs de Juillet l'alteré,

Du nom de Marguerite une feste est chomee,

Une feste à bon droit de moy tant estimee :

Car de ce jour tout l'an ce me semble est paré.

Ce beau et riche nom, ce nom vrayment doré,

C'est le nom bienheureux dont ma Dame est nommée,

Le nom qui de son los charge la renommee,

Et qui, maugré les ans, de vivre est asseuré.

Ou l'encre et le papier en ma main faillira,

Ou ce nom en mes vers par tout le monde ira.

Il faut qu'elle se voye en cent cartes escripte.

Et qu'un jour nos nepveux, estonnez en tous temps,

Soit hyver, soit esté, sans faveur du printemps,

Voyent dans le papier fleurir la Marguerite.

Prose (Stéphane Mallarmé)

Hyperbole ! de ma mémoire

Triomphalement ne sais-tu

Te lever, aujourd'hui grimoire

Dans un livre de fer vêtu :

Car j'installe, par la science,

L'hymne des coeurs spirituels

En l'oeuvre de ma patience,

Atlas, herbiers et rituels.

Nous promenions notre visage

(Nous fûmes deux, je le maintiens)

Sur maints charmes de paysage,

Ô soeur, y comparant les tiens.

L'ère d'autorité se trouble

Lorsque, sans nul motif, on dit

De ce midi que notre double

Inconscience approfondit

Que, sol des cent iris, son site,

Ils savent s'il a bien été,

Ne porte pas de nom que cite

L'or de la trompette d'Eté.

Oui, dans une île que l'air charge

De vue et non de visions

Toute fleur s'étalait plus large

Sans que nous en devisions.

Telles, immenses, que chacune

Ordinairement se para

D'un lucide contour, lacune

Qui des jardins la sépara.

Gloire du long désir, Idées

Tout en moi s'exaltait de voir

La famille des iridées

Surgir à ce nouveau devoir,

Mais cette soeur sensée et tendre

Ne porta son regard plus loin

Que sourire et, comme à l'entendre

J'occupe mon antique soin.

Oh ! sache l'Esprit de litige,

A cette heure où nous nous taisons,

Que de lis multiples la tige

Grandissait trop pour nos raisons

Et non comme pleure la rive,

Quand son jeu monotone ment

A vouloir que l'ampleur arrive

Parmi mon jeune étonnement

D'ouïr tout le ciel et la carte

Sans fin attestés sur mes pas,

Par le flot même qui s'écarte,

Que ce pays n'exista pas.

L'enfant abdique son extase

Et docte déjà par chemins

Elle dit le mot : Anastase !

Né pour d'éternels parchemins,

Avant qu'un sépulcre ne rie

Sous aucun climat, son aïeul,

De porter ce nom : Pulchérie!

Caché par le trop grand glaïeul.