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dimanche 15 novembre 2009

Plutôt seront Rhône et Saône disjoints (Maurice Scève)

"Que d'avec toi mon coeur se désassemble ..."

Ce poème simultanément lyonnais et énamouré de l'obscur Maurice Scève (1501 - 1564) a servi de point de départ au poème de Joachim du Bellay "je me trouvais comme fils d'Anchise" publié en septembre sur la carte du comptoir des vers.

La carte du comptoir des poésies, sans plus de commentaire ou d'explication de texte, rappelle qu'elle suggère en bas de ce poème de très nombreux "classiques" .


Plutôt seront Rhône et Saône disjoints,

Que d'avec toi mon coeur se désassemble :

Plutôt seront l'un et l'autre mont joints,

Qu'avecques nous aucun discord s'assemble :

Plutôt verrons et toi et moi ensemble

Le Rhône aller contremont lentement,

Saône monter très violentement,

Que ce mien feu, tant soit peu, diminue,

Ni que ma foi décroisse aucunement.

Car ferme amour sans eux est plus que nue.

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Les "classiques" de la
carte du comptoir
des vers :

- Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, Scève je me trouvais comme le fils d'Anchise, cent fois plus qu'à louer on se plaît à médire, au fleuve de Loire, à Madame Marguerite d'écrire en sa langue

- Jean de la Fontaine : le loup et l'agneau, le savetier et le financier, le cheval s'étant voulu venger du cerf

- Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), petit chat, rois mages, l'hymne au soleil, nénuphars

- Victor Hugo : ce siècle avait deux ans, demain dès l'aube, l'an neuf de l'Hegire, les Djinns, Jeanne était au pain sec, à une jeune fille, mes poèmes, Hermina, mon bras pressait ta taille frêle, jolies femmes

- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, le dormeur du val, voyelles, sensations, les douaniers, au cabaret vert (cinq heures du soir), petites amoureuses, Michel et Christine, ma Bohème, aube, soleil et chair, les assis, Vénus Anadyomène, chant de guerre parisien, première soirée, Marine, l'homme juste, les mains de Jeanne-Marie, les étrennes des orphelins, chanson de la plus haute tour, jeune ménage,tête de faune, à la musique, mouvement, age d'or, ô saisons ô chateaux, Bruxelles, l'orgie parisienne, les pauvres à l'église

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, l'adieu, nuit rhénane, chant de l'horizon en Champagne,le chef de section, à l'Italie, nocturne, acousmate, dans l'abri-caverne, Annie, Marizibill, le vigneron champenois, ô naturel désir, l'émigrant de Landor Road, la Victoire, à la Santé

- Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Santa Espina, la rose et le réséda, un jour un jour, nous dormirons ensemble, l'affiche rouge, la belle italienne, Charlot mystique, chambre garnie, chambres d'un moment, Elsa, Elsa au miroir, les mains d'Elsa, j'arrive où je suis étranger, les yeux d'Elsa

- José Maria de Heredia : les conquérants ("comme un vol de gerfauts hors du charnier natal"), l'esclave, le tepidarium, la belle viole, le vitrail, le voeu, fleurs de feu, soir de bataille, Tranquillus, le bain

- Sabine Sicaud : douleur je vous déteste, jour de fièvre, la solitude, vous parler ?, premières feuilles, chemins de l'ouest, la vieille femme de la Lune, la grotte des lépreux

-
Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, à une dame créole, quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), une martyre, correspondances, le soleil, toute entière, j'aime le souvenir de ces époques nues, une mendiante rousse, confession, à celle qui est trop gaie,les ténèbres, le chat

- Et, aussi, l'inouï poème acadien de H.W. Longfellow Evangéline

dimanche 22 février 2009

J'aime le souvenir de ces époques nues (Charles Baudelaire)

La carte du comptoir des vers s'étoffe aujourd'hui d'un nouveau Baudelaire j'aime le souvenir de ces époques nues.

A défaut de poème d'époque, la carte du comptoir des poésies, sans commentaire, propose aussi ses classiques :

- D'autres Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), toute entière, confession, les ténèbres, quand le ciel bas et lours pèse comme un couvercle, le soleil, à celle qui est trop gaie, correspondances, une mendiante rousse, une martyre, à une dame créole, le chat

- Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), petit chat, rois mages, l'hymne au soleil, nénuphars

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, l'adieu, nuit rhénane, Annie, Marizibill, l'émigrant de Landor Road, dans l'abri-caverne, ô naturel désir, la Victoire, à l'Italie, le chef de section, nocturne, le vigneron champenois, chant de l'horizon en Champagne, acousmate, à la Santé

-
Arthur Rimbaud : le bateau ivre, le dormeur du val, voyelles, sensations, Vénus Anadyomène, petites amoureuses, l'orgie parisienne, Michel et Christine, les douaniers, Marine, Bruxelles, les mains de Jeanne-Marie, les assis, l'homme juste, au cabaret vert (cinq heures du soir), soleil et chair, tête de faune, à la musique, première soirée, aube, chant de guerre parisien, mouvement, jeune ménage, age d'or, ô saisons ô chateaux, chanson de la plus haute tour, ma Bohème, les étrennes des orphelins

- Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, au fleuve de Loire

-
Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, chambres d'un moment, chambre garnie, nous dormirons ensemble, Charlot mystique, Elsa au miroir, Elsa, les mains d'Elsa, Santa Espina, la rose et le réséda, l'affiche rouge, un jour un jour, la belle italienne, j'arrive où je suis étranger, les yeux d'Elsa

- José Maria de Heredia : les conquérants, le voeu, soir de bataille, le tepidarium, le vitrail, la belle viole, l'esclave, fleurs de feu, Tranquillus

- Et bien sur, le très (trop ?) long et très kitsch poème acadien de H.W. Longfellow Evangéline


J'aime le souvenir de ces époques nues,

Dont Phoebus se plaisait à dorer les statues.

Alors l'homme et la femme en leur agilité

Jouissaient sans mensonge et sans anxiété,

Et, le ciel amoureux leur caressant l'échine,

Exerçaient la santé de leur noble machine.

Cybèle alors, fertile en produits généreux,

Ne trouvait point ses fils un poids trop onéreux,

Mais, louve au coeur gonflé de tendresses communes,

Abreuvait l'univers à ses tétines brunes.

L'homme, élégant, robuste et fort, avait le droit

D'être fier des beautés qui le nommaient leur roi,

Fruits purs de tout outrage et vierges de gerçures,

Dont la chair lisse et ferme appelait les morsures !

Le Poète aujourd'hui, quand il veut concevoir

Ces natives grandeurs, aux lieux où se font voir

La nudité de l'homme et celle de la femme,

Sent un froid ténébreux envelopper son âme

Devant ce noir tableau plein d'épouvantement.

Ô monstruosités pleurant leur vêtement !

Ô ridicules troncs ! Torses dignes des masques !

Ô pauvres corps tordus, maigres, ventrus ou flasques,

Que le dieu de l'utile, implacable et serein,

Enfants, emmaillota dans ses langes d'airain !

Et vous, femmes, hélas ! Pâles comme des cierges,

Que ronge et que nourrit la débauche, et vous, vierges,

Du vice maternel traînant l'hérédité

Et toutes les hideurs de la fécondité !

Nous avons, il est vrai, nations corrompues,

Aux peuples anciens des beautés inconnues :

Des visages rongés par les chancres du coeur,

Et comme qui dirait des beautés de langueur,

Mais ces inventions de nos muses tardives

N'empêcheront jamais les races maladives

De rendre à la jeunesse un hommage profond,

A la sainte jeunesse, à l'air simple, au doux front,

A l'oeil limpide et clair ainsi qu'une eau courante,

Et qui va répandant sur tout, insouciante

Comme l'azur du ciel, les oiseaux et les fleurs,

Ses parfums, ses chansons et ses douces chaleurs !

samedi 29 novembre 2008

Chant second (Nicolas Boileau)

A la suite du mot mot, du mot pause et même du mot commentaire, le comptoir des vers et sa carte proposent maintenant le mot composé. Comprenne qui pourra (Inspiration Dada ?) ...
Cette livraison est un très (trop ?) long poème parfaitement inintéressant de Nicolas Boileau, le copain de
La Fontaine, mêlant (composant ?) mythologie, érotisme chaste, religiosité, style pompier et vocabulaire alambiqué .


Pour cause de composé, la carte du comptoir poétique, sans aucun commentaire, maintient dans l'arrière-boutique l'Aragon (Elsa, L'étrangère, Chambres d'un moment, Chambre garnie, Charlot mystique, Un jour un jour, La rose et le réséda, Les lilas et les roses, Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Santa Espina, Que serais-je sans toi ?, La belle italienne, Nous dormirons ensemble, Les mains d'Elsa, Elsa au miroir, J'arrive où je suis étranger, L'affiche rouge, Les yeux d'Elsa), l'Arthur Rimbaud (Voyelles, le Bateau Ivre, Sensations, Ma Bohème, Vénus Anadyomène, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne), l'Edmond Rostand (La tirade des nez de Cyrano de Bergerac, Le Petit Chat) et le Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu, l'Emigrant de Landor Road, Marizibill, La Victoire, Le Chef de Section, Ô naturel désir, Nocturne, A l'Italie, Acousmate, Chant de l'Horizon en Champagne, Le Vigneron Champenois, Dans l'Abri-caverne, Annie, A la Santé ...).


Cependant cet oiseau qui prône les merveilles,

Ce monstre composé de bouches et d'oreilles,

Qui, sans cesse volant de climats en climats,

Dit partout ce qu'il sait et ce qu'il ne sait pas ;

La Renommée enfin, cette prompte courrière,

Va d'un mortel effroi glacer la perruquière ;

Lui dit que son époux, d'un faux zèle conduit,

Pour placer un lutrin doit veiller cette nuit.

A ce triste récit, tremblante, désolée,

Elle accourt, l'oeil en feu, la tête échevelée,

Et trop sûre d'un mal qu'on pense lui celer :

Oses-tu bien encor, traître, dissimuler ?

Dit-elle : et ni la foi que ta main m'a donnée,

Ni nos embrassements qu'a suivis l'hyménée,

Ni ton épouse enfin toute prête à périr,

Ne sauraient donc t'ôter cette ardeur de courir ?

Perfide ! si du moins, à ton devoir fidèle,

Tu veillais pour orner quelque tête nouvelle !

L'espoir d'un juste gain consolant ma langueur

Pourrait de ton absence adoucir la longueur.

Mais quel zèle indiscret, quelle aveugle entreprise

Arme aujourd'hui ton bras en faveur d'une église ?

Où vas-tu cher époux, est-ce que tu me fuis ?

As-tu oublié tant de si douces nuits ?

Quoi ! d'un oeil sans pitié vois-tu couler mes larmes ?

Au nom de nos baisers jadis si plein de charmes,

Si mon coeur, de tout temps facile à tes désirs,

N'a jamais d'un moment différé tes plaisirs ;

Si pour te prodiguer mes plus tendres caresses,

Je n'ai point exigé ni serments, ni promesses ;

Si toi seul à mon lit enfin eus toujours part ;

Diffère au moins d'un jour ce funeste départ.

En achevant ces mots cette amante enflammée

Sur un placet voisin tombe demi-pâmée.

Son époux s'en émeut, et son coeur éperdu

Entre deux passions demeure suspendu ;

Mais enfin rappelant son audace première :

Ma femme, lui dit-il d'une voix douce et fière,

Je ne veux point nier les solides bienfaits

Dont ton amour prodigue a comblé mes souhaits,

Et le Rhin de ses flots ira grossir la Loire

Avant que tes faveurs sortent de ma mémoire ;

Mais ne présume pas qu'en te donnant ma foi

L'hymen m'ait pour jamais asservi sous ta loi.

Si le ciel en mes mains eût mis ma destinée,

Nous aurions fui tous deux le joug de l'hyménée ;

Et, sans nous opposer ces devoirs prétendus,

Nous goûterions encor des plaisirs défendus.

Cesse donc à mes yeux d'étaler un vain titre :

Ne m'ôte pas l'honneur d'élever un pupitre,

Et toi-même, donnant un frein à tes désirs,

Raffermis la vertu qu'ébranlent tes soupirs.

Que te dirai-je enfin ? C'est le ciel qui m'appelle,

Une église, un prélat m'engage en sa querelle,

Il faut partir : j'y cours. Dissipe tes douleurs,

Et ne me trouble plus par ces indignes pleurs.

Il la quitte à ces mots. Son amante effarée

Demeure le teint pâle, et la vue égarée :

La force l'abandonne ; et sa bouche, trois fois

Voulant le rappeler, ne trouve plus de voix.

Elle fuit, et de pleurs inondant son visage,

Seule pour s'enfermer vole au cinquième étage.

Mais d'un bouge prochain accourant à ce bruit,

Sa servante Alizon la rattrape et la suit.

Les ombres cependant, sur la ville épandues,

Du faîte des maisons descendent dans les rues.

Le souper hors du coeur chasse les chapelains,

Et de chantres buvant les cabarets sont pleins.

Le redouté Brontin, que son devoir éveille,

Sort à l'instant, chargé d'une triple bouteille,

D'un vin dont Gilotin, qui savait tout prévoir,

Au sortir du conseil eut soin de le pourvoir.

L'odeur d'un jus si doux lui rend la faim moins rude.

Il est bientôt suivi du sacristain Boirude ;

Et tous deux, de ce pas, s'en vont avec chaleur

Du trop lent perruquier réveiller la valeur.

Partons, lui dit Brontin : déjà le jour plus sombre,

Dans les eaux s'éteignant, va faire place à l'ombre.

D'où vient ce noir chagrin que je lis dans tes yeux ?

Quoi ? le pardon sonnant te retrouve en ces lieux !

Où donc est ce grand coeur dont tantôt l'allégresse

Semblait du jour trop long accuser la paresse ?

Marche, et suis nous du moins où l'honneur nous attend.

Le perruquier honteux rougit en l'écoutant.

Aussitôt de longs clous il prend une poignée :

Sur son épaule il charge une lourde cognée ;

Et derrière son dos, qui tremble sous le poids,

Il attache une scie en forme de carquois :

Il sort au même instant, il se met à leur tête.

A suivre ce grand chef l'un et l'autre s'apprête :

Leur coeur semble allumé d'un zèle tout nouveau ;

Brontin tient un maillet et Boirude un marteau.

La lune, qui du ciel voit leur démarche altière,

Retire en leur faveur sa paisible lumière.

La Discorde en sourit, et, les suivant des yeux,

De joie, en les voyant, pousse un cri dans les cieux.

L'air, qui gémit du cri de l'horrible déesse,

Va jusque dans Citeaux réveiller la Mollesse.

C'est là qu'en un dortoir elle fait son séjour :

Les Plaisirs nonchalants folâtrent à l'entour ;

L'un pétrit dans un coin l'embonpoint des chanoines ;

L'autre broie en riant le vermillon des moines :

La Volupté la sert avec des yeux dévots,

Et toujours le Sommeil lui verse des pavots.

Ce soir, plus que jamais, en vain il les redouble.

La Mollesse à ce bruit se réveille, se trouble :

Quand la Nuit, qui déjà va tout envelopper,

D'un funeste récit vient encore la frapper ;

Lui conte du prélat l'entreprise nouvelle :

Aux pieds des murs sacrés d'une sainte chapelle,

Elle a vu trois guerriers, ennemis de la paix,

Marcher à la faveur de ses voiles épais.

La Discorde en ces lieux menace de s'accroître :

Demain avec l'aurore un lutrin va paraître,

Qui doit y soulever un peuple de mutins :

Ainsi le ciel l'écrit au livre des destins.

A ce triste discours, qu'un long soupir achève,

La Mollesse, en pleurant, sur un bras se relève,

Ouvre un oeil languissant, et, d'un faible voix,

Laisse tomber ces mots qu'elle interrompt vingt fois :

Ô Nuit ! que m'as-tu dit ? Quel démon sur la terre

Souffle dans tous les coeurs la fatigue et la guerre ?

Hélas ! qu'est devenu ce temps, cet heureux temps,

Où les rois s'honoraient du nom de fainéants,

S'endormaient sur le trône, et me servant sans honte

Laissaient leur sceptre aux mains d'un maire ou d'un comte !

Aucun soin n'approchait de leur paisible cour :

On reposait la nuit, on dormait tout le jour.

Seulement au printemps, quand Flore dans les plaines

Faisait taire des vents les bruyantes haleines,

Quatre boeufs attelés, d'un pas tranquille et lent,

Promenaient dans Paris le monarque indolent.

Ce doux siècle n'est plus. Le ciel impitoyable

A placé sur le trône un prince infatigable.

Il brave mes douceurs, il est sourd à ma voix :

Tous les jours il m'éveille du bruit de ses exploits.

Rien ne peut arrêter sa vigilante audace :

L'été n'a point de feux, l'hiver n'a point de glace.

J'entends à son seul nom tous mes sujets frémir

En vain deux fois la paix a voulu l'endormir ;

Loin de moi son courage, entraîné par la gloire,

Ne se plaît qu'à courir de victoire en victoire.

Je me fatiguerais de te tracer le cours

Des outrages cruels qu'il me fait tous les jours.

Je croyais, loin des lieux où ce prince m'exile,

Que l'Eglise du moins m'assurait un asile.

Mais qu'en vain j'espérais y régner sans effroi :

Moines, abbés prieurs, tout s'arme contre moi.

Par mon exil honteux la Trappe est ennoblie ;

J'ai vu dans Saint Denys la réforme établie ;

La Carme, le Feuillant, s'endurcit aux travaux ;

Et la règle déjà se remet dans Clairvaux.

Citeaux dormait encor, et la sainte Chapelle

Conservait du vieux temps l'oisiveté fidèle :

Et voici qu'un lutrin, prêt à tout renverser,

D'un séjour si chéri vient encor me chasser !

Ô toi, de mon repos, compagne aimable et sombre,

A de si noirs forfaits prêteras-tu ton ombre ?

Ah ! Nuit, si tant de fois, dans les bras de l'amour,

Je t'admis aux plaisirs que je cachais au jour,

Du moins ne permets pas... La Mollesse oppressée

Dans sa bouche à ce mot sent sa langue glacée ;

Et, lasse de parler, succombant sous l'effort,

Soupire, étend les bras, ferme l'oeil et s'endort.

mardi 21 octobre 2008

Vieille ferme à la Toussaint (Emile Verhaeren)

La carte du comptoir des vers se tourne délibérement vers un menu d'automne et propose donc des opus de Toussaint.
Après les pensées des morts du fringuant Lamartine, voici un petit Mimile Verhaeren saisonnalisé qui complète la rentrée des moines, les soirs d'été, les pêcheurs à cheval, la grande chambre, la ville et l'étal.

Aussi, momentanément, sur le comptoir des vers, plus de Gérard de Nerval (Antéros, Madame Aguado, Résignation, Louise d'or reine, Gaieté, Fantaisie, J.Y. Colonna, ou Pensée de Byron), ni d'Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne) et encore moins de Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu ...).


La ferme aux longs murs blancs, sous les grands arbres jaunes,

Regarde, avec les yeux de ses carreaux éteints,

Tomber très lentement, en ce jour de Toussaint,

Les feuillages fanés des frênes et des aunes.

Elle songe et resonge à ceux qui sont ailleurs,

Et qui, de père en fils, longuement s'éreintèrent,

Du pied bêchant le sol, des mains fouillant la terre,

A secouer la plaine à grands coups de labeur.

Puis elle songe encor qu'elle est finie et seule,

Et que ses murs épais et lourds, mais crevassés,

Laissent filtrer la pluie et les brouillards tassés,

Même jusqu'au foyer où s'abrite l'aïeule.

Elle regarde aux horizons bouder les bourgs,

Des nuages compacts plombent le ciel de Flandres,

Et tristement, et lourdement se font entendre,

Là-bas, des bonds de glas sautant de tour en tour.

Et quand la chute en or des feuillage effleure,

Larmes ! ses murs flétris et ses pignons usés,

La ferme croit sentir ses lointains trépassés

Qui doucement se rapprochent d'elle, à cette heure,

Et pleurent.

samedi 26 juillet 2008

La grande chambre (Emile Verhaeren)

Le comptoir des vers, dont la carte manque toujours d'Arthur Rimbaud , de Vénus Anadyomène, de Sensation et de voyelles ainsi que de Guillaume Apollinaire, de pont Mirabeau et de Nuit Rhénane, propose avant de fermer pour 3 semaines un petit Emile Verhaeren de derrière les fagots.


Et voici quelle était la chambre hospitalière

l'étranger trouvait bon gîte et réconfort,

Où les fils étaient nés, où l'aïeul était mort,

Où l'on avait tassé ce grand corps dans sa bière.

Aux kermesses, aux jours de foire et de décor,

La ferme y célébrait la fête coutumière,

Et jadis, quand vivait encore la fermière,

Elle y trônait, au centre, avec ses pendants d'or.

Les murs étaient crépis, deux massives armoires

Étalaient dans les coins leur bois zébré de moires ;

Au fond, un Christ en plâtre expirait sous un dais,

Le front troué, les yeux ouverts sur les ivresses,

Et le parfum des lards et la senteur des graisses

Montaient vers son coeur nu, comme un encens mauvais.

samedi 28 juillet 2007

Le corps ferme comme une jeune rose (Odilon Jean Périer)

Le corps ferme comme une jeune rose

Celle qu'Amour ne désunissait pas

Qui disposait pour nous entre les choses

L'oeuvre excellente et pure de ses pas

Dont les cheveux donnaient le goût de vivre

Et dont les mains faisaient le pain doré

- N'était-ce rien qu'un instant d'équilibre

Par un miracle au hasard préservé ?

Pour un sourire elle consent au monde

Elle s'accorde ou se rompt au plaisir,

Toute inclinée et mêlée à son ombre

Le corps défait par un pauvre désir

Mais qui l'avait de neige couronnée

Comme il la tient perdue entre ses bras

Ayant goûté sa bouche humiliée

Amèrement s'en détache et s'en va

Il s'en va seul, ruiné, regrettant son courage.

Il voit de grosses mains se poser sur ses dieux

Les dames se repeindre et rire les messieurs

L'or aux dents, le soleil au milieu du visage

Il voit de beaux enfants rayonnants de jeunesse

Tendrement sous les bras saisissant une chair

Donner de leur substance à des femmes ouvertes

Et chercher de l'amour dans ces ventres déserts

Il voit briller l'éclair sur les maisons du monde,

Les morts en habit noir dans les fêtes de nuit,

Les lâches, les tricheurs, enfermés par la honte,

Que le jour du seigneur trouve nus dans leur lit

Il voit se dénouer le coeur des jeunes filles

Celle-ci recevoir un baiser triste et bas,

Celle-là prisonnière aux genoux d'une amie,

Cette autre douce-ardente, et seule, dans ses bras.

Il voit le peuple humain s'enivrer de soi-même.

- Qu'il montre sa blessure, on y met un baiser -

Mais comment pourrait-il accepter ce qu'ils aiment ?

Il veut pour sa patrie un sol immaculé

Les arbres parlent seuls dans le vent de la ville

Ils gardent leurs secrets, ils perdent leurs oiseaux

- Mais on fait ce qu'on veut de leur force immobile

Et leurs maîtres les ont plantés sur des tombeaux

La mer toute-puissante, aujourd'hui blanche et noire

Laisse trop de vivants parcourir sa beauté ;

Ils font leurs pauvres tours au milieu de sa gloire

Elle brille, s'élance - et se couche à leurs pieds

Le ciel même se voit expliquer par la terre :

Ses étoiles ne sont que des mondes mortels

Le visage de l'homme arrête la lumière

Il regarde en riant l'équilibre du ciel

Partout tombe, s'agite, et parle cette bande.

Celui qui se refuse et veut se passer d'eux

Comme un joueur ruiné prisonnier dans sa chambre

N'a plus qu'à se remettre entre les mains de Dieu

- Il compose des vers mystérieux et sages,

Lentement, pleins de sens et de sérénité

- Puis se couche et s'endort, ayant fait son ouvrage

Et repris dans son corps le pouvoir de chanter.

- Beaucoup plus tard, un jour sans tache, un jour sans ombre

- Beaucoup plus tard un air d'eau neuve, un oiseau blanc...

L'homme s'éveille, et s'émerveille
, et vient au monde,

Et laisse aller en liberté son coeur battant ...

Que de beauté ! Les arbres font leur grand murmure,

La mer et le soleil du matin sont unis ...

Voici le ciel dans les chemins de l'aventure

Voici cet homme - et son amour est devant lui