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mercredi 20 mars 2013

L'Estoc (José-Maria de Heredia)

Poème escrimo-papiste


Au pommeau de l'épée on lit : Calixte Pape.
La tiare, les clefs, la barque et le tramail
Blasonnent, en reliefs d'un somptueux travail,
Le Boeuf héréditaire armoyé sur la chappe.

A la fusée, un Dieu païen, Faune ou Priape,
Rit, engainé d'un lierre à graines de corail ;
Et l'éclat du métal s'exalte sous l'émail
Si clair, que l'estoc brille encor plus qu'il ne frappe.

Maître Antonio Perez de Las Cellas forgea
Ce bâton pastoral pour le premier Borgia,
Comme s'il pressentait sa fameuse lignée ;

Et ce glaive dit mieux qu'Arioste ou Sannazar,
Par l'acier de sa lame et l'or de sa poignée,
Le pontife Alexandre et le prince César.

dimanche 22 février 2009

Les pauvres à l'église (Arthur Rimbaud)

Après une longue interruption, la carte du comptoir des vers repropose du Rimbaud avec ce terrible et violent poème de révolte intitulé pauvres à l'église fait pour être hurlé plutôt que sussurré.

La carte du comptoir des poésies, sans commentaire, vous suggère aussi d'essayer ses classiques :

- D'autres Arthur Rimbaud : le bateau ivre, le dormeur du val, voyelles, sensations, chanson de la plus haute tour, ma Bohème, Vénus Anadyomène, l'homme juste, petites amoureuses, première soirée, aube, au cabaret vert (cinq heures du soir), Bruxelles, l'orgie parisienne, Michel et Christine, les douaniers, Marine, les mains de Jeanne-Marie, les assis, soleil et chair, tête de faune, à la musique, chant de guerre parisien, mouvement, jeune ménage, age d'or, ô saisons ô chateaux, les étrennes des orphelins

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, l'adieu, nuit rhénane, le chef de section, nocturne, ô naturel désir, Marizibill, la Victoire, l'émigrant de Landor Road, le vigneron champenois, chant de l'horizon en Champagne, acousmate, à l'Italie, Annie, dans l'abri-caverne, à la Santé

-
Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, cent fois plus qu'à louer on se plaît à médire, au fleuve de Loire, à Madame Marguerite d'écrire en sa langue

- Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, toute entière, je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), une martyre, j'aime le souvenir de ces époques nues, une mendiante rousse, confession, les ténèbres, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", quand le ciel bas et lours pèse comme un couvercle, le soleil, à celle qui est trop gaie, correspondances, à une dame créole, le chat

- Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), petit chat, l'hymne au soleil, rois mages, nénuphars

- Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, l'affiche rouge, chambre garnie, chambres d'un moment, nous dormirons ensemble, la rose et le réséda, un jour un jour, Charlot mystique, Elsa au miroir, Elsa, les mains d'Elsa, la belle italienne, j'arrive où je suis étranger, Santa Espina, les yeux d'Elsa

- José Maria de Heredia : les conquérants, le vitrail, soir de bataille, le voeu, le tepidarium, la belle viole, l'esclave, fleurs de feu, Tranquillus

- Et bien entendu, le très long et très kitsch poème acadien de H.W. Longfellow Evangéline


Parqués entre des bancs de chêne, aux coins d'église

Qu'attiédit puamment leur souffle, tous leurs yeux

Vers le choeur ruisselant d'orrie et la maîtrise

Aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux,

Comme un parfum de pain humant l'odeur de cire,

Heureux, humiliés comme des chiens battus,

Les Pauvres au bon Dieu, le patron et le sire,

Tendent leurs oremus risibles et têtus.

Aux femmes, c'est bien bon de faire des bancs lisses,

Après les six jours noirs ou Dieu les fait souffrir !

Elles bercent, tordus dans d'étranges pelisses,

Des espèces d'enfants qui pleurent à mourir.

Leurs seins crasseux dehors, ces mangeuses de soupe,

Une prière aux yeux et ne priant jamais,

Regardent parader mauvaisement un groupe

De gamines avec leurs chapeaux déformés.

Dehors, le froid, la faim, l'homme en ribote :

C'est bon. Encore une heure ; après, les maux sans noms !

Cependant, alentour, geint, nasille, chuchote

Une collection de vieilles à fanons :

Ces effarés y sont et ces épileptiques

Dont on se détournait hier aux carrefours,

Et, fringalant du nez dans des missels antiques,

Ces aveugles qu'un chien introduit dans les cours.

Et tous, bavant la foi mendiante et stupide,

Récitent la complainte infinie à Jésus,

Qui rêve en haut, jauni par le vitrail livide,

Loin des maigres mauvais et des méchants pansus,

Loin des senteurs de viande et d'étoffes moisies,

Farce prostrée et sombre aux gestes repoussants ;

Et l'oraison fleurit d'expressions choisies,

Et les mysticités prennent des tons pressants,

Quand, des nefs où périt le soleil, plis de soie

Banals, sourires verts, les dames des quartiers

Distingués, Ô Jésus ! Les malades du foie

Font baiser leurs longs doigts jaunes aux bénitiers.

samedi 29 novembre 2008

Chant second (Nicolas Boileau)

A la suite du mot mot, du mot pause et même du mot commentaire, le comptoir des vers et sa carte proposent maintenant le mot composé. Comprenne qui pourra (Inspiration Dada ?) ...
Cette livraison est un très (trop ?) long poème parfaitement inintéressant de Nicolas Boileau, le copain de
La Fontaine, mêlant (composant ?) mythologie, érotisme chaste, religiosité, style pompier et vocabulaire alambiqué .


Pour cause de composé, la carte du comptoir poétique, sans aucun commentaire, maintient dans l'arrière-boutique l'Aragon (Elsa, L'étrangère, Chambres d'un moment, Chambre garnie, Charlot mystique, Un jour un jour, La rose et le réséda, Les lilas et les roses, Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Santa Espina, Que serais-je sans toi ?, La belle italienne, Nous dormirons ensemble, Les mains d'Elsa, Elsa au miroir, J'arrive où je suis étranger, L'affiche rouge, Les yeux d'Elsa), l'Arthur Rimbaud (Voyelles, le Bateau Ivre, Sensations, Ma Bohème, Vénus Anadyomène, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne), l'Edmond Rostand (La tirade des nez de Cyrano de Bergerac, Le Petit Chat) et le Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu, l'Emigrant de Landor Road, Marizibill, La Victoire, Le Chef de Section, Ô naturel désir, Nocturne, A l'Italie, Acousmate, Chant de l'Horizon en Champagne, Le Vigneron Champenois, Dans l'Abri-caverne, Annie, A la Santé ...).


Cependant cet oiseau qui prône les merveilles,

Ce monstre composé de bouches et d'oreilles,

Qui, sans cesse volant de climats en climats,

Dit partout ce qu'il sait et ce qu'il ne sait pas ;

La Renommée enfin, cette prompte courrière,

Va d'un mortel effroi glacer la perruquière ;

Lui dit que son époux, d'un faux zèle conduit,

Pour placer un lutrin doit veiller cette nuit.

A ce triste récit, tremblante, désolée,

Elle accourt, l'oeil en feu, la tête échevelée,

Et trop sûre d'un mal qu'on pense lui celer :

Oses-tu bien encor, traître, dissimuler ?

Dit-elle : et ni la foi que ta main m'a donnée,

Ni nos embrassements qu'a suivis l'hyménée,

Ni ton épouse enfin toute prête à périr,

Ne sauraient donc t'ôter cette ardeur de courir ?

Perfide ! si du moins, à ton devoir fidèle,

Tu veillais pour orner quelque tête nouvelle !

L'espoir d'un juste gain consolant ma langueur

Pourrait de ton absence adoucir la longueur.

Mais quel zèle indiscret, quelle aveugle entreprise

Arme aujourd'hui ton bras en faveur d'une église ?

Où vas-tu cher époux, est-ce que tu me fuis ?

As-tu oublié tant de si douces nuits ?

Quoi ! d'un oeil sans pitié vois-tu couler mes larmes ?

Au nom de nos baisers jadis si plein de charmes,

Si mon coeur, de tout temps facile à tes désirs,

N'a jamais d'un moment différé tes plaisirs ;

Si pour te prodiguer mes plus tendres caresses,

Je n'ai point exigé ni serments, ni promesses ;

Si toi seul à mon lit enfin eus toujours part ;

Diffère au moins d'un jour ce funeste départ.

En achevant ces mots cette amante enflammée

Sur un placet voisin tombe demi-pâmée.

Son époux s'en émeut, et son coeur éperdu

Entre deux passions demeure suspendu ;

Mais enfin rappelant son audace première :

Ma femme, lui dit-il d'une voix douce et fière,

Je ne veux point nier les solides bienfaits

Dont ton amour prodigue a comblé mes souhaits,

Et le Rhin de ses flots ira grossir la Loire

Avant que tes faveurs sortent de ma mémoire ;

Mais ne présume pas qu'en te donnant ma foi

L'hymen m'ait pour jamais asservi sous ta loi.

Si le ciel en mes mains eût mis ma destinée,

Nous aurions fui tous deux le joug de l'hyménée ;

Et, sans nous opposer ces devoirs prétendus,

Nous goûterions encor des plaisirs défendus.

Cesse donc à mes yeux d'étaler un vain titre :

Ne m'ôte pas l'honneur d'élever un pupitre,

Et toi-même, donnant un frein à tes désirs,

Raffermis la vertu qu'ébranlent tes soupirs.

Que te dirai-je enfin ? C'est le ciel qui m'appelle,

Une église, un prélat m'engage en sa querelle,

Il faut partir : j'y cours. Dissipe tes douleurs,

Et ne me trouble plus par ces indignes pleurs.

Il la quitte à ces mots. Son amante effarée

Demeure le teint pâle, et la vue égarée :

La force l'abandonne ; et sa bouche, trois fois

Voulant le rappeler, ne trouve plus de voix.

Elle fuit, et de pleurs inondant son visage,

Seule pour s'enfermer vole au cinquième étage.

Mais d'un bouge prochain accourant à ce bruit,

Sa servante Alizon la rattrape et la suit.

Les ombres cependant, sur la ville épandues,

Du faîte des maisons descendent dans les rues.

Le souper hors du coeur chasse les chapelains,

Et de chantres buvant les cabarets sont pleins.

Le redouté Brontin, que son devoir éveille,

Sort à l'instant, chargé d'une triple bouteille,

D'un vin dont Gilotin, qui savait tout prévoir,

Au sortir du conseil eut soin de le pourvoir.

L'odeur d'un jus si doux lui rend la faim moins rude.

Il est bientôt suivi du sacristain Boirude ;

Et tous deux, de ce pas, s'en vont avec chaleur

Du trop lent perruquier réveiller la valeur.

Partons, lui dit Brontin : déjà le jour plus sombre,

Dans les eaux s'éteignant, va faire place à l'ombre.

D'où vient ce noir chagrin que je lis dans tes yeux ?

Quoi ? le pardon sonnant te retrouve en ces lieux !

Où donc est ce grand coeur dont tantôt l'allégresse

Semblait du jour trop long accuser la paresse ?

Marche, et suis nous du moins où l'honneur nous attend.

Le perruquier honteux rougit en l'écoutant.

Aussitôt de longs clous il prend une poignée :

Sur son épaule il charge une lourde cognée ;

Et derrière son dos, qui tremble sous le poids,

Il attache une scie en forme de carquois :

Il sort au même instant, il se met à leur tête.

A suivre ce grand chef l'un et l'autre s'apprête :

Leur coeur semble allumé d'un zèle tout nouveau ;

Brontin tient un maillet et Boirude un marteau.

La lune, qui du ciel voit leur démarche altière,

Retire en leur faveur sa paisible lumière.

La Discorde en sourit, et, les suivant des yeux,

De joie, en les voyant, pousse un cri dans les cieux.

L'air, qui gémit du cri de l'horrible déesse,

Va jusque dans Citeaux réveiller la Mollesse.

C'est là qu'en un dortoir elle fait son séjour :

Les Plaisirs nonchalants folâtrent à l'entour ;

L'un pétrit dans un coin l'embonpoint des chanoines ;

L'autre broie en riant le vermillon des moines :

La Volupté la sert avec des yeux dévots,

Et toujours le Sommeil lui verse des pavots.

Ce soir, plus que jamais, en vain il les redouble.

La Mollesse à ce bruit se réveille, se trouble :

Quand la Nuit, qui déjà va tout envelopper,

D'un funeste récit vient encore la frapper ;

Lui conte du prélat l'entreprise nouvelle :

Aux pieds des murs sacrés d'une sainte chapelle,

Elle a vu trois guerriers, ennemis de la paix,

Marcher à la faveur de ses voiles épais.

La Discorde en ces lieux menace de s'accroître :

Demain avec l'aurore un lutrin va paraître,

Qui doit y soulever un peuple de mutins :

Ainsi le ciel l'écrit au livre des destins.

A ce triste discours, qu'un long soupir achève,

La Mollesse, en pleurant, sur un bras se relève,

Ouvre un oeil languissant, et, d'un faible voix,

Laisse tomber ces mots qu'elle interrompt vingt fois :

Ô Nuit ! que m'as-tu dit ? Quel démon sur la terre

Souffle dans tous les coeurs la fatigue et la guerre ?

Hélas ! qu'est devenu ce temps, cet heureux temps,

Où les rois s'honoraient du nom de fainéants,

S'endormaient sur le trône, et me servant sans honte

Laissaient leur sceptre aux mains d'un maire ou d'un comte !

Aucun soin n'approchait de leur paisible cour :

On reposait la nuit, on dormait tout le jour.

Seulement au printemps, quand Flore dans les plaines

Faisait taire des vents les bruyantes haleines,

Quatre boeufs attelés, d'un pas tranquille et lent,

Promenaient dans Paris le monarque indolent.

Ce doux siècle n'est plus. Le ciel impitoyable

A placé sur le trône un prince infatigable.

Il brave mes douceurs, il est sourd à ma voix :

Tous les jours il m'éveille du bruit de ses exploits.

Rien ne peut arrêter sa vigilante audace :

L'été n'a point de feux, l'hiver n'a point de glace.

J'entends à son seul nom tous mes sujets frémir

En vain deux fois la paix a voulu l'endormir ;

Loin de moi son courage, entraîné par la gloire,

Ne se plaît qu'à courir de victoire en victoire.

Je me fatiguerais de te tracer le cours

Des outrages cruels qu'il me fait tous les jours.

Je croyais, loin des lieux où ce prince m'exile,

Que l'Eglise du moins m'assurait un asile.

Mais qu'en vain j'espérais y régner sans effroi :

Moines, abbés prieurs, tout s'arme contre moi.

Par mon exil honteux la Trappe est ennoblie ;

J'ai vu dans Saint Denys la réforme établie ;

La Carme, le Feuillant, s'endurcit aux travaux ;

Et la règle déjà se remet dans Clairvaux.

Citeaux dormait encor, et la sainte Chapelle

Conservait du vieux temps l'oisiveté fidèle :

Et voici qu'un lutrin, prêt à tout renverser,

D'un séjour si chéri vient encor me chasser !

Ô toi, de mon repos, compagne aimable et sombre,

A de si noirs forfaits prêteras-tu ton ombre ?

Ah ! Nuit, si tant de fois, dans les bras de l'amour,

Je t'admis aux plaisirs que je cachais au jour,

Du moins ne permets pas... La Mollesse oppressée

Dans sa bouche à ce mot sent sa langue glacée ;

Et, lasse de parler, succombant sous l'effort,

Soupire, étend les bras, ferme l'oeil et s'endort.

vendredi 30 novembre 2007

Evangéline (Henry Wadsworth Longfellow) [douzième partie]

Evangéline est un très long et très épique poème de Henry Wadsworth Longfellow (plus de 3000 lignes et 20 000 mots) qui raconte la déportation des Acadiens.
Ce poème a eu un grand effet sur les cultures acadiennes et
canadiennes (d'après Wikipedia).
La traduction en
français est due à Pamphile Le May.
Poésie en vrac va publier petit à petit l'intégralité de ce poème incroyable.

Tout à coup, dans la foule, on voit le vieux Basile,
Frémissant, agité comme le mât fragile
Que fouette sur la mer un souffle violent,
Lever son large poing et, l'oeil étincelant,
Crier : "A bas ! ces gueux ! Ils ne sont pas nos maîtres.
"A bas ! ces étrangers, ces perfides, ces traîtres
"Qui veulent nous chasser de nos humbles maisons !
"Nous n'avons pas trahi. Quelles sont leurs raisons ?
Mais il n'eut pas le temps d'en dire davantage ;
Un soldat riposta:
-"Tiens! voilà ton partage. . .
On a, vil paysan, sur nous assez bavé."
Et d'un coup sur la bouche il le cloue au pavé.

Or, pendant que les cris de ceux qu'on brutalise
Font ainsi retentir la voûte de l'église,
Abîmé de chagrin, le vieux et saint pasteur
Jusqu'au pied de l’autel s’avance avec lenteur,
Et fait signe des mains à cette haîne folle
Qu'il veut parler. Alors tout se tait. Sa parole
Retentit comme un glas quand vient le jour des morts.

«Hélas! que faites-vous, et pourquoi ces transports ?
«Pourquoi ces cris ? pourquoi cette aveugle colère ?
«N'avez-vous pas compris ma bonté tutélaire,
«Alors que j’ai voulu vous rendre humbles de coeur ?
«Quand vous osez maudire un barbare vainqueur,
«Aux âmes des paysans vos âmes sont pareilles. . .
«J'ai perdu quarante ans d'oraisons et de veilles,
«Si vous n'êtes meilleurs; si vous ne savez plus
«Pardonner aux méchants comme font les élus;
«Si, loin de pardonner, vous cherchez la vengeance.

«C'est ici la maison d'un Dieu plein d'indulgence,
«Ne la profanez point par d’aveugles excès.
«La haîne ici doit-elle, hélas ! avoir accès ?
«Oh! voyez sur la croix ce Dieu qui vous contemple !
«Ce Dieu crucifié doit vous servir d'exemple
«Il souffre sans se plaindre. Imitez sa douceur.
«Du complot qui le tue il connaît la noirceur;
«Il se soumet pourtant. Voyez ! sa lèvre pâle
«Semble jeter encore, au moment où s'exhale,
«Dans un dernier frisson, sa dernière douleur,
«Ce cri d'amour divin:
«Père, pardonnez-leur !»
«les enfants. disons donc, nous que la peine accable
«Nous qui sommes l'objet d'une haîne implacable:
«Père, pardonnez-leur!»
Quand l'orage a cessé,
On entend la chanson dans le nid oppressé,
On voit le pré verdir et le calme renaître;
Tels les coeurs abattus, aux paroles de prêtre
Retrouvèrent la force et la tranquillité.
Tous ces bons villageois, avec humilité
Levèrent sur le Christ des regards d'espérance;
Ils s'écrièrent tous, oubliant leur souffrance
À genoux et plaintifs dans leur profond malheur:
«Pitié, pitié, mon Dieu! mon Dieu, pardonnez-leur !»

Le jour baisse, et Grand-Pré si riant agonise !
Pendant que le départ en hâte s'organise,
Un clerc vient allumer les cierges de l'autel,
Et le pasteur, cachant son malaise mortel,
Chante un hymne divin. La foule, agenouillée,
Répond. Sa voix est forte, et les pleurs l'ont mouillée.
Sur l'aile de l'amour elle montait vers Dieu,
Comme monta jadis Élie en char de feu.

Un affreux désespoir du village s'empare,
Alors que des Anglais la conduite barbare
Est connue. Et l'on voit tremblants, épouvantés,
Les femmes, les enfants, courir de tous côtés.

Pendant qu'au temple saint l'iniquité s'opère,
Évangéline, en pleurs, attend son pauvre père.
Elle est dehors, la main au-dessus de ses yeux,
Afin de se garer du soleil radieux,
Qui verse, tout à coup, des torrents de lumière
À l'arbre du chemin, au toit de la chaumière.
Elle avait mis déjà sur la nappe de lin,
Pour le repas du soir, la corbeille de pain,
Et le flacon de cidre, et le nouveau fromage,
Et le miel odorant comme la fleur sauvage,
Puis, elle avait ensuite approché le fauteuil.

Ainsi l'infortunée attendit sur le seuil,
Jusqu'à l'heure tardive où loin, dans les prairies,
Les ombres des grands pins sur les herbes fleuries
S'allongent vers le soir. Et, comme une ombre aussi,
Descendit la terreur dans son coeur tout transi.
Elle était accablée. et pourtant sa jeune âme,
Comme un jardin céleste, exhalait le dictame
De l'espérance douce et de la charité.


Pour en savoir plus sur l'Acadie et Evangéline (avec notamment quelques cartes géographiques anciennes de l'Acadie) :

lundi 9 juillet 2007

Le silence dans une église (Jules Verne)

Au levant de la nef, penchant son humide urne,

La nuit laisse tomber l'ombre triste du soir ;

Chasse insensiblement l'humble clarté diurne ;

Et la voûte s'endort sur le pilier tout noir ;

Le silence entre seul sous l'arceau taciturne,

L'ogive aux vitraux bruns ne se laisse plus voir ;

L'autel froid se revêt de sa robe nocturne ;

L'orgue s'éteint ; tout dort dans le sacré dortoir !

Dans le silence, un pas résonne sur la dalle ;

Tout s'éveille, et le son élargit sa spirale,

L'orgue gémit, l'autel tressaille de ce bruit ;

Le pilier le répète en sa cavité sombre ;

La voûte le redit, et s'agite dans l'ombre...

Puis tout s'éteint, tout meurt, et retombe en la nuit !