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samedi 1 décembre 2012

Les bijoux (Charles Baudelaire)

Un poème délicatement érotique, bachique et jouisseur de Charlie Baudelaire


La très-chère était nue, et, connaissant mon coeur,
Elle n'avait gardé que ses bijoux sonores,
Dont le riche attirail lui donnait l'air vainqueur
Qu'ont dans leurs jours heureux les esclaves des Maures.

Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,
Ce monde rayonnant de métal et de pierre
Me ravit en extase, et j'aime à la fureur
Les choses où le son se mêle à la lumière.

Elle était donc couchée et se laissait aimer,
Et du haut du divan elle souriait d'aise
A mon amour profond et doux comme la mer,
Qui vers elle montait comme vers sa falaise.

Les yeux fixés sur moi, comme un tigre dompté,
D'un air vague et rêveur elle essayait des poses,
Et la candeur unie à la lubricité
Donnait un charme neuf à ses métamorphoses ;

Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,
Polis comme de l'huile, onduleux comme un cygne,
Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins ;
Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne,

S'avançaient, plus câlins que les Anges du mal,
Pour troubler le repos où mon âme était mise,
Et pour la déranger du rocher de cristal
Où, calme et solitaire, elle s'était assise.

Je croyais voir unis par un nouveau dessin
Les hanches de l'Antiope au buste d'un imberbe,
Tant sa taille faisait ressortir son bassin.
Sur ce teint fauve et brun, le fard était superbe !

Et la lampe s'étant résignée à mourir,
Comme le foyer seul illuminait la chambre,
Chaque fois qu'il poussait un flamboyant soupir,
Il inondait de sang cette peau couleur d'ambre !

mardi 17 février 2009

Les bijoux (Charles Baudelaire)

La carte du comptoir des vers persiste dans sa série consacrée à Charles Baudelaire. Après Toute entière, le chat, quand le ciel bas et lours pèse comme un couvercle, le soleil, l'albatros et "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", la livraison de ce soir, légèrement érotique, a été popularisée par la mise en musique de Leo Ferré.
Pour les puristes, la carte du comptoir poétique indique que les bijoux sont extraits des Fleurs du mal et sont composés huit quatrains.

Si ces fournitures à flots continus de Baudelaire, que ses ailes de géant empêchent souvent de marcher, ne vous plaisent pas, la carte du comptoir des poésies, sans commentaire, suggère aussi son "best of" :

- Charles Baudelaire : l'albatros, je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), toute entière, confession, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", quand le ciel bas et lours pèse comme un couvercle, les ténèbres, le soleil, à celle qui est trop gaie, correspondances, une mendiante rousse, une martyre, à une dame créole, le chat

- Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Elsa, chambres d'un moment, chambre garnie, nous dormirons ensemble, les mains d'Elsa, Santa Espina, la rose et le réséda, Elsa au miroir, Charlot mystique, l'affiche rouge, un jour un jour, la belle italienne, j'arrive où je suis étranger, les yeux d'Elsa

- José Maria de Heredia : les conquérants, le voeu, soir de bataille, le tepidarium, le vitrail, la belle viole, l'esclave, fleurs de feu, Tranquillus

- Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, petit chat, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), l'hymne au soleil, rois mages, nénuphars

- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, voyelles, le dormeur du val, voyelles, sensations, Vénus Anadyomène, petites amoureuses, l'homme juste, au cabaret vert (cinq heures du soir), Marine, soleil et chair, tête de faune, à la musique, première soirée, aube, chant de guerre parisien, les douaniers, Bruxelles, mouvement, jeune ménage, age d'or, chanson de la plus haute tour, ma Bohème, l'orgie parisienne, Michel et Christine, les mains de Jeanne-Marie, les assis, ô saisons ô chateaux, les étrennes des orphelins

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, nuit rhénane, Marizibill, la Victoire, l'émigrant de Landor Road, dans l'abri-caverne, ô naturel désir, acousmate, Annie, l'adieu, à l'Italie, le chef de section, nocturne, le vigneron champenois, chant de l'horizon en Champagne, à la Santé

- Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, au fleuve de Loire


La très-chère était nue, et, connaissant mon coeur,

Elle n'avait gardé que ses bijoux sonores,

Dont le riche attirail lui donnait l'air vainqueur

Qu'ont dans leurs jours heureux les esclaves des Maures.

Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,

Ce monde rayonnant de métal et de pierre

Me ravit en extase, et j'aime à la fureur

Les choses où le son se mêle à la lumière.

Elle était donc couchée et se laissait aimer,

Et du haut du divan elle souriait d'aise

A mon amour profond et doux comme la mer,

Qui vers elle montait comme vers sa falaise.

Les yeux fixés sur moi, comme un tigre dompté,

D'un air vague et rêveur elle essayait des poses,

Et la candeur unie à la lubricité

Donnait un charme neuf à ses métamorphoses,

Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,

Polis comme de l'huile, onduleux comme un cygne,

Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins ;

Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne,

S'avançaient, plus câlins que les anges du mal,

Pour troubler le repos où mon âme était mise,

Et pour la déranger du rocher de cristal

Où, calme et solitaire, elle s'était assise.

Je croyais voir unis par un nouveau dessin

Les hanches de l'Antiope au buste d'un imberbe,

Tant sa taille faisait ressortir son bassin.

Sur ce teint fauve et brun, le fard était superbe !

Et la lampe s'étant résignée à mourir,

Comme le foyer seul illuminait la chambre,

Chaque fois qu'il poussait un flamboyant soupir,

Il inondait de sang cette peau couleur d'ambre !

lundi 26 janvier 2009

A une mendiante rousse (Charles Baudelaire)

La carte du comptoir des vers poursuit sa série consacrée à Charles Baudelaire. Après Toute entière, le chat, quand le ciel bas et lours pèse comme un couvercle, le soleil, l'albatros, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", une martyre et les bijoux, voici un troisième opus bijoutier du champion de la neurasthénie.
Pour les puristes, la
carte du comptoir poétique indique que la mendiante rousse est composée de quatorze quatrains.

Cette déferlante de Baudelaire, que ses ailes de géant empêchent souvent de marcher, contraint malheureusement la carte du comptoir des poésies, sans aucun commentaire, à interrompre l'approvisionnement de Heredia (les Conquérants, le voeu, le vitrail), d'Edmond Rostand (tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune, petit chat, l'hymne au soleil, rois mages, nénuphars), de Du Bellay (Heureux qui comme Ulysse, au fleuve de Loire), d'Aragon (Elsa, Chambre garnie, Chambres d'un moment, Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Nous dormirons ensemble, L'étrangère, Un jour un jour, Charlot mystique, Que serais-je sans toi ?, Santa Espina, La rose et le réséda, La belle italienne, Les mains d'Elsa, Elsa au miroir, J'arrive où je suis étranger, L'affiche rouge, Les yeux d'Elsa), d'Arthur Rimbaud (le Bateau Ivre, Voyelles, Sensations, Chanson de la plus haute tour, Vénus Anadyomène, Ma Bohème, le Dormeur du Val, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne) et de Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Ô naturel désir, Le Vigneron Champenois, Nuit Rhénane, La Victoire, Annie, l'Adieu, A l'Italie, Le Chef de Section, l'Emigrant de Landor Road, Marizibill, Nocturne, Dans l'Abri-caverne, Chant de l'Horizon en Champagne, Acousmate, A la Santé ...).


Blanche fille aux cheveux roux,

Dont la robe par ses trous

Laisse voir la pauvreté

Et la beauté,

Pour moi, poète chétif,

Ton jeune corps maladif,

Plein de taches de rousseur,

A sa douceur.

Tu portes plus galamment

Qu'une reine de roman

Ses cothurnes de velours

Tes sabots lourds.

Au lieu d'un haillon trop court,

Qu'un superbe habit de cour

Traîne à plis bruyants et longs

Sur tes talons,

En place de bas troués,

Que pour les yeux des roués

Sur ta jambe un poignard d'or

Reluise encor,

Que des noeuds mal attachés

Dévoilent pour nos péchés

Tes deux beaux seins, radieux

Comme des yeux,

Que pour te déshabiller

Tes bras se fassent prier

Et chassent à coups mutins

Les doigts lutins,

Perles de la plus belle eau,

Sonnets de maître Belleau

Par tes galants mis aux fers

Sans cesse offerts,

Valetaille de rimeurs

Te dédiant leurs primeurs

Et contemplant ton soulier

Sous l'escalier,

Maint page épris du hasard,

Maint seigneur et maint Ronsard

Épieraient pour le déduit

Ton frais réduit !

Tu compterais dans tes lits

Plus de baisers que de lis

Et rangerais sous tes lois

Plus d'un Valois !

Cependant tu vas gueusant

Quelque vieux débris gisant

Au seuil de quelque Véfour

De carrefour,


Tu vas lorgnant en dessous

Des bijoux de vingt-neuf sous

Dont je ne puis, Oh ! Pardon !

Te faire don.

Va donc ! Sans autre ornement,

Parfum, perles, diamant,

Que ta maigre nudité,

Ô ma beauté !

Une martyre ou le dessin d'un maître inconnu (Charles Baudelaire)

La carte du comptoir des vers poursuit sa série consacrée à Charles Baudelaire. Après Toute entière, le chat, quand le ciel bas et lours pèse comme un couvercle, le soleil, l'albatros, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans" et les bijoux, voici un autre opus bijoutier du grand maître de la neurasthénie.
Pour les puristes, la carte du comptoir poétique indique que la martyre est composée de quinze quatrains.

Cette arrivée soudaine de Baudelaire, que ses ailes de géant empêchent souvent de marcher, amène la carte du comptoir des poésies, sans aucun commentaire, à repousser au fond de la boutique Heredia (les Conquérants, le voeu, le vitrail), Edmond Rostand (tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune, petit chat, rois mages, l'hymne au soleil, nénuphars), Du Bellay (Heureux qui comme Ulysse, au fleuve de Loire), Aragon (Elsa, Chambres d'un moment, Chambre garnie, Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Nous dormirons ensemble, L'étrangère, Charlot mystique, Un jour un jour, Que serais-je sans toi ?, Santa Espina, La rose et le réséda, La belle italienne, Les mains d'Elsa, Elsa au miroir, J'arrive où je suis étranger, L'affiche rouge, Les yeux d'Elsa), Arthur Rimbaud (le Bateau Ivre, le Dormeur du Val, Voyelles, Sensations, Chanson de la plus haute tour, Vénus Anadyomène, Ma Bohème, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne) et Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, La Victoire, Annie, l'Adieu, A l'Italie, Le Chef de Section, l'Emigrant de Landor Road, Marizibill, Nocturne, Ô naturel désir, Dans l'Abri-caverne, Chant de l'Horizon en Champagne, Acousmate, Le Vigneron Champenois, A la Santé ...).


Au milieu des flacons, des étoffes lamées

Et des meubles voluptueux,

Des marbres, des tableaux, des robes parfumées

Qui traînent à plis somptueux,

Dans une chambre tiède où, comme en une serre,

L'air est dangereux et fatal,

Où des bouquets mourants dans leurs cercueils de verre

Exhalent leur soupir final,

Un cadavre sans tête épanche, comme un fleuve,

Sur l'oreiller désaltéré

Un sang rouge et vivant, dont la toile s'abreuve

Avec l'avidité d'un pré.

Semblable aux visions pâles qu'enfante l'ombre

Et qui nous enchaînent les yeux,

La tête, avec l'amas de sa crinière sombre


Et de ses bijoux précieux,

Sur la table de nuit, comme une renoncule,

Repose ; et, vide de pensers,

Un regard vague et blanc comme le crépuscule

S'échappe des yeux révulsés.

Sur le lit, le tronc nu sans scrupules étale

Dans le plus complet abandon

La secrète splendeur et la beauté fatale

Dont la nature lui fit don,

Un bas rosâtre, orné de coins d'or, à la jambe,

Comme un souvenir est resté ;

La jarretière, ainsi qu'un oeil secret qui flambe,

Darde un regard diamanté.

Le singulier aspect de cette solitude

Et d'un grand portrait langoureux,

Aux yeux provocateurs comme son attitude,

Révèle un amour ténébreux,

Une coupable joie et des fêtes étranges

Pleines de baisers infernaux,

Dont se réjouissait l'essaim des mauvais anges

Nageant dans les plis des rideaux,

Et cependant, à voir la maigreur élégante

De l'épaule au contour heurté,

La hanche un peu pointue et la taille fringante

Ainsi qu'un reptile irrité,

Elle est bien jeune encor ! Son âme exaspérée

Et ses sens par l'ennui mordus

S'étaient-ils entr'ouverts à la meute altérée

Des désirs errants et perdus ?

L'homme vindicatif que tu n'as pu, vivante,

Malgré tant d'amour, assouvir,

Combla-t-il sur ta chair inerte et complaisante

L'immensité de son désir ?

Réponds, cadavre impur ! Et par tes tresses roides

Te soulevant d'un bras fiévreux,

Dis-moi, tête effrayante, a-t-il sur tes dents froides

Collé les suprêmes adieux ?

Loin du monde railleur, loin de la foule impure,

Loin des magistrats curieux,

Dors en paix, dors en paix, étrange créature,

Dans ton tombeau mystérieux,

Ton époux court le monde, et ta forme immortelle

Veille près de lui quand il dort,

Autant que toi sans doute il te sera fidèle,

Et constant jusques à la mort.