Affichage des articles dont le libellé est octobre. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est octobre. Afficher tous les articles

vendredi 20 février 2009

Les pas (Emile Verhaeren)

Sur la carte du comptoir des vers un autre Mimile Verhaeren, après la rentrée des moines, soirs d'été, les pêcheurs à cheval, la grande chambre, la ville, les cathédrales, la vieille ferme et l'étal.

A défaut de pas, la carte du comptoir des poésies, sans commentaire, propose aussi :

- Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), petit chat, l'hymne au soleil, rois mages, nénuphars

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, nuit rhénane, l'adieu, Marizibill, l'émigrant de Landor Road, dans l'abri-caverne, ô naturel désir, la Victoire, à l'Italie, le chef de section, nocturne, le vigneron champenois, chant de l'horizon en Champagne, acousmate, Annie, à la Santé

-
Arthur Rimbaud : le bateau ivre, le dormeur du val, voyelles, sensations, Vénus Anadyomène, petites amoureuses, l'orgie parisienne, Michel et Christine, soleil et chair, tête de faune, les mains de Jeanne-Marie, les assis, l'homme juste, au cabaret vert (cinq heures du soir), Marine, à la musique, première soirée, aube, chant de guerre parisien, les douaniers, Bruxelles, mouvement, jeune ménage, age d'or, ô saisons ô chateaux, chanson de la plus haute tour, ma Bohème, les étrennes des orphelins

- Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, chambres d'un moment, chambre garnie, nous dormirons ensemble, Elsa, les mains d'Elsa, Santa Espina, la rose et le réséda, Elsa au miroir, Charlot mystique, l'affiche rouge, un jour un jour, la belle italienne, j'arrive où je suis étranger, les yeux d'Elsa

-
Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), toute entière, confession, à une dame créole, les ténèbres, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", quand le ciel bas et lours pèse comme un couvercle, le soleil, à celle qui est trop gaie, correspondances, une mendiante rousse, une martyre, le chat

- José Maria de Heredia : les conquérants, lsoir de bataille, le voeu, le tepidarium, le vitrail, la belle viole, l'esclave, fleurs de feu, Tranquillus

- Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, au fleuve de Loire


L'hiver, quand on fermait,

A grand bruit lourd, les lourds volets,

Et que la lampe s'allumait

Dans la cuisine basse,

Des pas se mettaient à sonner, des pas, des pas,

Au long du mur, sur le trottoir d'en face.

Tous les enfants étaient rentrés,

Rompant leurs jeux enchevêtrés ;

Le village semblait un amas d'ombres

Autour de son clocher,

D'où les cloches déjà laissaient tomber,

Une à une, les heures sombres

Et les craintes sans nombre :

Paquets de peur, au fond du coeur,

Et malgré moi, je m'asseyais tout contre

Les lourds volets et j'écoutais et redoutais

Ces pas, toujours ces pas,

Qui s'en allaient à la rencontre

De je ne savais quoi d'obscur et de triste, là-bas.

Je connaissais celui de la servante,

Celui de l'échevin, celui du lanternier,

Celui de l'âpre et grimaçante mendiante

Qui remportait des blaireaux morts, en son panier ;

Celui du colporteur, celui du messager,

Et ceux de Pieter Hoste et de son père

Dont la maison, près du calvaire,

Portait un aigle d'or à son pignon léger.

Je les connaissais tous : ceux que scandait la canne

De l'horloger, ou bien les béquilles de Wanne

La dévote, qui priait tant que c'était trop,

Et ceux du vieux sonneur, humeur de brocs

Et tous, et tous - mais les autres, les autres ?

Il en était qui s'en venaient - savait-on d'où ?

Monotones, comme un débit de patenôtres,

Ou bien furtifs, comme les pas d'un fou,

Ou bien pesants d'une marche si lasse

Qu'ils semblaient traîner l'espace

Et le temps infini aux clous de leurs souliers.

Il en était de si tristes et de si mornes,

Surtout vers la Toussaint, quand les vents cornent

Le deuil illimité par le pays entier :

Ils revenaient de France et de Hollande,

Ils se croisaient sur la route marchande,

Ils s'étaient fuis ou rencontrés - depuis quel temps ?

Et se réenfonçaient dans l'ombre refondue,

A cette heure des morts, où des bourdons battants,

Aux quatre coins de l'étendue,

Comme des pas, sonnaient aussi.

Oh ! Tous ceux-là, avec leur fièvre et leurs soucis !

Oh ! Tous ces pas en défilé par ma mémoire !

Qui donc en redira le deuil ambulatoire

Lorsque je les guettais l'hiver, en tapinois,

Rapetissé dans mon angoisse et mon effroi,

Derrière un volet clos, au fond de mon village ?

Un soir, qu'avaient passé des attelages,

Avec des bruits de fers entrechoqués,

On trouva mort, le long du quai,

Un roulier roux qui revenait de Flandre.

On ne surprit jamais son assassin.

Mais, certes, moi, oh ! J'avais dû l'entendre

Frôler les murs, avec sa hache en main.

Une autre fois, à l'heure où le blanc boulanger,

Ses pains vendus, fermait boutique,

Il avait vu la dame énigmatique

Qu'on dit sorcière ici, et sainte un peu plus loin,

En vêtement de paille et d'or tourner le coin

Et vivement, entrer au cimetière ;

Tandis que moi, j'avais ouï, en même temps,

Son dur manteau flottant,

Comme un râteau gratter la terre.

Mon coeur avait battu si fort

Que, pendant toute une semaine,

Je ne rêvai que de la mort.

Et puis, qu'allaient-ils faire au fond des plaines

Ces autres pas qu'on entendait, vers la Noël,

Venir en masse, à travers neige et gel,

D'au-delà de l'Escaut massif et léthargique ?

Une lueur rouge et tragique

Mordait le ciel. Ils se rendaient, au long des bois,

Depuis quels temps, toujours au même endroit,

Près des mares que l'on disait hantées ;

On entendait des cris, pareils à des huées,

Monter. Et seul, le lendemain,

Le fossoyeur partait, la bêche en main,

Cacher là-bas, sous les neiges étincelantes,

Un tas de rameaux morts et de bêtes sanglantes.

Mon âme en tremble encor et mon esprit

Revoit toujours le fossoyeur qui passe,

Et quand la fièvre ameute en moi, la nuit,

Les troubles visions de ma cervelle lasse,

Les pas que j'entendis étant enfant,

Oreille au guet, genoux serrés et coeur battant,

En mes heures de veille ou de souffrance blême,

Terriblement, me traversent moi-même

Et font courir leur rythme dans mon sang.

Ils arrivent, des horizons de lune et d'ombre,

Sournois, têtus, compacts, mystérieux,

Le sol en est dément. Leur nombre ?

Feuilles des bois, grains de blés mûrs, grêles des cieux !

Ils sont pareils aux menaces qui passent

Et leur déroulement, pendant la nuit,

Est si lointain qu'ils semblent faire,

De lieue en lieue, une ceinture à la terre

Et, maille à maille, et, bruit à bruit,

Serrer en eux tout l'infini.

Oh ! Qu'ils me sont restés imprimés dans la chair

Les pas que j'entendais, par les soirs de Décembre

Et les routes de l'hiver clair,

Venir du bout du monde et traverser ma chambre !

vendredi 24 octobre 2008

Les cathédrales (Emile Verhaeren)

La carte du comptoir des vers poursuit son menu d'automne avec ses opus de Toussaint.
Après les pensées des morts du toujours chic Lamartine, voici un petit Mimile Verhaeren, religieux cette fois, qui complète la rentrée des moines, les soirs d'été, les pêcheurs à cheval, la grande chambre, la ville, la vieille ferme et l'étal.

Aussi, momentanément, le comptoir des vers cesse l'approvisionnement de Gérard de Nerval (Antéros, Madame Aguado, Résignation, Louise d'or reine, Gaieté, Fantaisie, J.Y. Colonna, ou Pensée de Byron), d'Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne) et de Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu ...).


Au fond du choeur monumental,

D'où leur splendeur s'érige

Or, argent, diamant, cristal

Lourds de siècles et de prestiges,

Pendant les vêpres, quand les soirs

Aux longues prières invitent,

Ils s'imposent, les ostensoirs,

Dont les fixes joyaux méditent.

Ils conservent, ornés de feu,

Pour l'universelle amnistie,

Le baiser blanc du dernier Dieu,

Tombé sur terre en une hostie.

Et l'église, comme un palais de marbres noirs,

Où des châsses d'argent et d'ombre

Ouvrent leurs yeux de joyaux sombres,

Par l'élan clair de ses colonnes exulte

Et dresse avec ses arcs et ses voussoirs

Jusqu'au faîte, l'éternité du culte.

Dans un encadrement de grands cierges qui pleurent,

A travers temps et jours et heures,

Les ostensoirs

Sont le seul coeur de la croyance

Qui luise encor, cristal et or,

Dans les villes de la démence.

Le bourdon sonne et sonne,

A grand battant tannant,

De larges glas qui sont les râles

Et les sursauts des cathédrales.

Et les foules qui tiennent droits,

Pour refléter le ciel, les miroirs de leur foi,

Réunissent, à ces appels, leurs âmes,

Autour des ostensoirs de flamme.

Ô ces foules, ces foules,

Et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les pauvres gens des blafardes ruelles,

Barrant de croix, avec leurs bras tendus,

L'ombre noire qui dort dans les chapelles.

Ô ces foules, ces foules,

Et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les corps usés, voici les coeurs fendus,

Voici les coeurs lamentables des veuves

En qui les larmes pleuvent,

Continûment, depuis des ans.

Ô ces foules, ces foules

Et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les mousses et les marins du port

Dont les vagues monstrueuses bercent le sort.

Ô ces foules, ces foules

Et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les travailleurs cassés de peine,

Aux six coups de marteaux des jours de la semaine.

Ô ces foules, ces foules

Et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les enfants las de leur sang morne

Et qui mendient et qui s'offrent au coin des bornes.

Ô ces foules, ces foules

Et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les marguilliers massifs et mous

Qui font craquer leur stalle en pliant les genoux.

Ô ces foules, ces foules

Et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les armateurs dont les bateaux de fer,

Fortune au vent, tanguent parmi la mer.

Ô ces foules, ces foules

Et la misère et la détresse qui les foulent !

Voici les grands bourgeois de droit divin

Qui bâtissent sur Dieu la maison de leur gain.

Ô ces foules, ces foules

Et la misère et la détresse qui les foulent !

Les ostensoirs, qu'on élève, le soir,

Vers les villes échafaudées

En toits de verre et de cristal,

Du haut du choeur sacerdotal,

Tendent la croix des gothiques idées.

Ils s'imposent dans l'or des clairs dimanches

Toussaint, Noël, Pâques et Pentecôtes blanches

Ils s'imposent dans l'or et dans les bruits de fête

Du grand orgue battant du vol de ses tempêtes

L'autel de marbre rouge et ses piliers vermeils ;

Ils sont une âme en du soleil,

Qui vit de vieux décor et d'antique mystère

Autoritaire.

Pourtant, dès que s'éteignent les grands cierges

Et les lampes veillant le coeur des saintes vierges,

Un deuil d'encens évaporé flotte et s'empreint

Sur les châsses d'argent et les tombeaux d'airain ;

Et les vitraux, peuplés de siècles rassemblés

Devant le Christ avec leurs papes immobiles

Et leurs martyrs et leurs héros semblent trembler

Au bruit d'un train lointain qui roule sur la ville.

jeudi 23 octobre 2008

L'hiver qui vient (Jules Laforgue)

Vive l'automne s'écrie la carte du comptoir des vers avec sa série sur la Toussaint !
Voici un Jules Laforgue de derrière les fagots.

Le comptoir des vers cesse momentanément la livraison de Gérard de Nerval (Antéros, Madame Aguado, Résignation, Louise d'or reine, Gaieté, Fantaisie, J.Y. Colonna, ou Pensée de Byron), d'Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne) et de Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu ...).


Blocus sentimental ! Messageries du Levant ! ...

Oh, tombée de la pluie ! Oh ! tombée de la nuit,

Oh ! le vent ! ...

La Toussaint, la Noël et la Nouvelle Année,

Oh, dans les bruines, toutes mes cheminées !...

D'usines ....

On ne peut plus s'asseoir, tous les bancs sont mouillés ;

Crois-moi, c'est bien fini jusqu'à l'année prochaine,

Tant les bancs sont mouillés, tant les bois sont rouillés,

Et tant les cors ont fait ton ton, ont fait ton taine ! ...

Ah, nuées accourues des côtes de la Manche,

Vous nous avez gâté notre dernier dimanche.

Il bruine,

Dans la forêt mouillée, les toiles d'araignées

Ploient sous les gouttes d'eau, et c'est leur ruine.

Soleils plénipotentiaires des travaux en blonds Pactoles

Des spectacles agricoles,

Où êtes-vous ensevelis ?

Ce soir un soleil fichu gît au haut du coteau

Gît sur le flanc, dans les genêts, sur son manteau,

Un soleil blanc comme un crachat d'estaminet

Sur une litière de jaunes genêts

De jaunes genêts d'automne.

Et les cors lui sonnent !

Qu'il revienne ...

Qu'il revienne à lui !

Taïaut ! Taïaut ! et hallali !

Ô triste antienne, as-tu fini ! ...

Et font les fous !...

Et il gît là, comme une glande arrachée dans un cou,

Et il frissonne, sans personne ! ...

Allons, allons, et hallali !

C'est l'Hiver bien connu qui s'amène,

Oh ! les tournants des grandes routes,

Et sans petit Chaperon Rouge qui chemine ! ...

Oh ! leurs ornières des chars de l'autre mois,

Montant en don quichottesques rails

Vers les patrouilles des nuées en déroute

Que le vent malmène vers les transatlantiques bercails ! ...

Accélérons, accélérons, c'est la saison bien connue, cette fois.

Et le vent, cette nuit, il en a fait de belles !

Ô dégâts, ô nids, ô modestes jardinets !

Mon coeur et mon sommeil : ô échos des cognées ! ...

Tous ces rameaux avaient encor leurs feuilles vertes,

Les sous-bois ne sont plus qu'un fumier de feuilles mortes,

Feuilles, folioles, qu'un bon vent vous emporte

Vers les étangs par ribambelles,

Ou pour le feu du garde-chasse,

Ou les sommiers des ambulances

Pour les soldats loin de la France.

C'est la saison, c'est la saison, la rouille envahit les masses,

La rouille ronge en leurs spleens kilométriques

Les fils télégraphiques des grandes routes où nul ne passe.

Les cors, les cors, les cors mélancoliques ! ...

Mélancoliques ! ...

S'en vont, changeant de ton,

Changeant de ton et de musique,

Ton ton, ton taine, ton ton ! ...

Les cors, les cors, les cors ! ...

S'en sont allés au vent du Nord.

Je ne puis quitter ce ton : que d'échos ! ...

C'est la saison, c'est la saison, adieu vendanges ! ...

Voici venir les pluies d'une patience d'ange,

Adieu vendanges, et adieu tous les paniers,

Tous les paniers Watteau des bourrées sous les marronniers,

C'est la toux dans les dortoirs du lycée qui rentre,

C'est la tisane sans le foyer,

La phtisie pulmonaire attristant le quartier,

Et toute la misère des grands centres.

Mais, lainages, caoutchoucs, pharmacie, rêve,

Rideaux écartés du haut des balcons des grèves

Devant l'océan de toitures des faubourgs,

Lampes, estampes, thé, petits-fours,

Serez-vous pas mes seules amours ! ...

Oh ! et puis, est-ce que tu connais, outre les pianos,

Le sobre et vespéral mystère hebdomadaire

Des statistiques sanitaires

Dans les journaux ?

Non, non ! C'est la saison et la planète falote !

Que l'autan, que l'autan

Effiloche les savates que le Temps se tricote !

C'est la saison, oh déchirements ! c'est la saison !

Tous les ans, tous les ans,

J'essaierai en choeur d'en donner la note.

Pensées des morts (Alphonse de Lamartine)

La saison s'obstinant à virer à l'automne, la carte du comptoir des vers s'obstine dans sa série sur la Toussaint avec un célèbre Lamartine, mis en musique par Georges Brassens.
Ces pensées des morts rejoignent la vieille ferme d'Emile Verhaeren et les soirs d'Octobre de Mimile Nelligan.

Le comptoir des vers marque donc une pause sur Gérard de Nerval (Antéros, Madame Aguado, Résignation, Louise d'or reine, Gaieté, Fantaisie, J.Y. Colonna, ou Pensée de Byron), Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne) et Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu ...).


Voilà les feuilles sans sève

Qui tombent sur le gazon,

Voilà le vent qui s'élève

Et gémit dans le vallon,

Voilà l'errante hirondelle .

Qui rase du bout de l'aile

L'eau dormante des marais.

Voilà l'enfant des chaumières

Qui glane sur les bruyères

Le bois tombé des forêts.

L'onde n'a plus le murmure,

Dont elle enchantait les bois,

Sous des rameaux sans verdure.

Les oiseaux n'ont plus de voix ;

Le soir est près de l'aurore,

L'astre à peine vient d'éclore

Qu'il va terminer son tour,

Il jette par intervalle

Une heure de clarté pâle

Qu'on appelle encore un jour.


L'aube n'a plus de Zéphir

Sous ses nuages dorés,

La pourpre du soir expire

Sur les flots décolorés,

La mer solitaire et vide

N'est plus qu'un désert aride

Où l'oeil cherche en vain l'esquif,

Et sur la grève plus sourde

La vague orageuse et lourde

N'a qu'un murmure plaintif.

La brebis sur les collines

Ne trouve plus le gazon,

Son agneau laisse aux épines

Les débris de sa toison,

La flûte aux accords champêtres

Ne réjouit plus les hêtres

Des airs de joie ou d'amour,

Toute herbe aux champs est glanée :

Ainsi finit une année,

Ainsi finissent nos jours !

C'est la saison où tout tombe

Aux coups redoublés des vents ;

Un vent qui vient de la tombe

Moissonne aussi les vivants :

Ils tombent alors par mille,

Comme la plume inutile

Que l'aigle abandonne aux airs,

Lorsque des plumes nouvelles

Viennent réchauffer ses ailes

A l'approche des hivers.

C'est alors que ma paupière

Vous vit pâlir et mourir,

Tendres fruits qu'à la lumière

Dieu n'a pas laissé mûrir !

Quoique jeune sur la terre,

Je suis déjà solitaire

Parmi ceux de ma saison,

Et quand je dis en moi-même :

Où sont ceux que ton coeur aime ?

Je regarde le gazon.

Leur tombe est sur la colline,

Mon pied la sait ; la voilà !

Mais leur essence divine,

Mais eux, Seigneur, sont-ils là ?

Jusqu'à l'indien rivage

Le ramier porte un message

Qu'il rapporte à nos climats ;

La voile passe et repasse,

Mais de son étroit espace

Leur âme ne revient pas.

Ah ! quand les vents de l'automne

Sifflent dans les rameaux morts,

Quand le brin d'herbe frissonne,

Quand le pin rend ses accords,

Quand la cloche des ténèbres

Balance ses glas funèbres,

La nuit, à travers les bois,

A chaque vent qui s'élève,

A chaque flot sur la grève,

Je dis : N'es-tu pas leur voix ?

Du moins si leur voix si pure

Est trop vague pour nos sens,

Leur âme en secret murmure

De plus intimes accents ;

Au fond des coeurs qui sommeillent,

Leurs souvenirs qui s'éveillent

Se pressent de tous côtés,

Comme d'arides feuillages

Que rapportent les orages

Au tronc qui les a portés !

C'est une mère ravie

A ses enfants dispersés,

Qui leur tend de l'autre vie

Ces bras qui les ont bercés ;

Des baisers sont sur sa bouche,

Sur ce sein qui fut leur couche

Son coeur les rappelle à soi ;

Des pleurs voilent son sourire,

Et son regard semble dire :

Vous aime-t-on comme moi ?

C'est une jeune fiancée

Qui, le front ceint du bandeau,

N'emporta qu'une pensée

De sa jeunesse au tombeau ;

Triste, hélas ! dans le ciel même,

Pour revoir celui qu'elle aime

Elle revient sur ses pas,

Et lui dit : Ma tombe est verte !

Sur cette terre déserte

Qu'attends-tu ? Je n'y suis pas !

C'est un ami de l'enfance,

Qu'aux jours sombres du malheur

Nous prêta la Providence

Pour appuyer notre cœur ;

Il n'est plus ; notre âme est veuve,

Il nous suit dans notre épreuve

Et nous dit avec pitié :

Ami, si ton âme est pleine,

De ta joie ou de ta peine

Qui portera la moitié ?

C'est l'ombre pâle d'un père

Qui mourut en nous nommant ;

C'est une soeur, c'est un frère,

Qui nous devance un moment ;

Sous notre heureuse demeure,

Avec celui qui les pleure,

Hélas ! ils dormaient hier !

Et notre coeur doute encore,

Que le ver déjà dévore

Cette chair de notre chair !

L'enfant dont la mort cruelle

Vient de vider le berceau,

Qui tomba de la mamelle

Au lit glacé du tombeau ;

Tous ceux enfin dont la vie

Un jour ou l'autre ravie,

Emporte une part de nous,

Murmurent sous la poussière :

Vous qui voyez la lumière,

Vous souvenez-vous de nous ?

Ah ! vous pleurer est le bonheur suprême

Mânes chéris de quiconque a des pleurs !

Vous oublier c'est s'oublier soi-même :

N'êtes-vous pas un débris de nos coeurs ?

En avançant dans notre obscur voyage,

Du doux passé l'horizon est plus beau,

En deux moitiés notre âme se partage,

Et la meilleure appartient au tombeau !

Dieu du pardon ! leur Dieu ! Dieu de leurs pères !

Toi que leur bouche a si souvent nommé !

Entends pour eux les larmes de leurs frères !

Prions pour eux, nous qu'ils ont tant aimé !

Ils t'ont prié pendant leur courte vie,

Ils ont souri quand tu les as frappés !

Ils ont crié : Que ta main soit bénie !

Dieu, tout espoir ! les aurais-tu trompés ?

Et cependant pourquoi ce long silence ?

Nous auraient-ils oubliés sans retour ?

N'aiment-ils plus ? Ah ! ce doute t'offense !

Et toi, mon Dieu, n'es-tu pas tout amour ?

Mais, s'ils parlaient à l'ami qui les pleure,

S'ils nous disaient comment ils sont heureux,

De tes desseins nous devancerions l'heure,

Avant ton jour nous volerions vers eux.

Où vivent-ils ? Quel astre, à leur paupière

Répand un jour plus durable et plus doux ?

Vont-ils peupler ces îles de lumière ?

Ou planent-ils entre le ciel et nous ?

Sont-ils noyés dans l'éternelle flamme ?

Ont-ils perdu ces doux noms d'ici-bas,

Ces noms de soeur et d'amante et de femme ?

A ces appels ne répondront-ils pas ?

Non, non, mon Dieu, si la céleste gloire

Leur eût ravi tout souvenir humain,

Tu nous aurais enlevé leur mémoire ;

Nos pleurs sur eux couleraient-ils en vain ?

Ah ! dans ton sein que leur âme se noie !

Mais garde-nous nos places dans leur cœur ;

Eux qui jadis ont goûté notre joie,

Pouvons-nous être heureux sans leur bonheur ?

Etends sur eux la main de ta clémence,

Ils ont péché; mais le ciel est un don !

Ils ont souffert; c'est une autre innocence !

Ils ont aimé; c'est le sceau du pardon !


Ils furent ce que nous sommes,

Poussière, jouet du vent !

Fragiles comme des hommes,

Faibles comme le néant !

Si leurs pieds souvent glissèrent,

Si leurs lèvres transgressèrent

Quelque lettre de ta loi,

Ô Père! ô juge suprême !

Ah ! ne les vois pas eux-mêmes,

Ne regarde en eux que toi !

Si tu scrutes la poussière,

Elle s'enfuit à ta voix !

Si tu touches la lumière,

Elle ternira tes doigts !

Si ton oeil divin les sonde,

Les colonnes de ce monde

Et des cieux chancelleront :

Si tu dis à l'innocence :

Monte et plaide en ma présence !

Tes vertus se voileront.

Mais toi, Seigneur, tu possèdes

Ta propre immortalité !

Tout le bonheur que tu cèdes

Accroît ta félicité !

Tu dis au soleil d'éclore,

Et le jour ruisselle encore !

Tu dis au temps d'enfanter,

Et l'éternité docile,

Jetant les siècles par mille,

Les répand sans les compter !

Les mondes que tu répares

Devant toi vont rajeunir,

Et jamais tu ne sépares

Le passé de l'avenir ;

Tu vis ! et tu vis ! les âges,

Inégaux pour tes ouvrages,

Sont tous égaux sous ta main ;

Et jamais ta voix ne nomme,

Hélas ! ces trois mots de l'homme :

Hier, aujourd'hui, demain !


Ô Père de la nature,

Source, abîme de tout bien,

Rien à toi ne se mesure,

Ah ! ne te mesure à rien !

Mets, à divine clémence,

Mets ton poids dans la balance,

Si tu pèses le néant !

Triomphe, à vertu suprême !

En te contemplant toi-même,

Triomphe en nous pardonnant !

mercredi 22 octobre 2008

Soirs d'octobre (Emile Nelligan)

Toujours de saison, toujours d'automne, toujours à fond vers la Toussaint, après Verhaeren, sa rentrée des moines et sa vieille ferme, la carte du comptoir des vers propose un autre Mimile : Emile Nelligan, obscur et plat poète canadien.

Aussi, momentanément, le comptoir tire le rideau sur Gérard de Nerval (Antéros, Madame Aguado, Résignation, Louise d'or reine, Gaieté, Fantaisie, J.Y. Colonna, ou Pensée de Byron),
Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne) et Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu ...).


Oui, je souffre, ces soirs, démons mornes chers Saints.

On est ainsi toujours au soupçon des Toussaints.

Mon âme se fait dune à funèbres hantises.

Ah ! donne-moi ton front, que je calme tes crises.

Que veux-tu ? je suis tel, je suis tel dans ces villes,

Boulevardier funèbre échappé des balcons,

Et dont le rêve élude, ainsi que des faucons,

L'affluence des sots aux atmosphères viles.

Que veux-tu ? Je suis tel ... Laisse-moi reposer

Dans la langueur, dans la fatigue et le baiser,

Chère, bien-aimée âme où vont les espoirs sobres ...

Écoute ! ô ce grand soir, empourpré de colères,

Qui, galopant, vainqueur des batailles solaires,

Arbore l'étendard triomphal des Octobres !