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samedi 13 octobre 2012

Sapho (Alphonse de Lamartine)

Poème filandreux sur Sapho de Lesbos. Toute personne allant au bout mériterait un prix.


L'aurore se levait, la mer battait la plage ;
Ainsi parla Sapho debout sur le rivage,
Et près d'elle, à genoux, les filles de Lesbos
Se penchaient sur l'abîme et contemplaient les flots :

Fatal rocher, profond abîme !
Je vous aborde sans effroi !
Vous allez à Vénus dérober sa victime :
J'ai méconnu l'amour, l'amour punit mon crime.
Ô Neptune ! tes flots seront plus doux pour moi !
Vois-tu de quelles fleurs j'ai couronné ma tête ?
Vois : ce front, si longtemps chargé de mon ennui,
Orné pour mon trépas comme pour une fête,
Du bandeau solennel étincelle aujourd'hui !

On dit que dans ton sein... mais je ne puis le croire !
On échappe au courroux de l'implacable Amour ;
On dit que, par tes soins, si l'on renaît au jour,
D'une flamme insensée on y perd la mémoire !
Mais de l'abîme, ô dieu ! quel que soit le secours,
Garde-toi, garde-toi de préserver mes jours !
Je ne viens pas chercher dans tes ondes propices
Un oubli passager, vain remède à mes maux !
J'y viens, j'y viens trouver le calme des tombeaux !
Reçois, ô roi des mers, mes joyeux sacrifices !
Et vous, pourquoi ces pleurs ? pourquoi ces vains sanglots ?
Chantez, chantez un hymne, ô vierges de Lesbos !

Importuns souvenirs, me suivrez-vous sans cesse ?
C'était sous les bosquets du temple de Vénus ;
Moi-même, de Vénus insensible prêtresse,
Je chantais sur la lyre un hymne à la déesse :
Aux pieds de ses autels, soudain je t'aperçus !
Dieux ! quels transports nouveaux ! ô dieux ! comment décrire
Tous les feux dont mon sein se remplit à la fois ?
Ma langue se glaça, je demeurais sans voix,
Et ma tremblante main laissa tomber ma lyre !
Non: jamais aux regards de l'ingrate Daphné
Tu ne parus plus beau, divin fils de Latone ;
Jamais le thyrse en main, de pampres couronné,
Le jeune dieu de l'Inde, en triomphe traîné,
N'apparut plus brillant aux regards d'Erigone.
Tout sortit... de lui seul je me souvins, hélas !
Sans rougir de ma flamme, en tout temps, à toute heure,
J'errais seule et pensive autour de sa demeure.
Un pouvoir plus qu'humain m'enchaînait sur ses pas !
Que j'aimais à le voir, de la foule enivrée,
Au gymnase, au théâtre, attirer tous les yeux,
Lancer le disque au loin, d'une main assurée,
Et sur tous ses rivaux l'emporter dans nos jeux !
Que j'aimais à le voir, penché sur la crinière
D'un coursier de I'EIide aussi prompt que les vents,
S'élancer le premier au bout de la carrière,
Et, le front couronné, revenir à pas lents !
Ah ! de tous ses succès, que mon âme était fière !
Et si de ce beau front de sueur humecté
J'avais pu seulement essuyer la poussière...
Ô dieux ! j'aurais donné tout, jusqu'à ma beauté,
Pour être un seul instant ou sa soeur ou sa mère !
Vous, qui n'avez jamais rien pu pour mon bonheur !
Vaines divinités des rives du Permesse,
Moi-même, dans vos arts, j'instruisis sa jeunesse ;
Je composai pour lui ces chants pleins de douceur,
Ces chants qui m'ont valu les transports de la Grèce :
Ces chants, qui des Enfers fléchiraient la rigueur,
Malheureuse Sapho ! n'ont pu fléchir son coeur,
Et son ingratitude a payé ta tendresse !

Redoublez vos soupirs ! redoublez vos sanglots !
Pleurez ! pleurez ma honte, ô filles de Lesbos !

Si l'ingrat cependant s'était laissé toucher !
Si mes soins, si mes chants, si mes trop faibles charmes
A son indifférence avaient pu l'arracher !
S'il eût été du moins attendri par mes larmes !
Jamais pour un mortel, jamais la main des dieux
N'aurait filé des jours plus doux, plus glorieux !
Que d'éclat cet amour eût jeté sur sa vie !
Ses jours à ces dieux même auraient pu faire envie !
Et l'amant de Sapho, fameux dans l'univers,
Aurait été, comme eux, immortel dans mes vers !
C'est pour lui que j'aurais, sur tes autels propices,
Fait fumer en tout temps l'encens des sacrifices,
Ô Vénus ! c'est pour lui que j'aurais nuit et jour
Suspendu quelque offrande aux autels de l'Amour !
C'est pour lui que j'aurais, durant les nuits entières
Aux trois fatales soeurs adressé mes prières !
Ou bien que, reprenant mon luth mélodieux ,
J'aurais redit les airs qui lui plaisaient le mieux !
Pour lui j'aurais voulu dans les jeux d'Ionie
Disputer aux vainqueurs les palmes du génie !
Que ces lauriers brillants à mon orgueil offerts
En les cueillant pour lui m'auraient été plus chers !
J'aurais mis à ses pieds le prix de ma victoire,
Et couronné son front des rayons de ma gloire.

Souvent à la prière abaissant mon orgueil,
De ta porte, ô Phaon ! j'allais baiser le seuil.
Au moins, disais-je, au moins, si ta rigueur jalouse
Me refuse à jamais ce doux titre d'épouse,
Souffre, ô trop cher enfant, que Sapho, près de toi,
Esclave si tu veux, vive au moins sous ta loi !
Que m'importe ce nom et cette ignominie !
Pourvu qu'à tes côtés je consume ma vie !
Pourvu que je te voie, et qu'à mon dernier jour
D'un regard de pitié tu plaignes tant d'amour'
Ne crains pas mes périls, ne crains pas ma faiblesse ;
Vénus égalera ma force à ma tendresse.
Sur les flots, sur la terre, attachée à tes pas,
Tu me verras te suivre au milieu des combats ;
Tu me verras, de Mars affrontant la furie,
Détourner tous les traits qui menacent ta vie,
Entre la mort et toi toujours prompte à courir,..
Trop heureuse pour lui si j'avais pu mourir !

"Lorsque enfin, fatigué des travaux de Bellone,
"Sous la tente au sommeil ton âme s'abandonne,
"Ce sommeil, ô Phaon ! qui n'est plus fait pour moi,
"Seule me laissera veillant autour de toi !
"Et si quelque souci vient rouvrir ta paupière,
"Assise à tes côtés durant la nuit entière,
"Mon luth sur mes genoux soupirant mon amour,
"Je charmerai ta peine en attendant le jour !

Je disais; et les vents emportaient ma prière !
L'écho répétait seul ma plainte solitaire ;
Et l'écho seul encor répond à mes sanglots !
Pleurez ! pleurez ma honte, ô filles de Lesbos !

Toi qui fus une fois mon bonheur et ma gloire!
Ô lyre ! que ma main fit résonner pour lui,
Ton aspect que j'aimais m'importune aujourd'hui,
Et chacun de tes airs rappelle à ma mémoire
Et mes feux, et ma honte, et l'ingrat qui m'a fui !
Brise-toi dans mes mains, lyre à jamais funeste !
Aux autels de Vénus, dans ses sacrés parvis
Je ne te suspends pas ! que le courroux céleste
Sur ces flots orageux disperse tes débris !
Et que de mes tourments nul vestige ne reste !
Que ne puis-je de même engloutir dans ces mers
Et ma fatale gloire, et mes chants, et mes vers !
Que ne puis-je effacer mes traces sur la terre !
Que ne puis-je aux Enfers descendre tout entière !
Et, brûlant ces écrits où doit vivre Phaon,
Emporter avec moi l'opprobre de mon nom !

Cependant si les dieux que sa rigueur outrage
Poussaient en cet instant ses pas vers le rivage ?
Si de ce lieu suprême il pouvait s'approcher ?
S'il venait contempler sur le fatal rocher
Sapho, les yeux en pleurs, errante, échevelée,
Frappant de vains sanglots la rive désolée,
Brûlant encor pour lui, lui pardonnant son sort,
Et dressant lentement les apprêts de sa mort ?
Sans doute, à cet aspect, touché de mon supplice,
Il se repentirait de sa longue injustice ?
Sans doute par mes pleurs se laissant désarmer
Il dirait à Sapho : Vis encor pour aimer !
Qu'ai-je dit ? Loin de moi quelque remords peut-être,
A défaut de l'amour, dans son coeur a pu naître :
Peut-être dans sa fuite, averti par les dieux,
Il frissonne, il s'arrête, il revient vers ces lieux ?
Il revient m'arrêter sur les bords de l'abîme ;
Il revient !... il m'appelle... il sauve sa victime!...
Oh ! qu'entends-je ?... écoutez... du côté de Lesbos
Une clameur lointaine a frappé les échos !
J'ai reconnu l'accent de cette voix si chère,
J'ai vu sur le chemin s'élever la poussière !
Ô vierges ! regardez ! ne le voyez-vous pas
Descendre la colline et me tendre les bras ?...
Mais non ! tout est muet dans la nature entière,
Un silence de mort règne au loin sur la terre :
Le chemin est désert !... je n'entends que les flots...
Pleurez ! pleurez ma honte, ô filles de Lesbos !

Mais déjà s'élançant vers les cieux qu'il colore
Le soleil de son char précipite le cours.
Toi qui viens commencer le dernier de mes jours,
Adieu dernier soleil ! adieu suprême aurore !
Demain du sein des flots vous jaillirez encore,
Et moi je meurs ! et moi je m'éteins pour toujours !
Adieu champs paternels ! adieu douce contrée !
Adieu chère Lesbos à Vénus consacrée !
Rivage où j'ai reçu la lumière des cieux !
Temple auguste où ma mère, aux jours de ma naissance
D'une tremblante main me consacrant aux dieux,
Au culte de Vénus dévoua mon enfance !
Et toi, forêt sacrée, où les filles du Ciel,
Entourant mon berceau, m'ont nourri de leur miel,
Adieu ! Leurs vains présents que le vulgaire envie,
Ni des traits de l'Amour, ni des coups du destin,

Misérable Sapho ! n'ont pu sauver ta vie !
Tu vécus dans les Pleurs, et tu meurs au matin !
Ainsi tombe une fleur avant le temps fanée !
Ainsi, cruel Amour, sous le couteau mortel.
Une jeune victime à ton temple amenée,
Qu'à ton culte en naissant le pâtre a destinée,
Vient tomber avant I'âge au pied de ton autel !

Et vous qui reverrez le cruel que j'adore
Quand l'ombre du trépas aura couvert mes yeux,
Compagnes de Sapho, portez-lui ces adieux !
Dites-lui... qu'en mourant je le nommais encore !

Elle dit, Et le soir, quittant le bord des flots,
Vous revîntes sans elle, ô vierges de Lesbos !

mercredi 26 septembre 2012

La gloire (Alphonse de Lamartine)

La Martine nous écrit un poème glorieux !


Généreux favoris des filles de mémoire,
Deux sentiers différents devant vous vont s'ouvrir :
L'un conduit au bonheur, l'autre mène à la gloire ;
Mortels, il faut choisir.

Ton sort, ô Manoel, suivit la loi commune ;
La muse t'enivra de précoces faveurs ;
Tes jours furent tissus de gloire et d'infortune,
Et tu verses des pleurs !

Rougis plutôt, rougis d'envier au vulgaire
Le stérile repos dont son coeur est jaloux
Les dieux ont fait pour lui tous les biens de la terre,
Mais la lyre est à nous.

Les siècles sont à toi, le monde est ta patrie.
Quand nous ne sommes plus, notre ombre a des autels
Où le juste avenir prépare à ton génie
Des honneurs immortels.

Ainsi l'aigle superbe au séjour du tonnerre
S'élance, et, soutenant son vol audacieux,
Semble dire aux mortels : je suis né sur la terre,
Mais je vis dans les cieux.

Oui, la gloire t'attend ; mais arrête, et contemple
A quel prix on pénètre en ses parvis sacrés ;
Vois : l'infortune, assise à la porte du temple,
En garde les degrés.

Ici, c'est ce vieillard que l'ingrate Ionie
A vu de mers en mers promener ses malheurs :
Aveugle, il mendiait au prix de son génie
Un pain mouillé de pleurs.

Là, le Tasse, brûlé d'une flamme fatale,
Expiant dans les fers sa gloire et son amour,
Quand il va recueillir la palme triomphale,
Descend au noir séjour.

Partout des malheureux, des proscrits, des victimes,
Luttant contre le sort ou contre les bourreaux ;
On dirait que le ciel aux coeurs plus magnanimes
Mesure plus de maux.

Impose donc silence aux plaintes de ta lyre,
Des coeurs nés sans vertu l'infortune est l'écueil ;
Mais toi, roi détrôné, que ton malheur t'inspire
Un généreux orgueil !

Que t'importe après tout que cet ordre barbare
T'enchaîne loin des bords qui furent ton berceau ?
Que t'importe en quels lieux le destin te prépare
Un glorieux tombeau ?

Ni l'exil, ni les fers de ces tyrans du Tage
N'enchaîneront ta gloire aux bords où tu mourras :
Lisbonne la réclame, et voilà l'héritage
Que tu lui laisseras !

Ceux qui l'ont méconnu pleureront le grand homme ;
Athène à des proscrits ouvre son Panthéon ;
Coriolan expire, et les enfants de Rome
Revendiquent son nom.

Aux rivages des morts avant que de descendre,
Ovide lève au ciel ses suppliantes mains :
Aux Sarmates grossiers il a légué sa cendre,
Et sa gloire aux Romains.

dimanche 1 mars 2009

Hommage à Lamartine (Charles Lassailly)

La carte du comptoir des vers rend hommage aujourd'hui au thuriféraire inconnu avec un plat de résistance très résistant voire indigeste : l'hommage à Lamartine de Charles Lassailly, écrivaillon "armé de la verge qui fouette" (en français dans son texte !).

La carte du comptoir des poésies, sans autre commentaire, propose aussi de parcourir ses "classiques" proposés en bas de ce poème.


Dieu merci, je me sens âme assez forte en moi,

Pour dire hardiment, selon toute ma foi,

Ce que j'ai sur le coeur, contre ces pamphlétaires

Qui de volcans boueux fécondent les cratères,

Jettent au vent l'honneur des réputations,

Et mentent à la muse, ainsi qu'aux nations.

Aboyeurs de places publiques,

Brocanteurs de sales reliques,

Que vous nommez la liberté,

Arrière, arrière les Pilates,

Les donneurs de louanges plates

Au monstre popularité !

La satire, en ses anathèmes,

N'a pas besoin d'impurs blasphèmes,

Coupables indignations,

Allez dans la voie ; elle est ample

Mais vous souillez le seuil du temple,

Vendeurs de profanations.

Je descends vers vous, moi, poète,

Armé de la verge qui fouette

Les hypocrites de vertu,

Et sous de luisantes écailles,

Je fouillerai dans vos entrailles ...

Et je crierai : toi, que veux-tu,

Toi qui renias un beau rôle ;

Qui ne sais pas que la parole

Ne doit jamais homicider :

Toi qui deviens un mauvais ange ;

Et sur des colonnes de fange,

Sembles à l'aise t'accouder !

Toi qui gagnes un vil pécule

À trafiquer le ridicule,

À mâcher toujours du venin,

Et sous le luxe de tes rimes,

Glisses des mots, qui sont des crimes,

Oui, toi, versificateur nain,

Oui, que veux-tu ? Jugeons tes comptes.

Montre-moi le tarif des hontes,

Que darde ton vers avili !

Pourquoi des peuples qu'on égare

Façonner, menteur et barbare,

Ces haines qui prennent le pli ? ...

Pourquoi, profès en calomnie,

De la vieillesse ou du génie

Arracher un fil au manteau ;

Et pour de misérables sommes,

Jeter en pâture des hommes

Aux fureurs de ton Alecto ?

Ah ! c'est vous qui l'avez tuée

La satire, prostituée,

Dont le pouvoir est impuissant,

Parce que fausse, haïssable,

Elle a fait mentir sur le sable

Des lignes écrites au sang !

Est-ce donc là que vous en êtes,

Qu'il ne vous faut plus que des têtes,

Et vous regardez à l'entour !

Comme si toi, que l'on vénère,

Ô ma Liberté, dans ton aire,

Tu couvais des veufs de vautour !

Ma sainte Liberté, je t'aime,

Sans foudroyer d'un anathème,

Sans maudire un seul nom humain ;

Car on se repent de maudire,

De s'être gonflé le coeur d'ire,

Quand l'histoire a son lendemain.

Après l'orage de la veille,

L'humanité, qui se réveille,

Voyant tant de germes éclos,

Tant de vérités, qu'on sait vite,

Tant d'épreuves, que l'on évite,

Et d'engrais derrière les flots,

Se rassure en la Providence,

Qui d'une oublieuse imprudence

Ne compromet pas l'avenir :

Si le progrès d'hier s'enraie,

C'est qu'une vérité plus vraie,

Pour le dépasser va venir !

Or, gardons mieux nos âmes chastes.

N'oublions plus que les contrastes

S'harmonisent par une loi.

Laissons les passions s'éteindre ;

Si quelqu'un erre, aimons le plaindre ;

Respectons quiconque a sa foi.

Ainsi votre tête se grise

D'une liberté mal comprise,

Rétrogrades républicains,

Vous, qui d'un siècle ôtez la pierre,

Afin d'exhumer Robespierre,

Dictateur pour des mannequins !

Ce n'est pas moi qui la renie,

Dans les luttes de son génie,

La grande révolution.

Elle a travaillé sa journée ;

Sa moisson fut bien moissonnée ;

Son char ouvrit notre sillon.

Lorsque l'Europe était en boule ;

Lorsque les peuples faisaient foule,

Se dressant en monts ennemis ;

Elle ne perdit pas courage,

Et remua, belle de rage,

Chaque sol où son pied s'est mis !

Certes, messieurs les jeunes hères,

Certes vous avez eu des pères

Dont les ombres s'allongent haut :

Mais vous qui finissez la tâche,

Ne regrettez point une tache,

N'espérez plus en l'échafaud !

Ah ! Plus heureux, de la morale,

De la religion qui râle,

Purs, défendez les intérêts.

Ceux-là brilleront sur les autres,

Qui vont, pacifiques apôtres,

À son tour, servir ce progrès.

La loi politique n'a force,

Que si le luxe de l'écorce

Vient de la sève du dedans

Orgueilleuses impatiences,

Régénérez les consciences

Celui qui prouve, c'est le temps !

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Les "classiques" de la
carte du comptoir des vers :


- Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), le soleil, toute entière, une martyre, à une dame créole, j'aime le souvenir de ces époques nues, une mendiante rousse, confession, les ténèbres, quand le ciel bas et lours pèse comme un couvercle, à celle qui est trop gaie, correspondances, le chat

- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, le dormeur du val, voyelles, sensations, Vénus Anadyomène, chant de guerre parisien, chanson de la plus haute tour, ma Bohème, les douaniers, l'homme juste, petites amoureuses, première soirée, aube, au cabaret vert (cinq heures du soir), Michel et Christine, Marine, les mains de Jeanne-Marie, les assis, soleil et chair, tête de faune, à la musique, mouvement, jeune ménage, age d'or, ô saisons ô chateaux, les étrennes des orphelins, Bruxelles, l'orgie parisienne, les pauvres à l'église

- Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), petit chat, l'hymne au soleil, rois mages, nénuphars

-
Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, la belle italienne, l'affiche rouge, Santa Espina, chambre garnie, chambres d'un moment, nous dormirons ensemble, la rose et le réséda, un jour un jour, Charlot mystique, Elsa, Elsa au miroir, les mains d'Elsa, j'arrive où je suis étranger, les yeux d'Elsa

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, l'adieu, nuit rhénane, nocturne, le vigneron champenois, le chef de section, Marizibill, l'émigrant de Landor Road, chant de l'horizon en Champagne, acousmate, la Victoire, ô naturel désir, à l'Italie, Annie, dans l'abri-caverne, à la Santé

- Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, au fleuve de Loire, cent fois plus qu'à louer on se plaît à médire, à Madame Marguerite d'écrire en sa langue

- José Maria de Heredia : les conquérants ("comme un vol de gerfauts hors du charnier natal"), l'esclave, le vitrail, soir de bataille, le voeu, le tepidarium, la belle viole, fleurs de feu, Tranquillus

- Et bien entendu, le très long et très kitsch poème acadien de H.W. Longfellow Evangéline

jeudi 23 octobre 2008

Pensées des morts (Alphonse de Lamartine)

La saison s'obstinant à virer à l'automne, la carte du comptoir des vers s'obstine dans sa série sur la Toussaint avec un célèbre Lamartine, mis en musique par Georges Brassens.
Ces pensées des morts rejoignent la vieille ferme d'Emile Verhaeren et les soirs d'Octobre de Mimile Nelligan.

Le comptoir des vers marque donc une pause sur Gérard de Nerval (Antéros, Madame Aguado, Résignation, Louise d'or reine, Gaieté, Fantaisie, J.Y. Colonna, ou Pensée de Byron), Arthur Rimbaud (Voyelles, Sensations, Ma Bohème, Chanson de la plus haute tour, le Dormeur du Val, le Bateau Ivre, Vénus Anadyomène, Petites amoureuses ou l'Orgie parisienne) et Guillaume Apollinaire (le Pont Mirabeau, Nuit Rhénane, l'Adieu ...).


Voilà les feuilles sans sève

Qui tombent sur le gazon,

Voilà le vent qui s'élève

Et gémit dans le vallon,

Voilà l'errante hirondelle .

Qui rase du bout de l'aile

L'eau dormante des marais.

Voilà l'enfant des chaumières

Qui glane sur les bruyères

Le bois tombé des forêts.

L'onde n'a plus le murmure,

Dont elle enchantait les bois,

Sous des rameaux sans verdure.

Les oiseaux n'ont plus de voix ;

Le soir est près de l'aurore,

L'astre à peine vient d'éclore

Qu'il va terminer son tour,

Il jette par intervalle

Une heure de clarté pâle

Qu'on appelle encore un jour.


L'aube n'a plus de Zéphir

Sous ses nuages dorés,

La pourpre du soir expire

Sur les flots décolorés,

La mer solitaire et vide

N'est plus qu'un désert aride

Où l'oeil cherche en vain l'esquif,

Et sur la grève plus sourde

La vague orageuse et lourde

N'a qu'un murmure plaintif.

La brebis sur les collines

Ne trouve plus le gazon,

Son agneau laisse aux épines

Les débris de sa toison,

La flûte aux accords champêtres

Ne réjouit plus les hêtres

Des airs de joie ou d'amour,

Toute herbe aux champs est glanée :

Ainsi finit une année,

Ainsi finissent nos jours !

C'est la saison où tout tombe

Aux coups redoublés des vents ;

Un vent qui vient de la tombe

Moissonne aussi les vivants :

Ils tombent alors par mille,

Comme la plume inutile

Que l'aigle abandonne aux airs,

Lorsque des plumes nouvelles

Viennent réchauffer ses ailes

A l'approche des hivers.

C'est alors que ma paupière

Vous vit pâlir et mourir,

Tendres fruits qu'à la lumière

Dieu n'a pas laissé mûrir !

Quoique jeune sur la terre,

Je suis déjà solitaire

Parmi ceux de ma saison,

Et quand je dis en moi-même :

Où sont ceux que ton coeur aime ?

Je regarde le gazon.

Leur tombe est sur la colline,

Mon pied la sait ; la voilà !

Mais leur essence divine,

Mais eux, Seigneur, sont-ils là ?

Jusqu'à l'indien rivage

Le ramier porte un message

Qu'il rapporte à nos climats ;

La voile passe et repasse,

Mais de son étroit espace

Leur âme ne revient pas.

Ah ! quand les vents de l'automne

Sifflent dans les rameaux morts,

Quand le brin d'herbe frissonne,

Quand le pin rend ses accords,

Quand la cloche des ténèbres

Balance ses glas funèbres,

La nuit, à travers les bois,

A chaque vent qui s'élève,

A chaque flot sur la grève,

Je dis : N'es-tu pas leur voix ?

Du moins si leur voix si pure

Est trop vague pour nos sens,

Leur âme en secret murmure

De plus intimes accents ;

Au fond des coeurs qui sommeillent,

Leurs souvenirs qui s'éveillent

Se pressent de tous côtés,

Comme d'arides feuillages

Que rapportent les orages

Au tronc qui les a portés !

C'est une mère ravie

A ses enfants dispersés,

Qui leur tend de l'autre vie

Ces bras qui les ont bercés ;

Des baisers sont sur sa bouche,

Sur ce sein qui fut leur couche

Son coeur les rappelle à soi ;

Des pleurs voilent son sourire,

Et son regard semble dire :

Vous aime-t-on comme moi ?

C'est une jeune fiancée

Qui, le front ceint du bandeau,

N'emporta qu'une pensée

De sa jeunesse au tombeau ;

Triste, hélas ! dans le ciel même,

Pour revoir celui qu'elle aime

Elle revient sur ses pas,

Et lui dit : Ma tombe est verte !

Sur cette terre déserte

Qu'attends-tu ? Je n'y suis pas !

C'est un ami de l'enfance,

Qu'aux jours sombres du malheur

Nous prêta la Providence

Pour appuyer notre cœur ;

Il n'est plus ; notre âme est veuve,

Il nous suit dans notre épreuve

Et nous dit avec pitié :

Ami, si ton âme est pleine,

De ta joie ou de ta peine

Qui portera la moitié ?

C'est l'ombre pâle d'un père

Qui mourut en nous nommant ;

C'est une soeur, c'est un frère,

Qui nous devance un moment ;

Sous notre heureuse demeure,

Avec celui qui les pleure,

Hélas ! ils dormaient hier !

Et notre coeur doute encore,

Que le ver déjà dévore

Cette chair de notre chair !

L'enfant dont la mort cruelle

Vient de vider le berceau,

Qui tomba de la mamelle

Au lit glacé du tombeau ;

Tous ceux enfin dont la vie

Un jour ou l'autre ravie,

Emporte une part de nous,

Murmurent sous la poussière :

Vous qui voyez la lumière,

Vous souvenez-vous de nous ?

Ah ! vous pleurer est le bonheur suprême

Mânes chéris de quiconque a des pleurs !

Vous oublier c'est s'oublier soi-même :

N'êtes-vous pas un débris de nos coeurs ?

En avançant dans notre obscur voyage,

Du doux passé l'horizon est plus beau,

En deux moitiés notre âme se partage,

Et la meilleure appartient au tombeau !

Dieu du pardon ! leur Dieu ! Dieu de leurs pères !

Toi que leur bouche a si souvent nommé !

Entends pour eux les larmes de leurs frères !

Prions pour eux, nous qu'ils ont tant aimé !

Ils t'ont prié pendant leur courte vie,

Ils ont souri quand tu les as frappés !

Ils ont crié : Que ta main soit bénie !

Dieu, tout espoir ! les aurais-tu trompés ?

Et cependant pourquoi ce long silence ?

Nous auraient-ils oubliés sans retour ?

N'aiment-ils plus ? Ah ! ce doute t'offense !

Et toi, mon Dieu, n'es-tu pas tout amour ?

Mais, s'ils parlaient à l'ami qui les pleure,

S'ils nous disaient comment ils sont heureux,

De tes desseins nous devancerions l'heure,

Avant ton jour nous volerions vers eux.

Où vivent-ils ? Quel astre, à leur paupière

Répand un jour plus durable et plus doux ?

Vont-ils peupler ces îles de lumière ?

Ou planent-ils entre le ciel et nous ?

Sont-ils noyés dans l'éternelle flamme ?

Ont-ils perdu ces doux noms d'ici-bas,

Ces noms de soeur et d'amante et de femme ?

A ces appels ne répondront-ils pas ?

Non, non, mon Dieu, si la céleste gloire

Leur eût ravi tout souvenir humain,

Tu nous aurais enlevé leur mémoire ;

Nos pleurs sur eux couleraient-ils en vain ?

Ah ! dans ton sein que leur âme se noie !

Mais garde-nous nos places dans leur cœur ;

Eux qui jadis ont goûté notre joie,

Pouvons-nous être heureux sans leur bonheur ?

Etends sur eux la main de ta clémence,

Ils ont péché; mais le ciel est un don !

Ils ont souffert; c'est une autre innocence !

Ils ont aimé; c'est le sceau du pardon !


Ils furent ce que nous sommes,

Poussière, jouet du vent !

Fragiles comme des hommes,

Faibles comme le néant !

Si leurs pieds souvent glissèrent,

Si leurs lèvres transgressèrent

Quelque lettre de ta loi,

Ô Père! ô juge suprême !

Ah ! ne les vois pas eux-mêmes,

Ne regarde en eux que toi !

Si tu scrutes la poussière,

Elle s'enfuit à ta voix !

Si tu touches la lumière,

Elle ternira tes doigts !

Si ton oeil divin les sonde,

Les colonnes de ce monde

Et des cieux chancelleront :

Si tu dis à l'innocence :

Monte et plaide en ma présence !

Tes vertus se voileront.

Mais toi, Seigneur, tu possèdes

Ta propre immortalité !

Tout le bonheur que tu cèdes

Accroît ta félicité !

Tu dis au soleil d'éclore,

Et le jour ruisselle encore !

Tu dis au temps d'enfanter,

Et l'éternité docile,

Jetant les siècles par mille,

Les répand sans les compter !

Les mondes que tu répares

Devant toi vont rajeunir,

Et jamais tu ne sépares

Le passé de l'avenir ;

Tu vis ! et tu vis ! les âges,

Inégaux pour tes ouvrages,

Sont tous égaux sous ta main ;

Et jamais ta voix ne nomme,

Hélas ! ces trois mots de l'homme :

Hier, aujourd'hui, demain !


Ô Père de la nature,

Source, abîme de tout bien,

Rien à toi ne se mesure,

Ah ! ne te mesure à rien !

Mets, à divine clémence,

Mets ton poids dans la balance,

Si tu pèses le néant !

Triomphe, à vertu suprême !

En te contemplant toi-même,

Triomphe en nous pardonnant !

lundi 14 juillet 2008

Marthe filait, assise en haut sur le palier (Alphonse de Lamartine)

Faute d'Arthur Rimbaud et de voyelles ainsi que de Guillaume Apollinaire, de pont Mirabeau et de Nuit Rhénane, la carte du comptoir des vers propose un opus à connotation domestique de Lamartine.

Marthe filait, assise en haut sur le palier.

Son fuseau de sa main roula sur l'escalier ;

Elle leva sur moi son regard sans mot dire ;

Et, comme si son oeil dans mon coeur eût pu lire,

Elle m'ouvrit ma chambre et ne me parla pas.

Le chien seul en jappant s'élança sur mes pas,

Bondit autour de moi de joie et de tendresse,

Se roula sur mes pieds enchaîné de caresse,

Léchant mes mains, mordant mon habit, mon soulier,

Sautant du seuil au lit, de la chaise au foyer,

Fêtant toute la chambre, et semblant aux murs même,

Par ses bonds et ses cris, annoncer ce qu'il aime ;

Puis, sur mon sac poudreux à mes pieds étendu,

Me couva d'un regard dans le mien suspendu.

Me pardonnerez-vous, vous qui n'avez sur terre

Pas même cet ami du pauvre solitaire ?

Mais ce regard si doux, si triste de mon chien,

Fit monter de mon coeur des larmes dans le mien.

J'entourai de mes bras son cou gonflé de joie ;

Des gouttes de mes yeux roulèrent sur sa soie :

O pauvre et seul ami, viens, lui dis-je, aimons-nous !

Car partout où Dieu mit deux coeurs, s'aimer est doux !

dimanche 29 juin 2008

La vigne et la maison (Alphonse de Lamartine)

Désepérement en rupture chronique d'Arthur Rimbaud et de voyelles ainsi que de Guillaume Apollinaire, de pont Mirabeau et de Nuit Rhénane, la carte du comptoir des vers revient, avec cet opus de Lamartine, aux fondamentaux : le logement et la boisson !


Quel fardeau te pèse, ô mon âme !

Sur ce vieux lit des jours par l'ennui retourné,

Comme un fruit de douleurs qui pèse aux flancs de femme

Impatient de naître et pleurant d'être né ?

La nuit tombe, ô mon âme ! un peu de veille encore !

Ce coucher d'un soleil est d'un autre l'aurore.

Vois comme avec tes sens s'écroule ta prison !

Vois comme aux premiers vents de la précoce automne

Sur les bords de l'étang où le roseau frissonne,

S'envole brin à brin le duvet du chardon !

Vois comme de mon front la couronne est fragile !

Vois comme cet oiseau dont le nid est la tuile

Nous suit pour emporter à son frileux asile

Nos cheveux blancs pareils à la toison que file

La vieille femme assise au seuil de sa maison !

Dans un lointain qui fuit ma jeunesse recule,

Ma sève refroidie avec lenteur circule,

L'arbre quitte sa feuille et va nouer son fruit :

Ne presse pas ces jours qu'un autre doigt calcule,

Bénis plutôt ce Dieu qui place un crépuscule

Entre les bruits du soir et la paix de la nuit !

Moi qui par des concerts saluait ta naissance,

Moi qui te réveillai neuve à cette existence

Avec des chants de fête et des chants d'espérance,

Moi qui fis de ton coeur chanter chaque soupir,

Veux-tu que, remontant ma harpe qui sommeille,

Comme un David assis près d'un Saül qui veille,

Je chante encor pour t'assoupir ?

jeudi 12 juillet 2007

La retraite (Alphonse de Lamartine)

Aux bords de ton lac enchanté,

Loin des sots préjugés que l'erreur déifie,

Couvert du bouclier de ta philosophie,

Le temps n'emporte rien de ta félicité ;

Ton matin fut brillant ; et ma jeunesse envie

L'azur calme et serein du beau soir de ta vie !

Ce qu'on appelle nos beaux jours

N'est qu'un éclair brillant dans une nuit d'orage,

Et rien, excepté nos amours,

N'y mérite un regret du sage ;

Mais, que dis-je ? on aime à tout âge :

Ce feu durable et doux, dans l'âme renfermé,

Donne plus de chaleur en jetant moins de flamme ;

C'est le souffle divin dont tout l'homme est formé,

Il ne s'éteint qu'avec son âme.

Etendre son esprit, resserrer ses désirs,

C'est là ce grand secret ignoré du vulgaire :

Tu le connais, ami ; cet heureux coin de terre

Renferme tes amours, tes goûts et tes plaisirs ;

Tes voeux ne passent point ton champêtre domaine,

Mais ton esprit plus vaste étend son horizon,

Et, du monde embrassant la scène,

Le flambeau de l'étude éclaire ta raison.

Tu vois qu'aux bords du Tibre, et du Nil et du Gange,

En tous lieux, en tous temps, sous des masques divers,

L'homme partout est l'homme, et qu'en cet univers,

Dans un ordre éternel tout passe et rien ne change ;

Tu vois les nations s'éclipser tour à tour

Comme les astres dans l'espace,

De mains en mains le sceptre passe,

Chaque peuple a son siècle, et chaque homme a son jour ;

Sujets à cette loi suprême,

Empire, gloire, liberté,

Tout est par le temps emporté,

Le temps emporta les dieux mêmes

De la crédule antiquité,

Et ce que des mortels dans leur orgueil extrême

Osaient nommer la vérité.

Au milieu de ce grand nuage,

Réponds-moi : que fera le sage

Toujours entre le doute et l'erreur combattu ?

Content du peu de jours qu'il saisit au passage,

Il se hâte d'en faire usage

Pour le bonheur et la vertu.

J'ai vu ce sage heureux ; dans ses belles demeures

J'ai goûté l'hospitalité,

A l'ombre du jardin que ses mains ont planté,

Aux doux sons de sa lyre il endormait les heures

En chantant sa félicité.

Soyez touché, grand Dieu, de sa reconnaissance.

Il ne vous lasse point d'un inutile voeu ;

Gardez-lui seulement sa rustique opulence,

Donnez tout à celui qui vous demande peu.

Des doux objets de sa tendresse

Qu'à son riant foyer toujours environné,

Sa femme et ses enfants couronnent sa vieillesse,

Comme de ses fruits mûrs un arbre est couronné.

Que sous l'or des épis ses collines jaunissent ;

Qu'au pied de son rocher son lac soit toujours pur ;

Que de ses beaux jasmins les ombres s'épaississent ;

Que son soleil soit doux, que son ciel soit d'azur,

Et que pour l'étranger toujours ses vins mûrissent.

Pour moi, loin de ce port de la félicité,

Hélas ! par la jeunesse et l'espoir emporté,

Je vais tenter encore et les flots et l'orage ;

Mais, ballotté par l'onde et fatigué du vent,

Au pied de ton rocher sauvage,

Ami, je reviendrai souvent

Rattacher, vers le soir, ma barque à ton rivage.

lundi 11 juin 2007

Le Lac (Alphonse de Lamartine)

Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,

Dans la nuit éternelle emportés sans retour,

Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges

Jeter l'ancre un seul jour ?

Ô lac ! l'année à peine a fini sa carrière,

Et près des flots chéris qu'elle devait revoir,

Regarde ! je viens seul m'asseoir sur cette pierre

Où tu la vis s'asseoir !

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes,

Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés,

Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes


Sur ses pieds adorés.

Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence ;

On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,

Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence

Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre


Du rivage charmé frappèrent les échos ;

Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère

Laissa tomber ces mots :

" Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !

Suspendez votre cours :

Laissez-nous savourer les rapides délices

Des plus beaux de nos jours !


" Assez de malheureux ici-bas vous implorent,

Coulez, coulez pour eux ;

Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;

Oubliez les heureux.

" Mais je demande en vain quelques moments encore,

Le temps m'échappe et fuit ;

Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l'aurore

Va dissiper la nuit.


" Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,

Hâtons-nous, jouissons !

L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;

Il coule, et nous passons ! "

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,

Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur,

S'envolent loin de nous de la même vitesse

Que les jours de malheur ?

Eh quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ?

Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus !

Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,

Ne nous les rendra plus !

Éternité, néant, passé, sombres abîmes,

Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?

Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes

Que vous nous ravissez ?

Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !

Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,

Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,

Au moins le souvenir !


Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,

Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,

Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages

Qui pendent sur tes eaux.

Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,

Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,

Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface

De ses molles clartés.

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,

Que les parfums légers de ton air embaumé,

Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,

Tout dise : Ils ont aimé !