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mercredi 1 avril 2009

Les voeux stériles (Alfred de Musset)

La carte du comptoir fournit maintenant un poème d'Alfred de Musset qui semble ne jamais finir, beau comme l'antique et filandreux à souhait ...

La carte du comptoir des poésies, sans plus de commentaires ni d'explications, propose ses "classiques" en bas de cet opus.


Puisque c'est ton métier, misérable poète,

Même en ces temps d'orage, où la bouche est muette,

Tandis que le bras parle, et que la fiction

Disparaît comme un songe au bruit de l'action ;

Puisque c'est ton métier de faire de ton âme

Une prostituée, et que, joie ou douleur,

Tout demande sans cesse à sortir de ton coeur ;

Que du moins l'histrion, couvert d'un masque infâme,

N'aille pas, dégradant ta pensée avec lui,

Sur d'ignobles tréteaux la mettre au pilori ;

Que nul plan, nul détour, nul voile ne l'ombrage.

Abandonne aux vieillards sans force et sans courage

Ce travail d'araignée, et tous ces fils honteux

Dont s'entoure en tremblant l'orgueil qui craint les yeux.

Point d'autel, de trépied, point d'arrière aux profanes !

Que ta muse, brisant le luth des courtisanes,

Fasse vibrer sans peur l'air de la liberté,

Qu'elle marche pieds nus, comme la vérité.

Ô Machiavel ! Tes pas retentissent encore

Dans les sentiers déserts de San Casciano.

Là, sous des cieux ardents dont l'air sèche et dévore,

Tu cultivais en vain un sol maigre et sans eau.

Ta main, lasse le soir d'avoir creusé la terre,

Frappait ton pâle front dans le calme des nuits.

Là, tu fus sans espoir, sans proches, sans amis ;

La vile oisiveté, fille de la misère,

A ton ombre en tous lieux se traînait lentement,

Et buvait dans ton coeur les flots purs de ton sang :

"Qui suis-je ? Ecrivais-tu, qu'on me donne une pierre,

"Une roche à rouler ; c'est la paix des tombeaux

"Que je fuis, et je tends des bras las du repos."

C'est ainsi, Machiavel, qu'avec toi je m'écrie :

Ô médiocre, celui qui pour tout bien

T'apporte à ce tripot dégoûtant de la vie,

Est bien poltron au jeu, s'il ne dit : tout ou rien.

Je suis jeune, j'arrive. A moitié de ma route,

Déjà las de marcher, je me suis retourné.

La science de l'homme est le mépris sans doute ;

C'est un droit de vieillard qui ne m'est pas donné.

Mais qu'en dois-je penser ? Il n'existe qu'un être

Que je puisse en entier et constamment connaître

Sur qui mon jugement puisse au moins faire foi,

Un seul ! ... Je le méprise. - Et cet être, c'est moi.

Qu'ai-je fait ? Qu'ai-je appris ? - Le temps est si rapide !

L'enfant marche joyeux, sans songer au chemin ;

Il le croit infini, n'en voyant pas la fin.

Tout à coup il rencontre une source limpide,

Il s'arrête, il se penche, il y voit un vieillard.

Que me dirai-je alors ? Quand j'aurai fait mes peines,

Quand on m'entendra dire : hélas ! il est trop tard ;

Quand ce sang, qui bouillonne aujourd'hui dans mes veines

Et s'irrite en criant contre un lâche repos,

S'arrêtera, glacé jusqu'au fond de mes os ...

Ô vieillesse ! A quoi donc sert ton expérience ?

Que te sert, spectre vain, de te courber d'avance

Vers le commun tombeau des hommes, si la mort

Se tait en y rentrant, lorsque la vie en sort ?

N'existait-il donc pas à cette loterie

Un joueur par le sort assez bien abattu

Pour que, me rencontrant sur le seuil de la vie,

Il me dît en sortant : n'entrez pas, j'ai perdu !

Grèce, ô mère des arts, terre d'idolâtrie,

De mes voeux insensés éternelle patrie,

J'étais né pour ces temps où les fleurs de ton front

Couronnaient dans les mers l'azur de l'Hellespont.

Je suis un citoyen de tes siècles antiques;

Mon âme avec l'abeille erre sous tes portiques.

La langue de ton peuple, ô Grèce, peut mourir ;

Nous pouvons oublier le nom de tes montagnes ;

Mais qu'en fouillant le sein de tes blondes campagnes

Nos regards tout à coup viennent à découvrir

Quelque dieu de tes bois, quelque Vénus perdue ...

La langue que parlait le coeur de Phidias

Sera toujours vivante et toujours entendue ;

Les marbres l'ont apprise, et ne l'oublieront pas.

Et toi, vieille Italie, où sont ces jours tranquilles

Où sous le toit des cours Rome avait abrité

Les arts, ces dieux amis, fils de l'oisiveté ?

Quand tes peintres alors s'en allaient par les villes,

Elevant des palais, des tombeaux, des autels,

Triomphants, honorés, dieux parmi les mortels ;

Quand tout, à leur parole, enfantait des merveilles,

Quand Rome combattait Venise et les Lombards,

Alors c'étaient des temps bienheureux pour les arts !

Là, c'était Michel-Ange, affaibli par les veilles,

Pâle au milieu des morts, un scalpel à la main,

Cherchant la vie au fond de ce néant humain,

Levant de temps en temps sa tête appesantie,

Pour jeter un regard de colère et d'envie

Sur les palais de Rome, où, du pied de l'autel,

A ses rivaux de loin souriait Raphaël.

Là, c'était le Corrège, homme pauvre et modeste,

Travaillant pour son coeur, laissant à Dieu le reste ;

Le Giorgione, superbe, au jeune Titien

Montrant du sein des mers son beau ciel vénitien ;

Bartholomé, pensif, le front dans la poussière,

Brisant son jeune coeur sur un autel de pierre,

Interrogé tout bas sur l'art par Raphaël,

Et bornant sa réponse à lui montrer le ciel ...

Temps heureux, temps aimés ! Mes mains alors peut-être,

Mes lâches mains, pour vous auraient pu s'occuper ;

Mais aujourd'hui pour qui ? Dans quel but ? Sous quel maître ?

L'artiste est un marchand, et l'art est un métier.

Un pâle simulacre, une vile copie,

Naissent sous le soleil ardent de l'Italie ...

Nos oeuvres ont un an, nos gloires ont un jour ;

Tout est mort en Europe, - oui, tout, - jusqu'à l'amour.

Ah ! Qui que vous soyez, vous qu'un fatal génie

Pousse à ce malheureux métier de poésie

Rejetez loin de vous, chassez-moi hardiment

Toute sincérité; gardez que l'on ne voie

Tomber de votre coeur quelques gouttes de sang ;

Sinon, vous apprendrez que la plus courte joie

Coûte cher, que le sage est ami du repos,

Que les indifférents sont d'excellents bourreaux.

Heureux, trois fois heureux, l'homme dont la pensée

Peut s'écrire au tranchant du sabre ou de l'épée !

Ah ! Qu'il doit mépriser ces rêveurs insensés

Qui, lorsqu'ils ont pétri d'une fange sans vie

Un vil fantôme, un songe, une froide effigie,

S'arrêtent pleins d'orgueil, et disent : c'est assez !

Qu'est la pensée, hélas ! Quand l'action commence ?

L'une recule où l'autre intrépide s'avance.

Au redoutable aspect de la réalité,

Celle-ci prend le fer, et s'apprête à combattre ;

Celle-là, frêle idole, et qu'un rien peut abattre,

Se détourne, en voilant son front inanimé.

Meurs, Weber ! Meurs courbé sur ta harpe muette,

Mozart t'attend. - Et toi, misérable poète,

Qui que tu sois, enfant, homme, si ton coeur bat,

Agis ! Jette ta lyre; au combat, au combat !

Ombre des temps passés, tu n'es pas de cet âge.

Entend-on le nocher chanter pendant l'orage ?

A l'action ! Au mal ! Le bien reste ignoré.

Allons ! Cherche un égal à des maux sans remède.

Malheur à qui nous fit ce sens dénaturé !

Le mal cherche le mal, et qui souffre nous aide.

L'homme peut haïr l'homme, et fuir; mais malgré lui,

Sa douleur tend la main à la douleur d'autrui.

C'est tout. Pour la pitié, ce mot dont on nous leurre,

Et pour tous ces discours prostitués sans fin,

Que l'homme au coeur joyeux jette à celui qui pleure,

Comme le riche jette au mendiant son pain,

Qui pourrait en vouloir ? Et comment le vulgaire,

Quand c'est vous qui souffrez, pourrait-il le sentir,

Lui que Dieu n'a pas fait capable de souffrir ?

Allez sur une place, étalez sur la terre

Un corps plus mutilé que celui d'un martyr,

Informe, dégoûtant, traîné sur une claie,

Et soulevant déjà l'âme prête à partir ;

La foule vous suivra. Quand la douleur est vraie,

Elle l'aime. Vos maux, dont on vous saura gré,

Feront horreur à tous, à quelques-uns pitié.

Mais changez de façon : découvrez-leur une âme

Par le chagrin brisée, une douleur sans fard,

Et dans un jeune coeur des regrets de vieillard ;

Dites-leur que sans mère, et sans soeur, et sans femme,

Sans savoir où verser, avant que de mourir,

Les pleurs que votre sein peut encor contenir,

Jusqu'au soleil couchant vous n'irez point peut-être ...

Qui trouvera le temps d'écouter vos malheurs ?

On croit au sang qui coule, et l'on doute des pleurs.

Votre ami passera, mais sans vous reconnaître.

Tu te gonfles, mon coeur ? ... Des pleurs, le croirais-tu,

Tandis que j'écrivais ont baigné mon visage.

Le fer me manque-t-il, ou ma main sans courage

A-t-elle lâchement glissé sur mon sein nu ?

Non, rien de tout cela. Mais si loin que la haine

De cette destinée aveugle et sans pudeur

Ira, j'y veux aller. - J'aurai du moins le coeur

De la mener si bas que la honte l'en prenne.

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Les "classiques" de la
carte du comptoir des vers :


- Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, cent fois plus qu'à louer on se plaît à médire, au fleuve de Loire, à Madame Marguerite d'écrire en sa langue

- José Maria de Heredia : les conquérants ("comme un vol de gerfauts hors du charnier natal"), l'esclave, le tepidarium, la belle viole, soir de bataille, le vitrail, le voeu, fleurs de feu, Tranquillus, le bain

-
Sabine Sicaud : douleur je vous déteste, jour de fièvre, vous parler ?, la solitude, chemins de l'ouest, la vieille femme de la Lune, premières feuilles, la grotte des lépreux

- Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), une martyre, correspondances, à celle qui est trop gaie, à une dame créole, le soleil, toute entière, j'aime le souvenir de ces époques nues,les ténèbres, quand le ciel bas et lours pèse comme un couvercle, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", une mendiante rousse, confession, le chat

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, l'adieu, nuit rhénane, Annie, Marizibill, le chef de section, acousmate, dans l'abri-caverne, la Victoire, chant de l'horizon en Champagne,nocturne, le vigneron champenois, ô naturel désir, à l'Italie, l'émigrant de Landor Road, à la Santé

-
Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), petit chat, rois mages, l'hymne au soleil, nénuphars

- Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, un jour un jour, nous dormirons ensemble, Santa Espina,la rose et le réséda, l'affiche rouge, la belle italienne, Charlot mystique, chambre garnie, chambres d'un moment,
Elsa, Elsa au miroir, les mains d'Elsa, j'arrive où je suis étranger, les yeux d'Elsa

- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, le dormeur du val, voyelles, sensations, les assis, Vénus Anadyomène, chant de guerre parisien, première soirée, Marine, l'homme juste, les mains de Jeanne-Marie, les étrennes des orphelins, chanson de la plus haute tour, les douaniers, petites amoureuses, aube, soleil et chair, au cabaret vert (cinq heures du soir), ma Bohème, Michel et Christine, jeune ménage,tête de faune, à la musique, mouvement, age d'or, ô saisons ô chateaux, Bruxelles, l'orgie parisienne, les pauvres à l'église

- Et, bien entendu, le kitschissime poème acadien de H.W. Longfellow Evangéline

mardi 25 novembre 2008

La belle italienne (Louis Aragon)

Le comptoir des vers et sa carte des poésies persistent dans le Louis Aragon (Elsa, Chambres d'un moment, Chambre garnie, Charlot mystique, Un jour un jour, La rose et le réséda, Les lilas et les roses, Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Santa Espina, Que serais-je sans toi ?, J'arrive où je suis étranger, L'affiche rouge, Nous dormirons ensemble, Les mains d'Elsa, Elsa au miroir, Les yeux d'Elsa) avec une quatrième brève fantaisie dada extraite de "Feu de joie".

L'insistance de Loulou Aragon ne permet pas à la carte du comptoir poétique de revenir sur
Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne), Edmond Rostand (La tirade des nez de Cyrano de Bergerac, Le Petit Chat) ou Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu, l'Emigrant de Landor Road, Ô naturel désir, Nocturne, A l'Italie, Acousmate, Marizibill, La Victoire, Le Chef de Section, Chant de l'Horizon en Champagne, Le Vigneron Champenois, Dans l'Abri-caverne, Annie, A la Santé ...).


L’azur et ses voiles

Les bras de santé

Crèmes estivales

Sa grande beauté

Mais qu’elle en impose

A qui veut l’aimer

Parler de la mer

Autrement qu’en prose

La plus idiote

Avec son œil rond

Luit intelligente

Auprès de ce front

O chère adorée

Au soleil de plomb

Ton regard d’aplomb

Et ta chair dorée

Quand on te décrit

Toutes les chevilles

Comme des salives

Montent à l’esprit

Dans ta chevelure

Reflet du passé

Tu gardes l’allure

Du papier glacé

Qu’amènent tes lèvres

Les maux mots et fièvres

Mais la voix dit Non

Sur un ton de lave

dimanche 26 octobre 2008

A l'Italie (Guillaume Apollinaire)

La carte du comptoir des vers continue sa série de poèmes de Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu, l'Emigrant de Landor Road, Ô naturel désir, Nocturne ...) avec cet opus sinistre dédié à l'Italie où le poète, déjà fortement marqué première guerre mondiale, se révèle simultanément dérangeant et nationaliste.

Pour cause d'Apollinaire, la carte du comptoir des vers arrête pour l'instant les livraisons d'Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne).


L'amour a remué ma vie comme on remue la terre dans la zone des armées

J'atteignais l'âge mûr quand la guerre arriva

Et dans ce jour d'août 1915 le plus chaud de l'année

Bien abrité dans l'hypogée que j'ai creusé moi-même

C'est à toi que je songe Italie mère de mes pensées

Et déjà quand von Kluck marchait sur Paris avant la Marne

J'évoquais le sac de Rome par les Allemands

Le sac de Rome qu'ont décrit

Un Bonaparte le vicaire espagnol Delicado et l'Arétin

Je me disais

Est-il possible que la nation

Qui est la mère de la civilisation

Regarde sans la défendre les efforts qu'on fait pour la détruire

Puis les temps sont venus les tombes se sont ouvertes

Les fantômes des Esclaves toujours frémissants

Se sont dressés en criant sus aux tudesques

Nous l'armée invisible aux cris éblouissants

Plus doux que n'est le miel et plus simples qu'un peu de terre

Nous te tournons bénignement le dos Italie

Mais ne t'en fais pas nous t'aimons bien

Italie mère qui es aussi notre fille

Nous sommes là tranquillement et sans tristesse

Et si malgré les masques les sacs de sable les rondins nous tombions

Nous savons qu'un autre prendrait notre place

Et que les Armées ne périront jamais

Les mois ne sont pas longs ni les jours ni les nuits

C'est la guerre qui est longue

Italie

Toi notre mère et notre fille quelque chose comme une sœur

J'ai comme toi pour me réconforter

Le quart de pinard

Qui met tant de différence entre nous et les Boches

J'ai aussi comme toi l'envol des compagnies de perdreaux des 75

Comme toi je n'ai pas cet orgueil sans joie des Boches et je sais rigoler

Je ne suis pas sentimental à l'excès comme le sont ces gens sans mesure que leurs actions dépassent sans qu'ils sachent s'amuser

Notre civilisation a plus de finesse que les choses qu'ils emploient

Elle est au-delà de la vie confortable

Et de ce qui est l'extérieur dans l'art et l'industrie

Les fleurs sont nos enfants et non les leurs

Même la fleur de lys qui meurt au Vatican

La plaine est infinie et les tranchées sont blanches

Les avions bourdonnent ainsi que des abeilles

Sur les roses momentanés des éclatements

Et les nuits sont parées de guirlandes d'éblouissements

De bulles de globules aux couleurs insoupçonnées

Nous jouissons de tout même de nos souffrances

Notre humeur est charmante l'ardeur vient quand il faut

Nous sommes narquois car nous savons faire la part des choses

Et il n'y a pas plus de folie chez celui qui jette les grenades que chez celui qui plume les patates

Tu aimes un peu plus que nous les gestes et les mots sonores

Tu as à ta disposition les sortilèges étrusques le sens de la majesté héroïque et le courageux honneur individuel

Nous avons le sourire nous devinons ce qu'on ne nous dit pas nous sommes démerdards et même ceux qui se dégonflent sauraient à l'occasion faire preuve de l'esprit de sacrifice qu'on appelle la bravoure

Et nous fumons du gros avec volupté

C'est la nuit je suis dans mon blockhaus éclairé par l'électricité en bâton

Je pense à toi pays des deux volcans

Je salue le souvenir des sirènes et des scylles mortes au moment de Messine

Je salue le Colleoni équestre de Venise

Je salue la chemise rouge

Je t'envoie mes amitiés Italie et m'apprête à applaudir aux hauts faits de ta bleusaille

Non parce que j'imagine qu'il y aura jamais plus de bonheur ou de malheur en ce monde

Mais parce que comme toi j'aime à penser seul et que les Boches m'en empêcheraient

Mais parce que le goût naturel de la perfection que nous avons l'un et l'autre si on les laissait faire serait vite remplacé par je ne sais quelles commodités dont je n'ai que faire

Et surtout parce que comme toi je sais je veux choisir et qu'eux voudraient nous forcer à ne plus choisir

Une même destinée nous lie en cette occase

Ce n'est pas pour l'ensemble que je le dis

Mais pour chacun de toi Italie

Ne te borne point à prendre les terres irrédentes

Mets ton destin dans la balance où est la nôtre

Les réflecteurs dardent leurs lueurs comme des yeux d'escargots

Et les obus en tombant sont des chiens qui jettent de la terre avec leurs pattes après avoir fait leurs besoins

Notre armée invisible est une belle nuit constellée

Et chacun de nos hommes est un astre merveilleux

Ô nuit ô nuit éblouissante

Les morts sont avec nos soldats

Les morts sont debout dans les tranchées

Ou se glissent souterrainement vers les Bien-Aimées

Ô Lille Saint-Quentin Laon Maubeuge Vouziers

Nous jetons nos villes comme des grenades

Nos fleuves sont brandis comme des sabres

Nos montagnes chargent comme cavalerie

Nous reprendrons les villes les fleuves et les collines

De la frontière helvétique aux frontières bataves

Entre toi et nous Italie

Il y a des patelins pleins de femmes

Et près de quoi m'attend celle que j'adore

Ô Frères d'Italie

Ondes nuages délétères

Métalliques débris qui vous rouillez partout

Ô frères d'Italie vos plumes sur la tête

Italie

Entends crier Louvain vois Reims tordre ses bras

Et ce soldat blessé toujours debout Arras

Et maintenant chantons ceux qui sont morts

Ceux qui vivent

Les officiers les soldats

Les flingots Rosalie le canon la fusée l'hélice la pelle les chevaux

Chantons les bagues pâles les casques

Chantons ceux qui sont morts

Chantons la terre qui bâille d'ennui

Chantons et rigolons

Durant des années

Italie

Entends braire l'âne boche

Faisons la guerre à coups de fouets

Faits avec les rayons du soleil

Italie

Chantons et rigolons

Durant des années

lundi 16 juillet 2007

L'amour à Paris (Théodore de Banville)

Fille du grand Daumier ou du sublime Cham,

Toi qui portes du reps et du madapolam,

O Muse de Paris ! toi par qui l'on admire

Les peignoirs érudits qui naissent chez Palmyre,

Toi pour qui notre siècle inventa les corsets

A la minute, amour du puff et du succès !

Toi qui chez la comtesse et chez la chambrière

Colportes Marivaux retouché par Barrière,

Précieuse Évohé ! chante, après Gavarni,

L'amour et la constance en brodequin verni.

Dans ces pays lointains situés à dix lieues,

Où l'Oise dans la Seine épanche ses eaux bleues,

Parmi ces Saharas récemment découverts,

Quand l'indigène ému voit passer dans nos vers

Ces mots déjà caducs : rat, grisette ou lorette,

Il se cabre, on l'entend fredonner: Turlurette !

Et, l'oeil dans le ciel bleu, ce naturel naïf

Évacue un sonnet imité de Baïf.

Il voit dans le verger qu'il eut en patrimoine

Tourbillonner en choeur les cauchemars d'Antoine ;

Le voilà frémissant et rouge comme un coq ;

Il rêve, il doute, il songe, et tout son Paul de Kock

Lui revient en mémoire, et, pendant trois semaines,

Fait partir à ses yeux des chandelles romaines

Et dans son coeur troublé met tout en désarroi,

Comme un feu d'artifice à la fête du roi.

La grisette ! Il revoit la petite fenêtre.

Les rayons souriants du jour qui vient de naître,

A leur premier réveil, comme un cadre enchanteur,

Dorent les liserons et les pois de senteur.

Une tête charmante, un ange, une vignette

De ce gai reposoir agace la lorgnette.

En voyant de la rue un rire triomphant

Ouvrir des dents de perle, on dirait qu'un enfant

Ou quelque sylphe, épris de leurs touffes écloses,

A fait choir, en jouant, du lait parmi les roses.

Elle va se lacer en chantant sa chanson,

Lisette ou L'Andalouse ou bien Mimi Pinson,

Puis tendre son bas blanc sur sa jambe plus blanche ;

Les plis du frais jupon vont embrasser sa hanche

Et cacher cent trésors, et du cachot de grès

La naïade aux yeux bleus glissera sans regrets

Sur sa folle poitrine et sur son col, que baigne

Un doux or délivré des morsures du peigne.

Ce poème fini, dans un grossier réseau

Elle va becqueter son déjeuner d'oiseau,

Puis, son ouvrage en main, sur sa chaise de paille,

La folle va laisser, tandis qu'elle travaille,

L'aiguille aux dents d'acier mordre ses petits doigts

Et, comme un frais méandre égaré dans les bois,

Elle entrelacera, modeste poésie,

Les fleurs de son caprice et de sa fantaisie.

C'est ce que l'on appelle une brodeuse. Hélas !

Depuis qu'en ses romans, faits pour le doux Hylas,

Paul de Kock embellit, d'une main paternelle,

Cette fleur d'amourette en soulier de prunelle,

Combien ces frais croquis, plus faux que des jetons,

Ont fait dans notre ciel errer de Phaétons !

La grisette, doux rêve ! Elle avait ses apôtres,

Balzac et Gavarni mentaient comme les autres ;

Mais, un jour, Roqueplan, s'étant mis à l'affût,

Dit un mot de génie, et la Lorette fut !

Hurrah ! Les Aglaé ! les Ida, les charmantes,

En avant ! Le champagne a baptisé les mantes !

Déchirons nos gants blancs au seuil de l'Opéra !

Après, la Maison-d'Or ! Corinne chantera,

Et puis, nous ferons tous, comme c'est nécessaire,

Des mots qui paraîtront demain dans Le Corsaire !

Des mots tout neufs, si bien arrachés au trépas,

Qu'ils se rendent parfois, mais qu'ils ne meurent pas !

Écoutez Pomaré, reine de la folie,

Qui chante : Un général de l'armée d'Italie !

Ah ! bravo ! c'est épique, on ne peut le nier.

Quel aplomb ! je l'avais entendu l'an dernier.

Vive Laïs ! Corinthe existe au sein des Gaules !

Ah! nous avons vraiment les femmes les plus drôles

De Paris ! Périclès vit chez nous en exil,

Et nous nous amusons beaucoup. Quelle heure est-il ?

Évohé ! toi qui sais le fond de ces arcanes,

Depuis la Maison-d'Or jusqu'au bureau des cannes,

Toi qui portas naguère avec assez d'ardeur

Le claque enrubanné du fameux débardeur,

Apparais ! Montre-nous, ô femme sibylline,

La pâle Vérité nue et sans crinoline,

Et convaincs une fois les faiseurs de journaux

De complicité vile avec les Oudinots.

Descends jusques au fond de ces hontes immenses

Qui sont le paradis des auteurs de romances,

Dis-nous tous les détours de ces gouffres amers,

Et si la perle en feu rayonne au fond des mers,

Et quels monstres, avec leurs cent gueules ouvertes,

Attendent le nageur tombé dans les eaux vertes.

Mène-nous par la main au fond de ces tombeaux !

Montre ces jeunes corps si pâles et si beaux

D'où la beauté s'enfuit, désespérée et lasse !

Fais-nous voir la misère et l'impudeur sans grâce !

Parcours, en exhalant tes regrets superflus,

Ces beaux temples de l'âme où le dieu ne vit plus,

Sans craindre d'y salir ta cheville nacrée.

Tu peux entrer partout, car la Muse est sacrée.

Mais du moins, Évohé, si la jeune Laïs,

Avec ses cheveux d'or, blonds comme le maïs,

N'enchaîne déjà plus son amant Diogène ;

Dans ces murs, d'où s'enfuit l'esprit avec la gêne,

Si leur Alcibiade et leur sage Phryné

Abandonnent déjà ce siècle nouveau-né ;

Si dans notre Paris Athènes est bien morte,

Dans les salons dorés où se tient à la porte

La noble Courtoisie, il est plus d'un grand nom

Qui dérobe la grâce et l'esprit de Ninon.

Là, l'amour est un art comme la poésie:

Le Caprice aux yeux verts, la rose Fantaisie

Poussent la blanche nef que guident sur son lac

Anacréon, Ovide et le divin Balzac,

Et mènent sur ces flots, où le doux zéphyr passe,

La Volupté plus belle encore que la Grâce !

O doux mensonge ! Avec tes ongles déjà longs,

Tâche d'égratigner la porte des salons,

Et peins-nous, s'il se peut, en paroles courtoises,

Les amours de duchesse et les amours bourgeoises !

Dis l'enfant Chérubin tenant sur ses genoux

Sa marraine aujourd'hui moins sévère ; dis-nous

La nouvelle Phryné, lascive et dédaigneuse,

Instruisant les d'Espard après les Maufrigneuse ;

Dis-nous les nobles seins que froissent les talons

Des superbes chasseurs choisis pour étalons ;

Et comment Messaline, encore extasiée,

Au matin rentre lasse et non rassasiée,

Pâle, essoufflée, en eau, suivant l'ombre du mur,

Tandis que son époux, orateur déjà mûr,

Dans son boudoir de pair désinfecté par l'ambre,

Interpelle un miroir en attendant la Chambre !

Ah ! posons nos deux mains sur notre coeur sanglant !

Ce n'est pas sans gémir qu'on cherche, en se troublant,

Quelle plaie ouvre encor, dans l'éternelle Troie,

L'implacable Cypris attachée à sa proie !

Quand il parle d'amour sans pleurer et crier,

Le plus heureux de nous, quel que soit le laurier

Ou le myrte charmant dont sa tête se ceigne,

Sent grincer à son flanc la blessure qui saigne,

Et se plaindre et frémir, avec un ris moqueur,

L'ouragan du passé dans les flots de son coeur !

dimanche 8 juillet 2007

Souvenir vague ou les parenthèses (Edmond Rostand)

Nous étions, ce soir-là, sous un chêne superbe

(Un chêne qui n'était peut-être qu'un tilleul)

Et j'avais, pour me mettre à vos genoux dans l'herbe,

Laissé mon rocking-chair se balancer tout seul.

Blonde comme on ne l'est que dans les magazines

Vous imprimiez au vôtre un rythme de canot ;

Un bouvreuil sifflotait dans les branches voisines

(Un bouvreuil qui n'était peut-être qu'un linot).

D'un orchestre lointain arrivait un andante

(Andante qui n'était peut-être qu'un flon-flon)

Et le grand geste vert d'une branche pendante

Semblait, dans l'air du soir, jouer du violon.

Tout le ciel n'était plus qu'une large chamarre,

Et l'on voyait au loin, dans l'or clair d'un étang

(D'un étang qui n'était peut-être qu'une mare)

Des reflets d'arbres bleus descendre en tremblotant.

Et tandis qu'un espoir ouvrait en moi des ailes

(Un espoir qui n'était peut-être qu'un désir),

Votre balancement m'éventait de dentelles

Que mes doigts au passage essayaient de saisir.

Votre chapeau de paille agitait sa guirlande

Et votre col, d'un point de Gênes merveilleux

(De Gênes qui n'était peut-être que d'Irlande),

Se soulevait parfois jusqu'à voiler vos yeux.

Noir comme un gros paté sur la marge d'un texte

Tomba sur votre robe un insecte, et la peur

(Une peur qui n'était peut-être qu'un prétexte)

Vous serra contre moi. - Cher insecte grimpeur !

L'ombre nous fit glisser aux chères confidences ;

Et dans votre grand oeil plus tendre et plus hagard

J'apercevais une âme aux profondes nuances

(Une âme qui n'était peut-être qu'un regard).

mercredi 27 juin 2007

Qui voudrait figurer la romaine grandeur (Joachim du Bellay)

Qui voudrait figurer la romaine grandeur

En ses dimensions, il ne lui faudrait querre

A la ligne et au plomb, au compas, à l'équerre,

Sa longueur et largeur, hautesse et profondeur :

Il lui faudrait cerner d'une égale rondeur

Tout ce que l'océan de ses longs bras enserre,

Soit où l'astre annuel échauffe plus la terre,

Soit où souffle Aquilon sa plus grande froideur.

Rome fut tout le monde, et tout le monde est Rome.

Et si par mêmes noms mêmes choses on nomme,

Comme du nom de Rome on se pourrait passer,

La nommant par le nom de la terre et de l'onde :

Ainsi le monde on peut sur Rome compasser,

Puisque le plan de Rome est la carte du monde.