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mercredi 21 mars 2018

Au peuple (Victor Hugo)

Totor nous lance un appel à la grève...

Il te ressemble ; il est terrible et pacifique.
Il est sous l'infini le niveau magnifique ;
Il a le mouvement, il a l'immensité.
Apaisé d'un rayon et d'un souffle agité,
Tantôt c'est l'harmonie et tantôt le cri rauque.
Les monstres sont à l'aise en sa profondeur glauque ;
La trombe y germe ; il a des gouffres inconnus
D'où ceux qui l'ont bravé ne sont pas revenus ;
Sur son énormité le colosse chavire ;
Comme toi le despote il brise le navire ;
Le fanal est sur lui comme l'esprit sur toi ;
Il foudroie, il caresse, et Dieu seul sait pourquoi ;
Sa vague, où l'on entend comme des chocs d'armures,
Emplit la sombre nuit de monstrueux murmures,
Et l'on sent que ce flot, comme toi, gouffre humain,
Ayant rugi ce soir, dévorera demain.
Son onde est une lame aussi bien que le glaive ;
Il chante un hymne immense à Vénus qui se lève ;
Sa rondeur formidable, azur universel,
Accepte en son miroir tous les astres du ciel ;
Il a la force rude et la grâce superbe ;
Il déracine un roc, il épargne un brin d'herbe ;
Il jette comme toi l'écume aux fiers sommets,
Ô peuple ; seulement, lui, ne trompe jamais
Quand, l'oeil fixe, et debout sur sa grève sacrée,
Et pensif, on attend l'heure de sa marée.

jeudi 13 septembre 2012

Les fusillés (Victor Hugo)

Un très grand passage de Victor Hugo sur la répression après la chute de la Commune


Partout la mort. Eh bien, pas une plainte.
Ô blé que le destin fauche avant qu'il soit mûr !
Ô peuple !

On les amène au pied de l'affreux mur.
C'est bien. Ils ont été battus du vent contraire.
L'homme dit au soldat qui l'ajuste : Adieu, frère.
La femme dit : - Mon homme est tué. C'est assez.
Je ne sais s'il eut tort ou raison, mais je sais
Que nous avons traîné le malheur côte à côte ;
Il fut mon compagnon de chaîne ; si l'on m'ôte
Cet homme, je n'ai plus besoin de vivre. Ainsi
Puisqu'il est mort, il faut que je meure. Merci. -
Et dans les carrefours les cadavres s'entassent.
Dans un noir peloton vingt jeunes filles passent ;
Elles chantent ; leur grâce et leur calme innocent
Inquiètent la foule effarée ; un passant
Tremble. - Où donc allez-vous ? dit-il à la plus belle.
Parlez. - Je crois qu'on va nous fusiller, dit-elle.
Un bruit lugubre emplit la caserne Lobau ;
C'est le tonnerre ouvrant et fermant le tombeau.
Là des tas d'hommes sont mitraillés ; nul ne pleure ;
Il semble que leur mort à peine les effleure,
Qu'ils ont hâte de fuir un monde âpre, incomplet,
Triste, et que cette mise en liberté leur plaît.
Nul ne bronche. On adosse à la même muraille
Le petit-fils avec l'aïeul, et l'aïeul raille,
Et l'enfant blond et frais s'écrie en riant : Feu !

dimanche 1 mars 2009

Hommage à Lamartine (Charles Lassailly)

La carte du comptoir des vers rend hommage aujourd'hui au thuriféraire inconnu avec un plat de résistance très résistant voire indigeste : l'hommage à Lamartine de Charles Lassailly, écrivaillon "armé de la verge qui fouette" (en français dans son texte !).

La carte du comptoir des poésies, sans autre commentaire, propose aussi de parcourir ses "classiques" proposés en bas de ce poème.


Dieu merci, je me sens âme assez forte en moi,

Pour dire hardiment, selon toute ma foi,

Ce que j'ai sur le coeur, contre ces pamphlétaires

Qui de volcans boueux fécondent les cratères,

Jettent au vent l'honneur des réputations,

Et mentent à la muse, ainsi qu'aux nations.

Aboyeurs de places publiques,

Brocanteurs de sales reliques,

Que vous nommez la liberté,

Arrière, arrière les Pilates,

Les donneurs de louanges plates

Au monstre popularité !

La satire, en ses anathèmes,

N'a pas besoin d'impurs blasphèmes,

Coupables indignations,

Allez dans la voie ; elle est ample

Mais vous souillez le seuil du temple,

Vendeurs de profanations.

Je descends vers vous, moi, poète,

Armé de la verge qui fouette

Les hypocrites de vertu,

Et sous de luisantes écailles,

Je fouillerai dans vos entrailles ...

Et je crierai : toi, que veux-tu,

Toi qui renias un beau rôle ;

Qui ne sais pas que la parole

Ne doit jamais homicider :

Toi qui deviens un mauvais ange ;

Et sur des colonnes de fange,

Sembles à l'aise t'accouder !

Toi qui gagnes un vil pécule

À trafiquer le ridicule,

À mâcher toujours du venin,

Et sous le luxe de tes rimes,

Glisses des mots, qui sont des crimes,

Oui, toi, versificateur nain,

Oui, que veux-tu ? Jugeons tes comptes.

Montre-moi le tarif des hontes,

Que darde ton vers avili !

Pourquoi des peuples qu'on égare

Façonner, menteur et barbare,

Ces haines qui prennent le pli ? ...

Pourquoi, profès en calomnie,

De la vieillesse ou du génie

Arracher un fil au manteau ;

Et pour de misérables sommes,

Jeter en pâture des hommes

Aux fureurs de ton Alecto ?

Ah ! c'est vous qui l'avez tuée

La satire, prostituée,

Dont le pouvoir est impuissant,

Parce que fausse, haïssable,

Elle a fait mentir sur le sable

Des lignes écrites au sang !

Est-ce donc là que vous en êtes,

Qu'il ne vous faut plus que des têtes,

Et vous regardez à l'entour !

Comme si toi, que l'on vénère,

Ô ma Liberté, dans ton aire,

Tu couvais des veufs de vautour !

Ma sainte Liberté, je t'aime,

Sans foudroyer d'un anathème,

Sans maudire un seul nom humain ;

Car on se repent de maudire,

De s'être gonflé le coeur d'ire,

Quand l'histoire a son lendemain.

Après l'orage de la veille,

L'humanité, qui se réveille,

Voyant tant de germes éclos,

Tant de vérités, qu'on sait vite,

Tant d'épreuves, que l'on évite,

Et d'engrais derrière les flots,

Se rassure en la Providence,

Qui d'une oublieuse imprudence

Ne compromet pas l'avenir :

Si le progrès d'hier s'enraie,

C'est qu'une vérité plus vraie,

Pour le dépasser va venir !

Or, gardons mieux nos âmes chastes.

N'oublions plus que les contrastes

S'harmonisent par une loi.

Laissons les passions s'éteindre ;

Si quelqu'un erre, aimons le plaindre ;

Respectons quiconque a sa foi.

Ainsi votre tête se grise

D'une liberté mal comprise,

Rétrogrades républicains,

Vous, qui d'un siècle ôtez la pierre,

Afin d'exhumer Robespierre,

Dictateur pour des mannequins !

Ce n'est pas moi qui la renie,

Dans les luttes de son génie,

La grande révolution.

Elle a travaillé sa journée ;

Sa moisson fut bien moissonnée ;

Son char ouvrit notre sillon.

Lorsque l'Europe était en boule ;

Lorsque les peuples faisaient foule,

Se dressant en monts ennemis ;

Elle ne perdit pas courage,

Et remua, belle de rage,

Chaque sol où son pied s'est mis !

Certes, messieurs les jeunes hères,

Certes vous avez eu des pères

Dont les ombres s'allongent haut :

Mais vous qui finissez la tâche,

Ne regrettez point une tache,

N'espérez plus en l'échafaud !

Ah ! Plus heureux, de la morale,

De la religion qui râle,

Purs, défendez les intérêts.

Ceux-là brilleront sur les autres,

Qui vont, pacifiques apôtres,

À son tour, servir ce progrès.

La loi politique n'a force,

Que si le luxe de l'écorce

Vient de la sève du dedans

Orgueilleuses impatiences,

Régénérez les consciences

Celui qui prouve, c'est le temps !

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Les "classiques" de la
carte du comptoir des vers :


- Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), le soleil, toute entière, une martyre, à une dame créole, j'aime le souvenir de ces époques nues, une mendiante rousse, confession, les ténèbres, quand le ciel bas et lours pèse comme un couvercle, à celle qui est trop gaie, correspondances, le chat

- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, le dormeur du val, voyelles, sensations, Vénus Anadyomène, chant de guerre parisien, chanson de la plus haute tour, ma Bohème, les douaniers, l'homme juste, petites amoureuses, première soirée, aube, au cabaret vert (cinq heures du soir), Michel et Christine, Marine, les mains de Jeanne-Marie, les assis, soleil et chair, tête de faune, à la musique, mouvement, jeune ménage, age d'or, ô saisons ô chateaux, les étrennes des orphelins, Bruxelles, l'orgie parisienne, les pauvres à l'église

- Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), petit chat, l'hymne au soleil, rois mages, nénuphars

-
Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, la belle italienne, l'affiche rouge, Santa Espina, chambre garnie, chambres d'un moment, nous dormirons ensemble, la rose et le réséda, un jour un jour, Charlot mystique, Elsa, Elsa au miroir, les mains d'Elsa, j'arrive où je suis étranger, les yeux d'Elsa

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, l'adieu, nuit rhénane, nocturne, le vigneron champenois, le chef de section, Marizibill, l'émigrant de Landor Road, chant de l'horizon en Champagne, acousmate, la Victoire, ô naturel désir, à l'Italie, Annie, dans l'abri-caverne, à la Santé

- Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, au fleuve de Loire, cent fois plus qu'à louer on se plaît à médire, à Madame Marguerite d'écrire en sa langue

- José Maria de Heredia : les conquérants ("comme un vol de gerfauts hors du charnier natal"), l'esclave, le vitrail, soir de bataille, le voeu, le tepidarium, la belle viole, fleurs de feu, Tranquillus

- Et bien entendu, le très long et très kitsch poème acadien de H.W. Longfellow Evangéline

samedi 30 août 2008

L'orgie parisienne ou Paris se repeuple (Arthur Rimbaud)

La carte du comptoir des vers, dans le cadre de sa série sur la matière première du poème le pied, a remis la main sur un filon d'Arthur Rimbaud.
Voici un des poèmes les plus sordides et glauques écrits par le trafiquant d'armes
ardennais très loin de Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val mais dans la même veine que Vénus Anadyomène ou Mes petites amoureuses.
Par contre, toujours aucun
Guillaume Apollinaire ( Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu ...) en vue.



Ô lâches, la voilà ! Dégorgez dans les gares !

Le soleil essuya de ses poumons ardents

Les boulevards qu'un soir comblèrent les Barbares.

Voilà la Cité sainte, assise à l'occident !

Allez ! on préviendra les reflux d'incendie,

Voilà les quais, voilà les boulevards, voilà

Les maisons sur l'azur léger qui s'irradie

Et qu'un soir la rougeur des bombes étoila !

Cachez les palais morts dans des niches de planches !

L'ancien jour effaré rafraîchit vos regards.

Voici le troupeau roux des tordeuses de hanches :

Soyez fous, vous serez drôles, étant hagards !

Tas de chiennes en rut mangeant des cataplasmes,

Le cri des maisons d'or vous réclame. Volez !

Mangez ! Voici la nuit de joie aux profonds spasmes

Qui descend dans la rue. Ô buveurs désolés,

Buvez ! Quand la lumière arrive intense et folle,

Fouillant à vos côtés les luxes ruisselants,

Vous n'allez pas baver, sans geste, sans parole,

Dans vos verres, les yeux perdus aux lointains blancs ?

Avalez, pour la Reine aux fesses cascadantes !

Ecoutez l'action des stupides hoquets

Déchirants ! Ecoutez sauter aux nuits ardentes

Les idiots râleux, vieillards, pantins, laquais !

Ô coeurs de saleté, bouches épouvantables,

Fonctionnez plus fort, bouches de puanteurs !

Un vin pour ces torpeurs ignobles, sur ces tables ...

Vos ventres sont fondus de hontes, ô Vainqueurs !

Ouvrez votre narine aux superbes nausées !

Trempez de poisons forts les cordes de vos cous !

Sur vos nuques d'enfants baissant ses mains croisées

Le Poète vous dit : Ô lâches, soyez fous !

Parce que vous fouillez le ventre de la Femme,

Vous craignez d'elle encore une convulsion

Qui crie, asphyxiant votre nichée infâme

Sur sa poitrine, en une horrible pression.

Syphilitiques, fous, rois, pantins, ventriloques,

Qu'est-ce que ça peut faire à la putain Paris,

Vos âmes et vos corps, vos poisons et vos loques ?

Elle se secouera de vous, hargneux pourris !

Et quand vous serez bas, geignant sur vos entrailles,

Les flancs morts, réclamant votre argent, éperdus,

La rouge courtisane aux seins gros de batailles

Loin de votre stupeur tordra ses poings ardus !

Quand tes pieds ont dansé si fort dans les colères,

Paris ! quand tu reçus tant de coups de couteau,

Quand tu gis, retenant dans tes prunelles claires

Un peu de la bonté du fauve renouveau,

Ô cité douloureuse, ô cité quasi morte,

La tête et les deux seins jetés vers l'Avenir

Ouvrant sur ta pâleur ses milliards de portes,

Cité que le Passé sombre pourrait bénir :

Corps remagnétisé pour les énormes peines,

Tu rebois donc la vie effroyable ! tu sens

Sourdre le flux des vers livides en tes veines,

Et sur ton clair amour rôder les doigts glaçants !

Et ce n'est pas mauvais. Les vers, les vers livides

Ne gêneront pas plus ton souffle de Progrès

Que les Stryx n'éteignaient l'oeil des Cariatides

Où des pleurs d'or astral tombaient des bleus degrés.

Quoique ce soit affreux de te revoir couverte,

Ainsi ; quoiqu'on n'ait fait jamais d'une cité

Ulcère plus puant à la Nature verte,

Le Poète te dit : Splendide est ta Beauté !

L'orage t'a sacrée suprême poésie ;

L'immense remuement des forces te secourt ;

Ton oeuvre bout, la mort gronde, Cité choisie !

Amasse les strideurs au coeur du clairon sourd.

Le Poète prendra le sanglot des Infâmes,

La haine des Forçats, la clameur des Maudits ;

Et ses rayons d'amour flagelleront les Femmes.

Ses strophes bondiront : Voilà ! voilà ! bandits !

Société, tout est rétabli : les orgies

Pleurent leur ancien râle aux anciens lupanars :

Et les gaz en délire, aux murailles rougies,

Flambent sinistrement vers les azurs blafards !

dimanche 19 août 2007

Dimanches (Georges Rodenbach)

Morne l'après-midi des dimanches, l'hiver,

Dans l'assoupissement des villes de province,

Où quelque girouette inconsolable grince

Seule, au sommet des toits, comme un oiseau de fer !

Il flotte dans le vent on ne sait quelle angoisse !

De très rares passants s'en vont sur les trottoirs :

Prêtres, femmes du peuple en grands capuchons noirs,

Béguines revenant des saluts de paroisse.

Des visages de femme ennuyés sont collés

Aux carreaux, contemplant le vide et le silence,

Et quelques maigres fleurs, dans une somnolence,

Achèvent de mourir sur les châssis voilés.

Et par l'écartement des rideaux des fenêtres,

Dans les salons des grands hôtels patriciens

On peut voir, sur des fonds de gobelins anciens,

Dans de vieux cadres d'or, les portraits des ancêtres,

En fraise de dentelle, en pourpoint de velours,

Avec leur blason peint dans un coin de la toile,

Qui regardent au loin s'allumer une étoile

Et la ville dormir dans des silences lourds.

Et tous ces vieux hôtels sont vides et sont ternes ;

Le moyen âge mort se réfugie en eux,

C'est ainsi que, le soir, le soleil lumineux

Se réfugie aussi dans les tristes lanternes.

Ô lanternes, gardant le souvenir du feu,

Le souvenir de la lumière disparue,

Si tristes dans le vide et le deuil de la rue

Qu'elles semblent brûler pour le convoi d'un Dieu !

Et voici que soudain les cloches agitées

Ébranlent le Beffroi debout dans son orgueil,

Et leurs sons, lourds d'airain, sur la ville au cercueil

Descendent lentement comme des pelletées !

samedi 4 août 2007

Une gravure fantastique (Charles Baudelaire)

Ce spectre singulier n'a pour toute toilette,

Grotesquement campé sur son front de squelette,

Qu'un diadème affreux sentant le carnaval.

Sans éperons, sans fouet, il essouffle un cheval,

Fantôme comme lui, rosse apocalyptique

Qui bave des naseaux comme un épileptique.

Au travers de l'espace ils s'enfoncent tous deux,

Et foulent l'infini d'un sabot hasardeux.

Le cavalier promène un sabre qui flamboie

Sur les foules sans nom que sa monture broie,

Et parcourt, comme un prince inspectant sa maison,

Le cimetière immense et froid, sans horizon,

Où gisent, aux lueurs d'un soleil blanc et terne,

Les peuples de l'histoire ancienne et moderne.

samedi 28 juillet 2007

Le corps ferme comme une jeune rose (Odilon Jean Périer)

Le corps ferme comme une jeune rose

Celle qu'Amour ne désunissait pas

Qui disposait pour nous entre les choses

L'oeuvre excellente et pure de ses pas

Dont les cheveux donnaient le goût de vivre

Et dont les mains faisaient le pain doré

- N'était-ce rien qu'un instant d'équilibre

Par un miracle au hasard préservé ?

Pour un sourire elle consent au monde

Elle s'accorde ou se rompt au plaisir,

Toute inclinée et mêlée à son ombre

Le corps défait par un pauvre désir

Mais qui l'avait de neige couronnée

Comme il la tient perdue entre ses bras

Ayant goûté sa bouche humiliée

Amèrement s'en détache et s'en va

Il s'en va seul, ruiné, regrettant son courage.

Il voit de grosses mains se poser sur ses dieux

Les dames se repeindre et rire les messieurs

L'or aux dents, le soleil au milieu du visage

Il voit de beaux enfants rayonnants de jeunesse

Tendrement sous les bras saisissant une chair

Donner de leur substance à des femmes ouvertes

Et chercher de l'amour dans ces ventres déserts

Il voit briller l'éclair sur les maisons du monde,

Les morts en habit noir dans les fêtes de nuit,

Les lâches, les tricheurs, enfermés par la honte,

Que le jour du seigneur trouve nus dans leur lit

Il voit se dénouer le coeur des jeunes filles

Celle-ci recevoir un baiser triste et bas,

Celle-là prisonnière aux genoux d'une amie,

Cette autre douce-ardente, et seule, dans ses bras.

Il voit le peuple humain s'enivrer de soi-même.

- Qu'il montre sa blessure, on y met un baiser -

Mais comment pourrait-il accepter ce qu'ils aiment ?

Il veut pour sa patrie un sol immaculé

Les arbres parlent seuls dans le vent de la ville

Ils gardent leurs secrets, ils perdent leurs oiseaux

- Mais on fait ce qu'on veut de leur force immobile

Et leurs maîtres les ont plantés sur des tombeaux

La mer toute-puissante, aujourd'hui blanche et noire

Laisse trop de vivants parcourir sa beauté ;

Ils font leurs pauvres tours au milieu de sa gloire

Elle brille, s'élance - et se couche à leurs pieds

Le ciel même se voit expliquer par la terre :

Ses étoiles ne sont que des mondes mortels

Le visage de l'homme arrête la lumière

Il regarde en riant l'équilibre du ciel

Partout tombe, s'agite, et parle cette bande.

Celui qui se refuse et veut se passer d'eux

Comme un joueur ruiné prisonnier dans sa chambre

N'a plus qu'à se remettre entre les mains de Dieu

- Il compose des vers mystérieux et sages,

Lentement, pleins de sens et de sérénité

- Puis se couche et s'endort, ayant fait son ouvrage

Et repris dans son corps le pouvoir de chanter.

- Beaucoup plus tard, un jour sans tache, un jour sans ombre

- Beaucoup plus tard un air d'eau neuve, un oiseau blanc...

L'homme s'éveille, et s'émerveille
, et vient au monde,

Et laisse aller en liberté son coeur battant ...

Que de beauté ! Les arbres font leur grand murmure,

La mer et le soleil du matin sont unis ...

Voici le ciel dans les chemins de l'aventure

Voici cet homme - et son amour est devant lui

samedi 14 juillet 2007

Aux morts du 4 décembre (Victor Hugo)

Jouissez du repos que vous donne le maître.

Vous étiez autrefois des coeurs troublés peut-être,

Qu'un vain songe poursuit ;

L'erreur vous tourmentait, ou la haine, ou l'envie ;

Vos bouches, d'où sortait la vapeur de la vie,

Étaient pleines de bruit.

Faces confusément l'une à l'autre apparues,

Vous alliez et veniez en foule dans les rues,

Ne vous arrêtant pas,

Inquiets comme l'eau qui coule des fontaines,

Tous, marchant au hasard, souffrant les mêmes peines,

Mêlant les mêmes pas.

Peut-être un feu creusait votre tête embrasée,

Projets, espoirs, briser l'homme de l'Élysée,

L'homme du Vatican,

Verser le libre esprit à grands flots sur la terre ;

Car dans ce siècle ardent toute âme est un cratère

Et tout peuple un volcan.

Vous aimiez, vous aviez le coeur lié de chaînes,

Et le soir vous sentiez, livrés aux craintes vaines,

Pleins de soucis poignants,

Ainsi que l'océan sent remuer ses ondes,

Se soulever en vous mille vagues profondes

Sous les cieux rayonnants.

Tous, qui que vous fussiez, tête ardente, esprit sage,

Soit qu'en vos yeux brillât la jeunesse, ou que l'âge

Vous prît et vous courbât,

Que le destin pour vous fût deuil, énigme ou fête,


Vous aviez dans vos coeurs l'amour, cette tempête,

La douleur, ce combat.

Grâce au quatre décembre, aujourd'hui, sans pensée,

Vous gisez étendus dans la fosse glacée

Sous les linceuls épais ;

Ô morts, l'herbe sans bruit croît sur vos catacombes,

Dormez dans vos cercueils ! taisez-vous dans vos tombes !

L'empire, c'est la paix.


N.B. : ce poème de Victor Hugo traite du coup d'état Louis-Napoléon Bonaparte (plus connu comme empereur Napoléon III) transformant la Deuxième République en Second Empire le 2 décembre 1851.
Les rares révoltes, notamment dans le sud est de la France, qui tentèrent de s'opposer au nouveau régime furent réprimées dans le sang comme les barricades à Paris le 4 décembre 1851.