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vendredi 3 août 2018

Promenade galante (Théodore de Banville)

Encore un poète ayant abusé du dictionnaire...

Dans le parc au noble dessin
Où s'égarent les Cidalises
Parmi les fontaines surprises
Dans le marbre du clair bassin,

Iris, que suit un jeune essaim,
Philis, Églé, nymphes éprises,
Avec leurs plumes indécises,
En manteau court, montrant leur sein,

Lycaste, Myrtil et Sylvandre
Vont, parmi la verdure tendre,
Vers les grands feuillages dormants.

Ils errent dans le matin blême,
Tous vêtus de satin, charmants
Et tristes comme l'Amour même.

mercredi 1 août 2012

Ronsard si tu as su par tout le monde épandre (Théodore Agrippa d'Aubigné)

Petit poème entier plein d'arguments voire d'arguties


Ronsard si tu as su par tout le monde épandre
L'amitié, la douceur, les grâces, la fierté,
Les faveurs, les ennuis, l'aise et la cruauté,
Et les chastes amours de toi et ta Cassandre,

Je ne veux à l'envi pour sa nièce, entreprendre
D'en rechanter autant comme tu as chanté,
Mais je veux comparer à beauté la beauté,
Et mes feux à tes feux, et ma cendre à ta cendre.

Je sais que je ne puis dire si doctement,
Je quitte de savoir, je brave d'argument,
Qui de l'écrit augmente ou affaiblit la grâce.

Je sers l'aube qui naît, toi le soir mutiné,
Lorsque de l'Océan l'adultère obstiné,
Jamais ne veut tourner à l'Orient sa face.

mardi 3 mars 2009

La chambre dorée (Théodore Agrippa d'Aubigné)

La carte du comptoir des vers s'installe dans une chambre dorée aménagée par Agrippa d'Aubigné.

La carte du comptoir des poésies, sans aucun autre commentaire, suggère aussi de parcourir ses "classiques" proposés en bas de ce poème.


Eh bien ! Vous, conseillers de grandes compagnies,

Fils d'Adam qui jouez et des biens et des vies,

Dites vrai, c'est à Dieu que compte vous rendez.

Rendez-vous la justice ou si vous la vendez ?

Plutôt, âmes sans loi, parjures, déloyales,

Vos balances, qui sont balances inégales,

Pervertissent la terre et versent aux humains

Violence et ruine, ouvrages de vos mains.

Vos mères ont conçu en l'impure matrice,

Puis avorté de vous tout d'un coup et du vice,

Le mensonge qui fut votre lait au berceau

Vous nourrit en jeunesse et abesche au tombeau.

Ils semblent le serpent à la peau marquetée

D'un jaune transparent, de venin mouchetée,

Ou l'aspic embuché qui veille en sommeillant,

Armé de soi, couvert d'un tortillon grouillant.

A l'aspic cauteleux cette bande est pareille,

Alors que de la queue il s'étoupe l'oreille,

Lui, contre les jargons de l'enchanteur savant,

Eux pour chasser de Dieu les paroles au vent.

A ce troupeau, Seigneur, qui l'oreille se bouche,

Brise les grosses dents en leur puante bouche :

Prends la verge de fer, fracasse de tes fléaux

La mâchoire puante à ces fiers lionceaux.

Que, comme l'eau se fond, ces orgueilleux se fondent,

Au camp leurs ennemis sans peine se confondent :

S'ils bandent l'arc, que l'arc avant tirer soit las,

Que leurs traits sans frapper s'envolent en éclats.

La mort, en leur printemps, ces chenilles suffoque,

Comme le limaçon sèche dedans la coque,

Ou comme l'avorton qui naît en périssant

Et que la mort reçoit de ses mains en naissant.

Brûle d'un vent mauvais jusque dans les racines

Les boutons les premiers de ces tendres épines ;

Tout périsse, et que nul ne les prenne en ses mains

Pour de ce bois maudit réchauffer les humains.


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Les "classiques" de la
carte du comptoir des vers :


- Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), petit chat, rois mages, l'hymne au soleil, nénuphars

- Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", à celle qui est trop gaie, correspondances, je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), le soleil, toute entière, une martyre, à une dame créole, j'aime le souvenir de ces époques nues, une mendiante rousse, confession, les ténèbres,
quand le ciel bas et lours pèse comme un couvercle, le chat

- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, le dormeur du val, voyelles, sensations, Vénus Anadyomène, chant de guerre parisien, chanson de la plus haute tour, l'homme juste, petites amoureuses, première soirée, aube, au cabaret vert (cinq heures du soir), ma Bohème, les douaniers, Michel et Christine, Marine, les mains de Jeanne-Marie, les assis, soleil et chair, tête de faune, à la musique, mouvement, jeune ménage, age d'or, ô saisons ô chateaux, les étrennes des orphelins, Bruxelles, l'orgie parisienne, les pauvres à l'église

- Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, au fleuve de Loire, cent fois plus qu'à louer on se plaît à médire, à Madame Marguerite d'écrire en sa langue

-
Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, l'affiche rouge, la belle italienne, Santa Espina, chambre garnie, chambres d'un moment, nous dormirons ensemble, la rose et le réséda, un jour un jour, Charlot mystique, Elsa, Elsa au miroir, les mains d'Elsa, j'arrive où je suis étranger, les yeux d'Elsa

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, l'adieu, nuit rhénane, nocturne, le vigneron champenois, le chef de section, l'émigrant de Landor Road, chant de l'horizon en Champagne, acousmate, la Victoire, ô naturel désir, à l'Italie, Annie, Marizibill, dans l'abri-caverne, à la Santé

- José Maria de Heredia : les conquérants ("comme un vol de gerfauts hors du charnier natal"), l'esclave, le vitrail, soir de bataille, le voeu, le tepidarium, la belle viole, fleurs de feu, Tranquillus

- Et bien entendu, le très long et très kitsch poème acadien de H.W. Longfellow Evangéline

dimanche 22 février 2009

Est-il donc vrai qu'il faut que ma vue enchantée ? (Théodore Agrippa d'Aubigné)

La carte du comptoir des vers revient dans le moyennageux avec un petit Agrippa d'Aubigné.

Si Renaissance et Moyen Age avec leur langue incompréhensible vous ennuient, la carte du comptoir des poésies, sans commentaire, vous suggère d'essayer ses classiques :

- Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, cent fois plus qu'à louer on se plaît à médire, au fleuve de Loire, à Madame Marguerite d'écrire en sa langue

- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, le dormeur du val, voyelles, sensations, chanson de la plus haute tour, ma Bohème, Vénus Anadyomène, petites amoureuses, première soirée, aube, au cabaret vert (cinq heures du soir), Bruxelles, l'orgie parisienne, Michel et Christine, les douaniers, Marine, les mains de Jeanne-Marie, les assis, l'homme juste, soleil et chair, tête de faune, à la musique, chant de guerre parisien, mouvement, jeune ménage, age d'or, ô saisons ô chateaux, les étrennes des orphelins

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, l'adieu, nuit rhénane, le chef de section, nocturne, ô naturel désir, Annie, Marizibill, la Victoire, l'émigrant de Landor Road, le vigneron champenois, chant de l'horizon en Champagne, acousmate, à l'Italie, dans l'abri-caverne, à la Santé

- Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, toute entière, une martyre, j'aime le souvenir de ces époques nues, une mendiante rousse, confession, les ténèbres, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), quand le ciel bas et lours pèse comme un couvercle, le soleil, à celle qui est trop gaie, correspondances, à une dame créole, le chat

- Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), petit chat, rois mages, l'hymne au soleil, nénuphars

- Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, l'affiche rouge, chambre garnie, chambres d'un moment, nous dormirons ensemble, un jour un jour, Charlot mystique, Elsa au miroir, Elsa, les mains d'Elsa, la rose et le réséda, la belle italienne, j'arrive où je suis étranger, Santa Espina, les yeux d'Elsa

- José Maria de Heredia : les conquérants, le voeu, le vitrail, soir de bataille, le tepidarium, la belle viole, l'esclave, fleurs de feu, Tranquillus

- Et bien entendu, le très (trop ?) long et très kitsch poème acadien de H.W. Longfellow Evangéline


Est-il donc vrai qu'il faut que ma vue enchantée

Allume dans mon sein l'homicide désir

Qui fait haïr ma vie, et pour elle choisir

L'aisé saccagement de ma force domptée !

Puis-je voir sans pleurer ma raison surmontée,

Laisser mon sens captif par la flamme périr ?

Puis-je voir la beauté qui me contraint mourir

Se rire en sa blancheur de moi ensanglantée ?

Je maudis les fiertés, les beautés et les cieux,

Je maudis mon vouloir, mon désir et mes yeux,

Je louerais les beautés, cieux et persévérance,

Si sa beauté voulait animer sa pitié,

Si les cieux inclinaient sur moi son amitié,

La dure fermeté, si elle était constance.

samedi 19 janvier 2008

La belle Véronique (Théodore de Banville)

Déposée sur le comptoir de la poésie, la brève série de poèmes à la carte avec le mot "mot" se continue.
En effet, comme proclame un chanteur inénarrable et néammoins
national, "les mots, les mots ne sont jamais les mêmes".
Dans cette livraison, Théodore de Banville réussit un sommet d'art pompier.



Ce fut un beau souper, ruisselant de surprises.

Les rôtis, cuits à point, n'arrivèrent pas froids,

Par ce beau soir d'hiver, on avait des cerises

Et du johannisberg, ainsi que chez les rois.

Tous ces amis joyeux, ivres, fiers de leurs vices,

Se renvoyaient les mots comme un clair tambourin,

Les dames, cependant, suçaient des écrevisses

Et se lavaient les doigts avec le vin du Rhin.

Après avoir posé son verre encore humide,

Un tout jeune homme, épris de songes fabuleux,

Beau comme Antinoüs, mais quelque peu timide,

Suppliait dans un coin sa voisine aux yeux bleus.

Ce fut un grand régal pour la troupe savante

Que cette bergerie, et les meilleurs plaisants

Se délectaient de voir un fou croire vivante

Véronique aux yeux bleus, ce joujou de quinze ans.

Mais l'heureux couple avait, parmi ce monde étrange,

L'impassibilité des Olympiens ; lui

Savourant la démence et versant la louange,

Elle, avalant sa perle avec un noble ennui.

L'ardente causerie agitait ses crécelles

Sur leurs têtes, pourtant, quoi qu'il en pût coûter,

Ils avaient les regards si chargés d'étincelles

Que chacun à la fin se tut pour écouter.

« Vraiment ? jusqu'à mourir ! » s'écriait Véronique,

En laissant flamboyer dans la lumière d'or

Ses dents couleur de perle et sa lèvre ironique,

Et si je vous disais : « Je veux le Kohinnor ? »

Elle jetait au vent sa tête fulgurante,

Pareille à la toison d'une angélique miss

Dont l'aile des steam-boats à la mer de Sorrente

Emporte avec fierté les cargaisons de lys !

« Chère âme, » répondit le rêveur sacrilège,

« J'irais la nuit, tremblant d'horreur sous un manteau,

Blême et pieds nus, voler ce talisman, dussé-je

Ensuite dans le coeur m'enfoncer un couteau. »

Cette fois, par exemple, on éclata. Le rire,

Sonore et convulsif, orageux et profond,

Joyeux jusqu'à l'extase et gai jusqu'au délire,

Comme un flot de cristal montait jusqu'au plafond.

C'est un hôte ébloui, qui toujours nous invite.

La fille d'Eve eut seule un éclair de pitié ;

Elle baisa les yeux de l'enfant, et bien vite

Lui dit, en se penchant dans ses bras à moitié :

« Ami, n'emporte plus ton coeur dans une orgie.

Ne bois que du vin rouge, et surtout lis Balzac.

Il fut supérieur en physiologie

Pour avoir bien connu le fond de notre sac.

Ici, comme partout, l'expérience est chère.

Crois-moi, je ne vaux pas la bague de laiton

Si brillante jadis à mon doigt de vachère,

Dans le bon temps des gars qui m'appelaient Gothon ! »

dimanche 29 juillet 2007

Reprise de la dame (Théodore de Banville)

Mourir de la poitrine

Quand j'ai ces bras de lys,

La lèvre purpurine,

Les cheveux de maïs

Et cette gorge rose,

Ah ! la vilaine chose !

Quel poète morose

Est donc ce Dumas fils !

Je fus, pauvre colombe,

Triste, blessée au flanc ;

Déjà le soir qui tombe

Glace mon jeune sang,

Et, j'en ai fait le pacte,

Il faut qu'en femme exacte,

Au bout du cinquième acte

J'expire en peignoir blanc !

Pourtant, j'aime une vie

Qu'un immortel trésor

Poétise, ravie,

Dans un si beau décor ;

J'aime pour mes extases

Les feux des chrysoprases,

Les rubis, les topazes,

Les tas d'argent et d'or !

Paris est une ville

Où mille voyageurs

Cherchent au Vaudeville

De pudiques rougeurs,

Où toute jeune fille

Aux façons de torpille

Peut avoir ce qui brille

Aux vitres des changeurs !

J'aime cette lumière

Qui, des lustres fleuris,

Tombe aux soirs de première

Sur ma poudre de riz,

Quand, aux loges de face,

Ma petite grimace,

Malgré leur pose, efface

Cerisette et Souris.

J'aime qu'en ma fournaise

Un lingot fonde entier,

Et que, pour me rendre aise,

Avec un luxe altier

De jeune Sulamite

Qui ne soit pas un mythe,

Plus d'un caissier imite

Grellet et Carpentier !

J'aime que le vieux comte

Soit réduit aux abois

En refaisant le compte

Des perles que je bois,

Enfin, cela m'allèche

De sentir ma calèche

Voler comme une flèche

Par les détours du bois !


J'aime que l'on me bouge

Un grand miroir princier,

Pour me poser ce rouge

Qui plaît à mon boursier,

Tandis que ma compagne,

Brune fille d'Espagne,

Sur l'orgue m'accompagne

Des chansons de Darcier !

Mais surtout, quand, dès l'aube,

S'éloigne mon sous-chef

Natif d'Arcis-sur-Aube,

Renvoyé d'un ton bref,

Dans ma main conquérante

J'aime à tenir quarante

Nouveaux coupons de rente,

Et du papier Joseph !

lundi 16 juillet 2007

L'amour à Paris (Théodore de Banville)

Fille du grand Daumier ou du sublime Cham,

Toi qui portes du reps et du madapolam,

O Muse de Paris ! toi par qui l'on admire

Les peignoirs érudits qui naissent chez Palmyre,

Toi pour qui notre siècle inventa les corsets

A la minute, amour du puff et du succès !

Toi qui chez la comtesse et chez la chambrière

Colportes Marivaux retouché par Barrière,

Précieuse Évohé ! chante, après Gavarni,

L'amour et la constance en brodequin verni.

Dans ces pays lointains situés à dix lieues,

Où l'Oise dans la Seine épanche ses eaux bleues,

Parmi ces Saharas récemment découverts,

Quand l'indigène ému voit passer dans nos vers

Ces mots déjà caducs : rat, grisette ou lorette,

Il se cabre, on l'entend fredonner: Turlurette !

Et, l'oeil dans le ciel bleu, ce naturel naïf

Évacue un sonnet imité de Baïf.

Il voit dans le verger qu'il eut en patrimoine

Tourbillonner en choeur les cauchemars d'Antoine ;

Le voilà frémissant et rouge comme un coq ;

Il rêve, il doute, il songe, et tout son Paul de Kock

Lui revient en mémoire, et, pendant trois semaines,

Fait partir à ses yeux des chandelles romaines

Et dans son coeur troublé met tout en désarroi,

Comme un feu d'artifice à la fête du roi.

La grisette ! Il revoit la petite fenêtre.

Les rayons souriants du jour qui vient de naître,

A leur premier réveil, comme un cadre enchanteur,

Dorent les liserons et les pois de senteur.

Une tête charmante, un ange, une vignette

De ce gai reposoir agace la lorgnette.

En voyant de la rue un rire triomphant

Ouvrir des dents de perle, on dirait qu'un enfant

Ou quelque sylphe, épris de leurs touffes écloses,

A fait choir, en jouant, du lait parmi les roses.

Elle va se lacer en chantant sa chanson,

Lisette ou L'Andalouse ou bien Mimi Pinson,

Puis tendre son bas blanc sur sa jambe plus blanche ;

Les plis du frais jupon vont embrasser sa hanche

Et cacher cent trésors, et du cachot de grès

La naïade aux yeux bleus glissera sans regrets

Sur sa folle poitrine et sur son col, que baigne

Un doux or délivré des morsures du peigne.

Ce poème fini, dans un grossier réseau

Elle va becqueter son déjeuner d'oiseau,

Puis, son ouvrage en main, sur sa chaise de paille,

La folle va laisser, tandis qu'elle travaille,

L'aiguille aux dents d'acier mordre ses petits doigts

Et, comme un frais méandre égaré dans les bois,

Elle entrelacera, modeste poésie,

Les fleurs de son caprice et de sa fantaisie.

C'est ce que l'on appelle une brodeuse. Hélas !

Depuis qu'en ses romans, faits pour le doux Hylas,

Paul de Kock embellit, d'une main paternelle,

Cette fleur d'amourette en soulier de prunelle,

Combien ces frais croquis, plus faux que des jetons,

Ont fait dans notre ciel errer de Phaétons !

La grisette, doux rêve ! Elle avait ses apôtres,

Balzac et Gavarni mentaient comme les autres ;

Mais, un jour, Roqueplan, s'étant mis à l'affût,

Dit un mot de génie, et la Lorette fut !

Hurrah ! Les Aglaé ! les Ida, les charmantes,

En avant ! Le champagne a baptisé les mantes !

Déchirons nos gants blancs au seuil de l'Opéra !

Après, la Maison-d'Or ! Corinne chantera,

Et puis, nous ferons tous, comme c'est nécessaire,

Des mots qui paraîtront demain dans Le Corsaire !

Des mots tout neufs, si bien arrachés au trépas,

Qu'ils se rendent parfois, mais qu'ils ne meurent pas !

Écoutez Pomaré, reine de la folie,

Qui chante : Un général de l'armée d'Italie !

Ah ! bravo ! c'est épique, on ne peut le nier.

Quel aplomb ! je l'avais entendu l'an dernier.

Vive Laïs ! Corinthe existe au sein des Gaules !

Ah! nous avons vraiment les femmes les plus drôles

De Paris ! Périclès vit chez nous en exil,

Et nous nous amusons beaucoup. Quelle heure est-il ?

Évohé ! toi qui sais le fond de ces arcanes,

Depuis la Maison-d'Or jusqu'au bureau des cannes,

Toi qui portas naguère avec assez d'ardeur

Le claque enrubanné du fameux débardeur,

Apparais ! Montre-nous, ô femme sibylline,

La pâle Vérité nue et sans crinoline,

Et convaincs une fois les faiseurs de journaux

De complicité vile avec les Oudinots.

Descends jusques au fond de ces hontes immenses

Qui sont le paradis des auteurs de romances,

Dis-nous tous les détours de ces gouffres amers,

Et si la perle en feu rayonne au fond des mers,

Et quels monstres, avec leurs cent gueules ouvertes,

Attendent le nageur tombé dans les eaux vertes.

Mène-nous par la main au fond de ces tombeaux !

Montre ces jeunes corps si pâles et si beaux

D'où la beauté s'enfuit, désespérée et lasse !

Fais-nous voir la misère et l'impudeur sans grâce !

Parcours, en exhalant tes regrets superflus,

Ces beaux temples de l'âme où le dieu ne vit plus,

Sans craindre d'y salir ta cheville nacrée.

Tu peux entrer partout, car la Muse est sacrée.

Mais du moins, Évohé, si la jeune Laïs,

Avec ses cheveux d'or, blonds comme le maïs,

N'enchaîne déjà plus son amant Diogène ;

Dans ces murs, d'où s'enfuit l'esprit avec la gêne,

Si leur Alcibiade et leur sage Phryné

Abandonnent déjà ce siècle nouveau-né ;

Si dans notre Paris Athènes est bien morte,

Dans les salons dorés où se tient à la porte

La noble Courtoisie, il est plus d'un grand nom

Qui dérobe la grâce et l'esprit de Ninon.

Là, l'amour est un art comme la poésie:

Le Caprice aux yeux verts, la rose Fantaisie

Poussent la blanche nef que guident sur son lac

Anacréon, Ovide et le divin Balzac,

Et mènent sur ces flots, où le doux zéphyr passe,

La Volupté plus belle encore que la Grâce !

O doux mensonge ! Avec tes ongles déjà longs,

Tâche d'égratigner la porte des salons,

Et peins-nous, s'il se peut, en paroles courtoises,

Les amours de duchesse et les amours bourgeoises !

Dis l'enfant Chérubin tenant sur ses genoux

Sa marraine aujourd'hui moins sévère ; dis-nous

La nouvelle Phryné, lascive et dédaigneuse,

Instruisant les d'Espard après les Maufrigneuse ;

Dis-nous les nobles seins que froissent les talons

Des superbes chasseurs choisis pour étalons ;

Et comment Messaline, encore extasiée,

Au matin rentre lasse et non rassasiée,

Pâle, essoufflée, en eau, suivant l'ombre du mur,

Tandis que son époux, orateur déjà mûr,

Dans son boudoir de pair désinfecté par l'ambre,

Interpelle un miroir en attendant la Chambre !

Ah ! posons nos deux mains sur notre coeur sanglant !

Ce n'est pas sans gémir qu'on cherche, en se troublant,

Quelle plaie ouvre encor, dans l'éternelle Troie,

L'implacable Cypris attachée à sa proie !

Quand il parle d'amour sans pleurer et crier,

Le plus heureux de nous, quel que soit le laurier

Ou le myrte charmant dont sa tête se ceigne,

Sent grincer à son flanc la blessure qui saigne,

Et se plaindre et frémir, avec un ris moqueur,

L'ouragan du passé dans les flots de son coeur !

samedi 30 juin 2007

Bien souvent je revois sous mes paupières closes (Théodore de Banville)

Bien souvent je revois sous mes paupières closes,

La nuit, mon vieux Moulins bâti de briques roses,

Les cours tout embaumés par la fleur du tilleul,

Ce vieux pont de granit bâti par mon aïeul,

Nos fontaines, les champs, les bois, les chères tombes,

Le ciel de mon enfance où volent des colombes,

Les larges tapis d'herbe où l'on m'a promené

Tout petit, la maison riante où je suis né

Et les chemins touffus, creusés comme des gorges,

Qui mènent si gaiement vers ma belle Font-Georges,

A qui mes souvenirs les plus doux sont liés.

Et son sorbier, son haut salon de peupliers,

Sa source au flot si froid par la mousse embellie

Où je m'en allais boire avec ma soeur Zélie,

Je les revois ; je vois les bons vieux vignerons

Et les abeilles d'or qui volaient sur nos fronts,

Le verger plein d'oiseaux, de chansons, de murmures,

Les pêchers de la vigne avec leurs pêches mûres,

Et j'entends près de nous monter sur le coteau

Les joyeux aboiements de mon chien Calisto !

dimanche 24 juin 2007

La pêche (Théodore de Banville)

Le pêcheur, vidant ses filets,

Voit les poissons d'or de la Loire

Glacés d'argent sur leur nageoire

Et mieux vêtus que des varlets.

Teints encor des ardents reflets

Du soleil et du flot de moire,

Le pêcheur, vidant ses filets,

Voit les poissons d'or de la Loire.

Les beaux captifs, admirez-les !

Ils brillent sur la terre noire,

Glorifiant de sa victoire,

Jaunes, pourprés et violets,

Le pêcheur vidant ses filets.