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vendredi 16 novembre 2012

Le suaire de Mohammed Ben-Amer-al-Mançour (Charles-Marie Leconte de Lisle)

Un poème à la gomme arabique de Leconte de Lisle écrit probablement avec plusieurs dictionnaires


Gémis, noble Yémen, sous tes palmiers si doux !
Schâmah, lamente-toi sous tes cèdres noirs d'ombre !
Sous tes immenses cieux emplis d'astres sans nombre,
Dans le sable enflammé cachant ta face sombre,
Pleure et rugis, Maghreb, père des lions roux !

Azraël a fauché de ses ailes funèbres
La fleur de Korthobah, la Rose des guerriers !
Les braves ont vidé les larges étriers,
Et les corbeaux, claquant de leurs becs meurtriers,
Flairent la chair des morts rbidis dans les ténèbres.

Ô gorges et rochers de Kala't-al-Noçour,
Qu'Yblis le Lapidé vous dessèche et vous ronge !
Ce fulgurant éclair, plus rapide qu'un songe,
Qui du Hedjaz natal au couchant se prolonge,
La Gloire de l'Islam s'est éteinte en un jour !

Devant ton souffle, Allah, poussière que nous sommes !
Vingt mille cavaliers et vingt mille étalons,
Se sont abattus là par épais tourbillons ;
La plaine et le coteau, le fleuve et les vallons
Ruissellent du sang noir des bêtes et des hommes.

Le naphte, à flots huileux, par lugubres éclats,
Allume l'horizon des campagnes désertes,
Monte, fait tournoyer ses longues flammes vertes
Et brûle, face au ciel et paupières ouvertes,
Les cadavres couchés sur les hauts bûchers plats.

Allah ! dans la rumeur d'une foudre aux nuées,
A travers le buisson, le roc et le ravin,
Contre ces vils mangeurs de porc, gorgés de vin,
Nos vaillantes tribus, dix fois, toujours en vain,
Coup sur coup, et le rire aux dents, se sont ruées.

Et toi, vêtu de pourpre et de mailles d'acier,
Coiffé du cimier d'or hérissé d'étincelles,
Tel qu'un aigle, le vent de la victoire aux ailes,
La lame torse en main, tu volais devant elles,
Mohammed-al-Mançour, bon, brave et justicier !

Brandissant la bannière auguste des Khalyfes,
Plus blanche que la neige intacte des sierras,
Tu foulais la panthère au poil luisant et ras
Qui sur le chaud poitrail, ainsi que font deux bras,
Éclatante, agrafait l'argent de ses dix griffes.

Devant le Paradis promis aux nobles morts,
Sans peur des hurlements de ces chacals voraces,
Qui d'entre nous, honteux de languir sur tes traces,
Conduit par ta lumière, Étoile des trois races,
N'eût lâché pour mourir les rênes et le mors ?

Torrent d'hommes qui gronde, écroulé d'un haut faîte,
Mer qui bat flot sur flot le roc dur et têtu,
Sur l'idolâtre impur, mille fois combattu,
Tu nous as déchaînés, ivres de ta vertu,
Glorieux fils d'Amer, ô Souffle du Prophète !

Le choc terrible, plein de formidables sons,
A fait choir les vautours des roches ébranlées,
Et les aigles crier et s'enfuir par volées,
Et plus loin que les monts, les cités, les vallées,
Sans fin, s'est engouffré vers les quatre horizons.

Hélas ! les étalons, ployant leurs jarrets grêles,
De l'aube au soir, dans un âpre fourmillement,
Ont bondi, les crins droits et le frein écumant,
Leur naseau rose en feu, par masse, éperdument,
Comme un essaim strident d'actives sauterelles.

Ah ! vrais fils d'Al-Boraq la Vierge et de l'éclair,
Sûrs amis, compagnons des batailles épiques,
Joyeux du bruit des coups et des cris frénétiques,
Vous, hennissiez, cabrés â la pointe des piques,
Vous enfonçant la mort au ventre, ô buveurs d'air !

Vous mordiez les tridents, les fourches et les sabres
Et l'épieu des chasseurs de loup, d'ours et d'isard,
Muraille rude et sombre où flottaient au hasard
Les Lions de Castille et le jaune Lézard
De Compostelle et les Mains rouges des Cantabres.

Vous qui couriez, si beaux ; des jardins de l'Été
Jusqu'aux escarpements neigeux des Asturies,
Vous dormez dans l'horreur des muettes tueries,
Et, tels qu'au chaud soleil les grenades mûries,
Sous les masses de fer vos fronts ont éclaté !

Rien n'a rompu le bloc de ces hordes farouches.
Vers les monts, sans tourner le dos, lents, résolus,
Ils se sont repliés, rois, barons chevelus,
Soudards bardés de cuir, serfs et moines velus
Qui vomissent l'infect blasphème à pleines bouches.

Sinistres, non domptés, sinon victorieux,
Ils ont tous disparu dans la nuit solitaire,
Laissant les morts brûler et les râles se taire ;
Et nous pleurons autour de cette tente austère
Où l'Aigle de l'Islam fermeà jamais les yeux.

Pâle et grave, percé de coups, haché d'entailles,
Le Hadjeb immortel, comme il était écrit,
Pour monter au Djennet qui rayonne et fleurit,
Rend aux Anges d'Allah son héroïque esprit
Ceint des palmes et des éclairs de cent batailles.

L'âme est partie avec la pourpre du soleil.
Sous la peau d'un lion fauve à noire crinière,
Dans le coffre de cèdre où croissait la poussière
Recueillie en vingt ans sur l'armure guerrière,
Mohammed-al-Mançour dort son dernier sommeil.

Nos temps sont clos, voici les jours expiatoires !
Ô race d'Ommyah, ton trône est chancelant
Et la plaie incurable est ouverte à ton flanc,
Puisque l'Homme invincible est couché tout sanglant
Dans la cendre de ses victoires !


vendredi 3 juillet 2009

Les Djinns (Victor Hugo)

"Murs, ville et port. Asile de mort" ...
"Tout passe. L'espace efface le bruit" ...

"Des Djinns ! Quel bruit ils font !" ...

En ce début de week-end, la
carte du comptoir des vers affiche les Djinns, oeuvre tonique, trapézoïdale et orientale de Victor Hugo génie très connu ...

La carte du comptoir des poésies, sans autre commentaire, analyse ou explication de texte, suggère aussi de nombreux "classiques" présentés en bas de ce poème.


Murs, ville,

Et port,

Asile

De mort
,

Mer grise

Où brise

La brise,

Tout dort.

Dans la plaine

Naît un bruit.

C'est l'haleine

De la nuit.

Elle brame

Comme une âme

Qu'une flamme

Toujours suit !

La voix plus haute

Semble un grelot.

D'un nain qui saute

C'est le galop.

Il fuit, s'élance,

Puis en cadence

Sur un pied danse

Au bout d'un flot.

La rumeur approche.

L'écho la redit.

C'est comme la cloche

D'un couvent maudit ;

Comme un bruit de foule,

Qui tonne et qui roule,

Et tantôt s'écroule,

Et tantôt grandit,

Dieu ! La voix sépulcrale

Des Djinns ! ... Quel bruit ils font !

Fuyons sous la spirale

De l'escalier profond.

Déjà s'éteint ma lampe,

Et l'ombre de la rampe,

Qui le long du mur rampe,

Monte jusqu'au plafond.

C'est l'essaim des Djinns qui passe,

Et tourbillonne en sifflant !

Les ifs, que leur vol fracasse,

Craquent comme un pin brûlant.

Leur troupeau, lourd et rapide,

Volant dans l'espace vide,

Semble un nuage livide

Qui porte un éclair au flanc.

Ils sont tout près ! Tenons fermée

Cette salle, où nous les narguons.

Quel bruit dehors ! Hideuse armée

De vampires et de dragons !

La poutre du toit descellée

Ploie ainsi qu'une herbe mouillée,

Et la vieille porte rouillée

Tremble, à déraciner ses gonds !

Cris de l'enfer ! Voix qui hurle et qui pleure !

L'horrible essaim, poussé par l'aquilon,

Sans doute, ô ciel ! S'abat sur ma demeure.

Le mur fléchit sous le noir bataillon.

La maison crie et chancelle penchée,

Et l'on dirait que, du sol arrachée,

Ainsi qu'il chasse une feuille séchée,

Le vent la roule avec leur tourbillon !

Prophète ! Si ta main me sauve

De ces impurs démons des soirs,

J'irai prosterner mon front chauve

Devant tes sacrés encensoirs !

Fais que sur ces portes fidèles

Meure leur souffle d'étincelles,

Et qu'en vain l'ongle de leurs ailes

Grince et crie à ces vitraux noirs !

Ils sont passés ! Leur cohorte

S'envole, et fuit, et leurs pieds

Cessent de battre ma porte

De leurs coups multipliés.

L'air est plein d'un bruit de chaînes,

Et dans les forêts prochaines

Frissonnent tous les grands chênes,

Sous leur vol de feu pliés !

De leurs ailes lointaines

Le battement décroît,

Si confus dans les plaines,

Si faible, que l'on croit

Ouïr la sauterelle

Crier d'une voix grêle,

Ou pétiller la grêle

Sur le plomb d'un vieux toit.

D'étranges syllabes

Nous viennent encor ;

Ainsi, des arabes

Quand sonne le cor,

Un chant sur la grève

Par instants s'élève,

Et l'enfant qui rêve

Fait des rêves d'or.

Les Djinns funèbres,

Fils du trépas,

Dans les ténèbres

Pressent leurs pas ;

Leur essaim gronde :

Ainsi, profonde,

Murmure une onde

Qu'on ne voit pas.

Ce bruit vague

Qui s'endort,

C'est la vague

Sur le bord,

C'est la plainte,

Presque éteinte,

D'une sainte

Pour un mort.

On doute

La nuit ...

J'écoute :

Tout fuit,

Tout passe

L'espace

Efface

Le bruit.

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Les "classiques" de la
carte du comptoir
des vers :

-
Victor Hugo : les Djinns, ce siècle avait deux ans, l'an neuf de l'Hegire, demain dès l'aube, à une jeune fille, Hermina

- Charles Baudelaire : l'albatros, les bijoux, "j'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", toute entière, le soleil, une martyre, à une dame créole, confession, quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle, je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (prélude à Sarah), correspondances, j'aime le souvenir de ces époques nues, une mendiante rousse, à celle qui est trop gaie,les ténèbres, le chat

-
Jean de la Fontaine : le savetier et le financier, le loup et l'agneau, le cheval s'étant voulu venger du cerf

- Arthur Rimbaud : le bateau ivre, le dormeur du val, voyelles, sensations, chanson de la plus haute tour, Vénus Anadyomène, Michel et Christine, petites amoureuses, à la musique, ma Bohème, aube, soleil et chair, chant de guerre parisien, première soirée, Marine, les assis, les douaniers,l'homme juste, les mains de Jeanne-Marie, les étrennes des orphelins, au cabaret vert (cinq heures du soir), jeune ménage,tête de faune, mouvement, age d'or, ô saisons ô chateaux, Bruxelles, l'orgie parisienne, les pauvres à l'église

- Guillaume Apollinaire : le Pont Mirabeau, l'adieu, nuit rhénane, la Victoire, ô naturel désir, acousmate, chant de l'horizon en Champagne, nocturne, dans l'abri-caverne, Annie, Marizibill, à l'Italie, le vigneron champenois, l'émigrant de Landor Road, le chef de section, à la Santé

- Louis Aragon : l'étrangère, que serais-je sans toi ?, est-ce ainsi que les hommes vivent ?, j'arrive où je suis étranger, Elsa au miroir, Elsa, Santa Espina, un jour un jour, nous dormirons ensemble, l'affiche rouge, la belle italienne, Charlot mystique, les mains d'Elsa, chambre garnie, chambres d'un moment, la rose et le réséda, les yeux d'Elsa

- Edmond Rostand : tirade des nez de Cyrano de Bergerac, sept moyens de monter dans la Lune (Cyrano de Bergerac), petit chat, rois mages, l'hymne au soleil, nénuphars

- Sabine Sicaud : douleur je vous déteste, jour de fièvre, la solitude, vous parler ?, premières feuilles, la vieille femme de la Lune, chemins de l'ouest, la grotte des lépreux, la paix

-
Joachim du Bellay : heureux qui comme Ulysse, cent fois plus qu'à louer on se plaît à médire, au fleuve de Loire, à Madame Marguerite d'écrire en sa langue

- José Maria de Heredia : les conquérants ("comme un vol de gerfauts hors du charnier natal"), le voeu, l'esclave, le tepidarium, la belle viole, le vitrail, soir de bataille, fleurs de feu, Tranquillus, le bain

- Et, aussi, l'inénarrable poème acadien de H.W. Longfellow Evangéline